pourquoi deniz gamze erguven, la réalisatrice de mustang, va conquérir le monde

Nous avons rencontré la réalisatrice franco-turque à Cuba, sous l'orage, pour parler de liberté, des femmes et de cinéma.

par Tess Lochanski
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13 Mai 2016, 10:55am

Sûrement et tranquillement, Deniz Gamze Ergüven est en train de conquérir le monde. Sans crier, à pas feutrés. Avec Mustang, elle a réussi, à travers l'histoire de ces cinq soeurs turques, à s'adresser au monde entier. Parce que de cette histoire, elle a fait un conte. Un conte sur la féminité, défiant et sensible, incroyablement juste. Depuis ses tous premiers succès, Chanel l'accompagne, complètement en phase avec sa vision de la femme, aussi humble que puissante. i-D a rencontré la réalisatrice à Cuba, juste après le défilé croisière de la maison française, sous l'orage, la ville en fête. Nous avons donc passé un moment avec la réalisatrice pour parler de rêves, de Cuba, de cinéma et des femmes, bien sûr.  

Est-ce que tu peux me raconter tes impressions sur le défilé ?
Déjà, autour du défilé il y a quelque chose de l'ordre du péplum, extrêmement aventureux. Le fait que le défilé ait eu lieu dehors, dans une grande avenue, que les gens aient pu le voir dans une certaine mesure, que tout ce qu'il y avait d'extérieur au défilé ait transpiré dedans ; la pluie, la présence des gens, les mouvements de foule... Il y avait quelque chose de très vierge et vivant. Des rencontres très fortes et électriques, à l'image des grands éclairs au dessus de nos têtes toute la soirée. Ensuite en termes de création, je trouve que la collection était vraiment à l'image de ça. Empreinte de sédiments d'héritage, de Coco Chanel, de tout ce qu'il y a de plus élégant dans Cuba, les petits clins d'oeil à Che Guevara. Et aussi des choses qui transpiraient de notre époque. Les t-shirt Coco Cuba. C'était une sorte d'alliage où on voyait des silhouettes un peu hybrides.

Tu fantasmais Cuba ?
Oui, une certaine idée de la beauté. On sent une espèce de grandeur passée. Quelque chose de fort, vivant, sensuel, malgré toute l'adversité qu'on peut vivre ici.

Tu n'as jamais pensé que ce défilé était un pari osé ?
Non. Ce qui s'est passé à travers Chanel à Cuba, c'était quelque chose de très vivant, qui était comme une invitation. Il y avait quelque chose de très positif. Et c'était très, très fort. C'est un moment certes très luxueux et opulent, dans un endroit qui a connu de l'adversité, mais c'est vivant, fort et généreux. Et puis je pense que ce n'est pas parce qu'on est à proximité d'une situation difficile économiquement parlant qu'on ne peut pas et ne doit pas être joyeux. On doit s'autoriser ce moment de joie.

Avant Chanel, tu avais quel rapport à la mode ?
Sans doute quelque chose d'assez coquet. Mais je n'aimais pas non plus être archi sophistiquée tout le temps. Mais j'ai une certaine conscience, très personnelle. J'ai bien aimé dans cette collection, les chemises ou les vestes qui accompagnaient tous les trucs un peu Che. On s'imagine la jungle avec une chemise et une veste, et ça c'est une idée que j'aime beaucoup, par exemple. J'ai des copains reporters de guerre qui sont toujours très chics. Moi quand j'étais dans les manifs où on se faisait rouler parterre par la police, je mettais ma plus belle veste. Je me disais, si on est le nez dans la boue autant cultiver un certain chic. Contrebalancer. Et puis je trouve que ça exprime du respect pour les gens que l'on rencontre. Mais Chanel à changé mon rapport à la mode.

Dans quel sens ?
On a vraiment une aventure très particulière avec Chanel. Ça a été un an de voyages, de films, d'accompagnement aux Oscars, etc. Du coup je suis très intime avec toute la collection, je connais toutes les robes, toutes les pièces et j'ai un rapport affectif avec chacune d'entre elles. Quand je les vois, ça me touche, ça me rend un peu mélancolique, parce que ça nous a accompagné dans des moments très heureux. Et puis il y a quelque chose de très singulier dans chaque silhouette, qui n'était pas forcément ma représentation de la mode. J'avais des goûts relativement classiques. Des formes un peu féminines, une taille serré. Un truc limite 19ème siècle. Et Chanel... hier il y avait au milieu du défilé une robe qui ne ressemblait à aucune autre et qui ressemblait à une petite libellule. 

Ce défilé faisait un peu l'effet d'un film…
Mais oui, c'est un péplum en termes de production !

