un artiste français découpe l'érotisme thailandais des années 1970

L'artiste et photographe Tiane Doan na Champassak réinvente et distord la revue érotique traditionnelle thaïlandaise des seventies. Il en tire un très beau livre publié chez RVB Books. On en a profité pour discuter avec lui, de collages, de sexe et de...

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juin 3 2016, 9:25am

Le quartier Nakhom Kasem, à Bangkok, était un peu l'équivalent de notre Château-Rouge local : on y trouvait de tout jusqu'à ce que ce 'marché des voleurs' nocturne se transforme, en 2015, en un endroit plus respectable, plus lisse et nettement moins fun. C'est là-bas que l'artiste et photographe franco-asiatique Tiane Doan Na Champassak a passé ses 5 dernières années. Il a fouillé dans chaque pile de chaque stand avant sa fermeture, pour tomber sur une cinquantaine de magazines thaïlandais érotiques, publiés dans les années 1970 : Siam's Guy  'Le magazine des vrais Thaïs', célébrait le DIY, les prises de vue ratées, les typos hallucinées et mettait en scène des girl next door locales, forcément nues et aguicheuses - comme tout magazine un peu porno donc. À un détail près : les parties intimes et les tétons étaient cachés, coupés au cutter ou recouverts de papier, censure et pudeur obligent. Ce paradoxe, Tiane l'a fait sien : sur la maquette du magazine vintage, il a intégré ses photos de nus et s'est lui-même censuré, à la manière du régime thaïlandais des années 1970. Il en tire un très beau livre, publié chez RVB Books, plus érotique que porno et plus atemporel que jamais. On en a profité pour discuter avec l'artiste ; du charme des seventies, d'érotisme et du moteur de création qu'est la censure.

Comment t'es venue l'idée de créer un livre à partir de ce magazine thaïlandais ? 
Je vais en Thaïlande pour la plupart de mes projets et ça fait 5 ans maintenant que je collectionne des revues érotiques thaïlandaises. Je ne connaissais pas du tout l'existence du Siam's Guy et quand je suis tombé sur une pile, au marché des voleurs, j'ai eu le coup de foudre. Il fallait y aller à la lampe torche, la nuit, pour fouiller dans les tas des vendeurs à la sauvette. J'en ai acheté une cinquantaine, d'un coup. Je les collectionne depuis, j'ai un côté très obsessionnel. Visuellement, cette revue est très intéressante : les typographies des seventies sont sublimes, les papiers sont tous différents. Et les photographies érotiques sont très brutes, random, sans prétention. Il y a un vrai décalage entre le graphisme très soigné de ce magazine et ses photos DIY, aux prises de vue parfois ratées : on peut carrément apercevoir le photographe dans le miroir, sur certains clichés !

1970 est la décennie de toutes les libertés, qu'elles soient d'ordre sexuel, moral ou d'expression. Mais pas en Thaïlande...
Dans les années 1970, les Thaïlandais censuraient beaucoup, mais ils rivalisaient d'originalité pour se soustraire aux demandes du régime. J'ai réadapté cette censure déjà établie dans les seventies, et je l'ai appliqué à mes propres images que j'ai mises à la place des photos d'origine. Je m'auto-censure à leur manière. Ils cachaient les tétons, le sexe des femmes photographiées - parfois, ils y allaient carrément au cutter et découpaient à même le magazine les parties à ne pas dévoiler. 

Tes photographies à toi rappellent l'esthétique DIY des vieux magazines, c'était ton intention ? 
Je fais des nus depuis des années. Et pour ce livre, je me suis mis à la place d'un photographe thaïlandais des années 1970 : les images sont frontales, au flash, directes. Je voulais rester dans l'esprit de l'époque en gardant mon esthétique assez soignée pour parvenir à trouver l'équilibre entre deux époques, deux approches très différentes. 

Dans tes anciennes séries, tu explorais toutes les dimensions de la sexualité et du genre, à travers la transsexualité notamment. Aujourd'hui, tu t'empares d'une vision hétéronormée que tu déconstruis avec le collage. C'est important, pour toi, de dépasser les frontières du genre ?
J'ai beaucoup travaillé sur les frontières entre les genres et les sexes en Thaïlande. À mon sens, le flou entre homme et femme dans ce pays est excessivement présent. Avec Siam's Guy, c'était différent. Le collage était indispensable. D'ailleurs, c'est plutôt du découpage à mon sens. Il sert à censurer des images, et parallèlement, il en dévoile un autre visage : mes images sont particulièrement hard et je ne voyais pas l'intérêt de les montrer non-censurées, ç'aurait été pornographique. C'est important pour moi de continuer à créer des images, de les faire discuter avec d'autres. J'ai toujours beaucoup travaillé avec les images des autres; trouvées sur Internet ou dans les magazines. Aujourd'hui, j'ai choisi de faire dialoguer les deux. Je voulais amener le Siam's Guy en 2016. 

Pourquoi as-tu choisi de t'auto-censurer en tant qu'artiste ? C'est une démarche politique de ta part ?
Le choix de cette censure est double : je voulais d'une part rester dans l'esprit thaïlandais qui censurait - et continue de censurer les publications érotiques, encore aujourd'hui. Ce semblant de pudeur m'a donné envie de faire cette maquette où je recouvre et cache le sexes des femmes que j'ai photographiées. La seconde, c'est que j'ai choisi de rester sur le flou, le mystère et l'érotisme, plutôt que de tout montrer. Évidemment, de mon point de vue, on est dans une société régressive, de plus en plus hypocrite. Je me fais tout le temps censurer sur les réseaux sociaux, pour rien, la plupart du temps - et je suis loin d'être le seul. 

Tiane Doan Na Champassak et RVB Books présenterons Siam's Guy à travers 30 tirages de l'artiste, le 16 juin à Belleville, 95 rue Julien Lacroix. 

Credits


Images : Tiane Doan na Champassak
Texte : Malou Briand Rautenberg