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« porter un vêtement, c’est aussi porter un message » - coco capitan sur sa collaboration avec gucci

L’artiste espagnole signe pour la maison italienne une collection capsule inédite. Après les murs de New York ou de Milan, quelques pièces de la collection automne hiver 2017, ses désormais mythiques slogans ont été apposés sur une série de pièces...

par Tess Lochanski
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18 Juillet 2017, 10:00am

On dit que le romantisme est une réaction du sentiment contre la raison. Celui d'Alessandro Michele est une perpétuelle confrontation des deux, un combat jamais achevé, jamais gagné. Le romantisme de Gucci est à l'équilibre - précaire, sur des talons de 15 centimètres -, sur les cœurs et dans les bouches d'une génération qui n'en a plus rien à foutre de choisir son camp. Plus de bien ou de mal, d'argent ou de sentiment, d'amour ou de haine, de filles ou de garçons ; mais toujours un peu des deux, allègrement entrechoqués. Cette joyeuse bande de désaxés tranquilles et souriants, on les retrouve aux quatre coins de la planète. Partout, s'aimantent les outsiders aux étoiles qui rêvent de liberté, de faste, de cold wave, de Palazzo et de couleurs tapageuses. En Espagne, Coco Capitan, 24 ans, est la grande sœur de la bande. Réunie à Madrid pour fêter le lancement de la collection capsule, une horde de jeunes artistes a débarqué des quatre coins du pays, en talons et mini-sac, lavallières et robes à paillettes. Leurs silhouettes si reconnaissables ont envahi, le temps d'une nuit, les rues de Chamberi, ressuscitant, un mois après la mort des figures de proues de la Movida David Delfin et Bimba Bosé, une avant-garde à l'espagnole qui n'a peur de rien, et surtout pas de la mode. L'occasion pour i-D de rencontrer la jeune artiste espagnole, de parler de Warhol, d'engagement, et, forcément, de futur. 

Tu travailles avec Gucci dans une perspective qui confond le registre publicitaire et politique. Comment appréhendes-tu cette dualité ?

J'en suis tout à fait consciente. J'ai commencé à faire de la mode très jeune parce que j'avais besoin d'argent pour payer mon loyer. J'ai été surprise de ce que j'y ai trouvé et j'ai fini par réaliser que ça me plaisait vraiment. A ce moment-là, je savais que je voulais être artiste mais je ne savais pas vraiment comment. J'ai été perturbée par tous ces liens entre le monde de l'art et de la mode : le capitalisme est partout. Mais j'aime l'aspect controversé de ce milieu. D'ailleurs on me désigne souvent comme photographe de mode et pas en tant qu'artiste.

Est-ce pénible pour toi d'être désignée de cette manière ?

Je trouve ça plutôt drôle. L'artiste que j'admire le plus est sans doute Andy Warhol, et il dit quelque chose que je trouve très juste : « j'ai toujours voulu être un 'business artist' parce que le business est une forme d'art ». Le bon art, c'est le bon business. Warhol est le premier à avoir évoqué ce lien entre business et art, à travers ses collaborations avec de grandes marques comme Heinz ou Coca Cola. J'ai toujours aimé cette forme d'ironie. La publicité est très honnête, à cause de son format : on sait qu'elle est créée dans l'intention de vendre et j'aime cette honnêteté. L'art, c'est exactement l'inverse : il faut prétendre être complétement désintéressé des tendances du marché. Pourtant, beaucoup d'artistes pensent d'abord à créer ce qui pourra se vendre. Mais c'est presque tabou dans l'art de dire qu'on fait ça pour l'argent. Je ne me décrirais pas comme une artiste commerciale, mais comme une artiste tout court. En même temps, lorsqu'on fait de l'art qui se vend, on se sent plus proche du travailleur que de l'artiste. Je trouve ça intéressant.

Comment gères-tu les sollicitations ?

Je pense que c'est très important de travailler avec des gens qui comprennent ma vision. Parfois ça prend du temps, il faut être patient pour s'accorder sur un projet. Quand on débute, on n'a pas vraiment le choix ni l'expérience pour le faire, mais dès que c'est possible, il faut créer ce dialogue. Je n'ai jamais travaillé pour Gucci jusqu'à ce que ce soit Alessandro Michele. Au début, je ne savais pas vraiment à quoi m'attendre, j'attendais de voir. Quand Michele a lancé sa première collection, j'ai adoré sa critique intégrée de l'empire commercial. Gucci est une marque de luxe mais cela reste une marque qui s'adresse aux gens.

As-tu le sentiment que quelque chose est en train de se passer dans la mode, que les marques ont de plus en plus de choses à dire ?

Je crois que beaucoup de marques en ont marre de se contenter de fabriquer de beaux vêtements. L'idée devient de plus en plus importante. Porter un vêtement, c'est aussi porter un message. Il me semble que de plus en plus de gens veulent que leur personnalité soit perceptible à travers leurs vêtements, qu'ils se sentent chanceux de porter un message qui leur ressemble.

Pourquoi ne portent-ils pas des tee-shirts de partis politiques alors ?