C'était impressionnant de déploiement et d'organisation... Toi, en tant que réalisatrice, ça ne t'effraie pas, le gigantisme d'un tournage ?
Non, parce qu'il y a quand même une logique au mode opératoire. C'est très hiérarchisé, on parle pas à tout le monde, chacun a son département. Donc les échanges et la manière d'avancer sont très protocolaires. C'est une petite armée qui arrive et qui sait exactement quoi faire. Ça ressemble un peu à une fourmilière. Tout le monde sait ce qu'il doit faire. Après je le vis comme une responsabilité. Je sais ce que je porte sur mes épaules. J'ai pas ce truc de me dire "je peux faire un film à perte". J'ai un petit côté bonne mère de famille sur ce sujet. Je ne veux pas faire un film juste comme un geste, sans considérer ce que ça représente, ce que j'ai mobilisé comme moyens et comme force.

Quand est-ce que tu as su que c'était ça que tu voulais faire ?
J'avais 20 ans. J'avais pas l'impression que c'était si tôt, mais en fait 20 ans c'est quand même assez bébé. Et ça a vraiment été une espèce d'épiphanie, au courant d'une sieste, le 13 juin 1998 ; je me souviens de la date. Je me suis réveillée, je voulais faire un film. Le truc c'est que j'étais très très cinéphile, depuis toute petite. On passait nos weekends au cinéma, et même ado, c'était une addiction totale. Mais sans jamais me dire "je veux faire des films". Et un jour ça s'est manifesté. Je n'ai aucun doute sur mon rapport au cinéma : je sais que c'est mon langage. Le concours de la Fémis je savais que c'était ma place, c'est dans ma nature.

Qu'est-ce qui te plaît le plus dans ce métier ?
Déjà, la force du langage qu'on a. Pour moi c'est le langage suprême. On peut tout communiquer. Des perceptions très personnelles... Et il y a une part de la vie que ça génère que je trouve très belle. Faite de hauts et de bas, de choses parfois assez difficiles, mais j'ai en moi l'impression d'être esclave des films, homme de main des films. Je crois en cette notion, que les films nous préexistent et qu'on les déterre. Du coup ça génère cette intuition. Je suis capable de faire beaucoup de choses pour ça, je suis vraiment l'esclave de ce film qui me préexiste et je le vis très bien. Et tout ce qu'il y a autour est assez dévorant, très chronophage. J'ai l'impression qu'on bosse plus que n'importe qui dans l'équipe, en termes d'écriture, même en termes de presse. Mais je me rends compte que je préfère cette vie à toute autre.

Tu peux développer cette idée, selon laquelle les films vous préexistent ?
C'est vraiment la meilleure métaphore que je peux employer. Quand j'avais commencé à travailler sur mon premier projet de long-métrage en sortant de la Fémis, j'avais juste l'impression de déterrer un sphinx. Puis ça génère un truc, une certaine altérité. Je me dis quelqu'un d'autre peut le déterrer ! Et puis après c'est une découverte, on se dit "bah tiens, c'est drôle, il a une gueule de chat !" Tu le déterres et tu découvres. Au début tu as l'oreille du sphinx puis  tu le découvres. Quand on écrit un scénario, ça vient comme ça... Après ma première version je me suis dit "attends, deux secondes, où sont les parents des filles ? Ah bon, ils sont morts dans un accident de voiture ?" C'est comme si tu zoomais sur un monde, que tu n'avais qu'une toute petite lucarne au début et puis ça s'élargit de plus en plus et tu découvres ce qu'il y a autour, tu commences à comprendre le monde, l'histoire des personnages... Un film au final c'est deux heures ancrées dans un monde très large. Le hors-champs, les back-stories sont des choses que tu découvres progressivement. Ça ne te vient pas comme une brique sur la tête.

Le premier monde qui t'as fait connaître c'est celui de Mustang. Tu as pris la parole sur un sujet politique, sociétal. Tu en avais envie, conscience ?
J'ai un certain sens de la gravité, de la responsabilité. Un film, c'est un gros machin sur la durée. C'est dur pour moi de faire quelque chose qui ne soit pas ancré. Là je sais que j'ai trois projets sur la table, dont un qui n'a aucun ancrage sociétal. Qui raconte ce que c'est de tomber amoureux, etc. Il y a un autre projet qui pouvait le devancer, lui pour le coup éminemment politique. Enfin discrètement, comme un cheval de Troie. Et du coup je culpabilise un peu de mon petit projet qui ne l'est pas du tout. Mais j'en ai invraisemblablement envie. Mustang, c'est politique mais un peu l'air de rien. Je vois les films comme un cheval de Troie. Un joli objet. On te laisse rentrer et puis...

Maintenant que du temps est passé depuis Mustang, est-ce que tu peux analyser l'impact que le film a eu dans le monde ?
Je sais pas. Non pas vraiment. C'est une échelle qui me dépasse. Ce ne sont pas des choses que moi je peux mesurer. Je pense en plus que c'est un film qui pourrait avoir une vie dans le temps, être découvert j'espère par des filles, plus tard, qui ont des vies qui résonnent avec le film. Mais non, je ne mesure pas vraiment. 

Aujourd'hui on parle beaucoup de féminisme. Tu as dit que tu n'étais pas militante, mais que tu étais bien évidemment féministe. Tu peux nous expliquer ton rapport à la façon qu'a la pop culture - dont ton film fait partie - de parler de ça ?
Encore une fois, dans cette idée du cheval de Troie, je pouvais pas me balader en disant que c'était un film féministe. Les gens le faisaient, le disaient, mais c'était pas à moi de le dire. D'abord parce que personne ne serait allé voir le film. On a encore un problème par rapport au mot "féminisme", qui n'est pas encore très glamour dans la tête des gens. Il y a tellement d'actrices qui sont allées dire qu'elles n'étaient pas féministes. L'aspiration des femmes à vouloir plus de liberté, plus de qualité est extrêmement légitime, mais on arrive à se saborder nous-mêmes quand on se fond pas dans toutes les minorités qui ont aspiré un jour ou l'autre à plus de droits. Si on se compare aux militantes des droits civiques, c'est comme si on disait "ah mais moi je suis bien à l'arrière du bus". On a intériorisé tout un tas d'idées selon lesquelles notre place est un peu en dessous. D'idées fausses et préconçues sur la féminité, la grâce, etc. Du coup il y a quelque chose d'assez consentant dans tout ça. Je sais qu'il y a ça aussi dans le racisme. Il prend racine dans la tête des gens qui en sont victimes. On intériorise des idées d'infériorité.

Ton prochain film est là dessus, d'ailleurs...
Oui, mais de manière beaucoup plus délicate. Je ne règle pas de comptes. Le film s'appelle Kings, c'est sur des relations très intimes. Le point de vue du film est à l'extrême opposé de la vidéo de Rodney King. Comme Mustang, c'est vraiment en douceur. Le sujet est très explosif et certaines scènes très invraisemblables, donc tu peux pas en rajouter. Tout est déjà au maximum dans le film.

Comment tu gères cette réussite, ce retour sur un film que tu as abandonné avant Mustang, que tu reprends maintenant ?
Honnêtement je trouve ça assez romanesque. Après c'est la face visible de l'iceberg. Il s'est passé plein de trucs en dessous, tout aussi chouettes. Ma mère m'avait dit des mots de sagesse. Dans les bons comme les mauvais jours, elle m'avait dit que mon intérieur, mon noyau devait rester le même. Du coup c'est vrai que je ne suis pas atteinte, ni par les choses très négatives, ni par les choses très positives. Après je sais que le moment où je n'ai pas pu faire de films devenait très aliénant. Je n'étais pas du tout à ma place, j'étais très fragile, j'avais l'impression de marcher sur des oeufs. Et puis maintenant c'est vraiment beau. Avec mon producteur de Mustang on essaye de construire un parcours très cohérent. Mais je n'avais pas jaugé la nécessité de convaincre tout le monde du fait que je pouvais faire un film. Pour moi c'était une évidence, mais il fallait en passer par beaucoup de connexions. Maintenant l'idée c'est d'essayer de construire un parcours sans rater des marches.

Qu'est-ce qu'il y a dans ton cheval de Troie ? C'est quoi ton message ?
C'est souvent sur des questions très différentes. C'est toujours des questions qui me travaillent. Mustang c'était la question de ce que c'est d'être une femme. Kings c'est encore autre chose... Les projets qui viendront après c'est encore autre chose. Je réponds à chaque fois à une de mes urgences du moment.

Tu fais des films pour dire quelque chose. Qu'est-ce que tu veux dire au monde ?
Généralement je m'adresse à des manières de pensée qui sont trop établies et qui nécessitent un petit peu d'air... J'essaye de tacler des modes de pensée calcifiés, dans le mauvais sens.

Ça te vient d'où, ce besoin d'aérer ?
Je sais pas. C'est vraiment quelque chose que je découvre, le fait d'avoir plusieurs films qui s'alignent et qui ont ça en commun. J'ai conscience de la force du cinéma, de ce qu'on peut dire ou pas aux gens... À chaque film j'ai envie d'une petite révolution émotionnelle et de pensée. Une révolution c'est arriver à casser un schéma d'idées. La Révolution Française, c'est une prise de conscience soudaine d'une injustice, "attends deux secondes, pourquoi lui a plus de privilèges...?" Et c'est juste le "attends deux secondes..." qui casse un truc établi, que personne ne questionne. À chaque fois j'ai besoin d'essayer de générer ça… C'est hyper prétentieux ! Mais je sais que ça m'est arrivé d'avoir un retournement d'idée, d'un coup, grâce à quelqu'un qui m'a dit un truc particulier.

Si tu pouvais faire deux voeux pour 2016 ; un pour le monde et un pour toi.
Dans le monde, ça va être hyper cul-cul, le truc qui m'affecte le plus c'est le sort des réfugiés. Ça m'arrache la gueule. Un des trois films parle indirectement de ça. Il y a pas vraiment de voeu... tout est à refaire. Et après, pour moi : des bébés, des films !

Credits


Texte : Tess Lochanski 
Photographie : Olivier Borde

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