Ils n'ont pas besoin de tee-shirt avec écrit « I believe in gender equality», certains garçons vont s'habiller avec des vêtements traditionnellement associés aux femmes par exemple. Je trouve que c'est très fort ! Nous ne sommes plus dans les années 1950-1960 où les gens ne voyaient dans leurs vêtements qu'un moyen de s'intégrer à la société et de ne surtout pas se sentir différents de leurs voisins. Aujourd'hui, ce besoin n'est plus le nôtre. Le message est celui de la différence, de l'engagement politique. Pour la génération de mes grands-parents, tout était concentré autour de l'idée d'être correct. On pouvait s'habiller, mais seulement pour une occasion spéciale. Quand je vois des copains de ma sœur qui portent des sacs de femmes je trouve ça génial ! Je crois que cette génération est plus libre.

Tu trouves la nouvelle génération encore plus libre que la tienne ?

Les jeunes prennent beaucoup d'initiatives en ce moment. Il y a une énergie générale qui dépasse le politique. Ma génération est très différente de la précédente. Pour ma mère, la movida était très importante, parce qu'elle représentait une transition avec l'ancien régime et la mort de Franco. Aujourd'hui il y a une nouvelle garde très créative, des gens comme Palomo Spain qui font vraiment bouger les choses.

Il y a un côté joyeux, presque naïf dans la création actuelle.

C'est vrai. Pourtant, cette année a été assez triste pour beaucoup d'entre nous. Deux des artistes phares de la Movida, David Delfin et Bimba Bosé, sont tous les deux morts du cancer. C'étaient deux figures importantes pour le milieu artistique espagnol, qui incarnaient à leur manière ce lien à la Movida, malgré leur jeune âge. Cela marque la fin d'une ère et le début d'une nouvelle. J'ai l'impression qu'en ce moment, les choses dépassent le calcul capitaliste, qu'il existe une bande d'artistes qui a envie de s'amuser, d'être dans une démarche inclusive et joyeuse.

Actuellement, l'art semble plus sensible, moins spéculatif qu'il a pu l'être. Partages-tu cette impression ?

L'art reflète notre génération. Je déteste le mot millenials, que je trouve un peu stupide parce que toutes les générations sont différentes. Mais effectivement, il y a quelque chose de nouveau dans le rapport aux réseaux sociaux. Cela entraîne des conséquences négatives : on passe parfois plus de temps à se parler par écrans interposés qu'en face à face. Mais ça permet aussi de créer du partage avec les autres gens, de montrer une œuvre sans forcément passer par une galerie et la monétisation n'est pas automatique. Je trouve ça très positif.

Tu attribues donc cette forme de naïveté à la place que revêt internet ?

Je crois qu'il y a aussi quelque chose de très espagnol dans cette approche. J'ai grandi en Espagne et en déménageant à Londres, je me suis rendu compte qu'il y avait beaucoup de compétition. J'ai l'impression que les gens sont plus libres en Espagne. Palomo Spain a étudié avec moi à Londres et il a fini par revenir en Espagne, installer sa marque en Andalousie. Je trouve ça très courageux de se dire que ce n'est pas si important que ça d'être dans une grande ville, de se rapprocher de ses racines.

Tu es née en Espagne mais tu vis aujourd'hui à Londres. Comment réagis-tu au Brexit et à ce que traverse l'Europe en ce moment ?

Je me suis toujours considérée comme une citoyenne du monde. J'ai beaucoup voyagé, je déteste la notion de nationalisme, l'idée d'appartenir à l'endroit où on est né. Le Brexit est quelque chose de très négatif. Quand j'ai fini mes études, j'ai créé une entreprise, embauché des Anglais, payé des taxes au gouvernement mais malgré ça, je n'ai pas eu le droit de voter ! Le système politique et démocratique est à revoir, je ne sais pas comment, mais il faut le réformer. Je déteste cette attitude supernationaliste. Accorder tant d'importance à l'endroit où l'on est né alors que tout repose sur une question de chance ! Un pays ne nous appartient pas, je ne peux pas concevoir qu'on puisse interdire à quelqu'un d'y entrer.

Te sens-tu européenne ?

Je me sens très libre, j'essaie de me sentir chez moi où que j'aille en gardant à l'esprit d'où je viens. Le sud de l'Espagne m'importe beaucoup à ce niveau-là. Mais quand j'ai eu 17/18 ans, je me suis rendu compte que les perspectives étaient limitées si je ne partais pas, je suis donc allée vivre à Londres. La première année a été très dure, j'avais l'impression d'être un alien! Mes parents m'ont élevée dans un esprit de grande liberté, d'indépendance. Avant d'arriver à Londres, j'ignorais tout du capitalisme, je faisais partie de ces jeunes qui ne savaient pas ce qu'était une paire de Nike, et qui appellent tout simplement ça des baskets !

Tu as donc grandi protégée de ce capitalisme ?

Quand je suis arrivée à l'université, j'ai compris que tout le monde voulait être cool, être le mieux habillé possible et se créer une image très forte. J'avais l'impression d'avoir affaire à des gens qui traversaient une deuxième crise d'adolescence. J'ai décoloré mes cheveux quand je suis arrivée à l'université et après un an je me suis dit que tout ça était sympa mais qu'être cool prenait un temps fou… j'ai donc renoncé et essayé d'être d'abord moi-même !

Que va-t-on faire avec tout ce futur ?

Mais qu'est-ce que tout ce futur va faire de nous ? 

La collection sera lancée en ligne et dans une sélection des boutiques Gucci fin juillet