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raymond depardon : "la france va mieux qu'il y a dix ans"

À bord de sa caravane, Raymond Depardon est parti à la rencontre des Français pour leur donner la parole. Des bribes de conversations, et de vies aussi, rassemblées dans un nouveau documentaire, Les Habitants. Comme à son habitude, Raymond Depardon...

Micha Barban Dangerfield

Raymond Depardon. On n'a jamais vu pareil voyageur. On n'a jamais vu pareil amant de la vie non plus. Voilà plusieurs décennies qu'il sillonne le monde pour l'observer, le photographier et le filmer - sans rien dire. Voilà plusieurs années aussi qu'il développe une approche discrète, prévenante et humble. Depardon pose son objectif et laisse se dérouler les choses devant lui. Les paysans, les tribunaux, la police, les rues, Raymond Depardon a documenté la vie, le monde et ses habitants et nous les montre à travers le trou d'une serrure, avec beaucoup (beaucoup) de bienveillance. 

La France a toujours été son terrain d'exploration, l'objet de son amour. Il l'a quittée aussi parfois, mais pour mieux lui revenir et pour la désirer encore un peu plus fort. Dans son dernier documentaire, Les Habitants, Raymond Depardon part sur les routes de France à bord d'une petite caravane. Pendant quelques semaines, il s'est arrêté dans une quinzaine de villes, petites et moyennes, sur la place d'une église, d'une préfecture, devant un parc pour enfants, et a demandé aux passants de venir terminer leur conversation devant la caméra, en tête à tête. Il ne leur pose aucune question, la parole est donnée et comme lui, le public observe le réel, celui des autres et écoute leurs pensées, leurs problèmes ou leurs passions. Une femme se plaint de son ex-mari, deux jeunes filles réécrivent la Bible et le Coran, un homme parle de sa solitude, une mère se languit d'avoir des petits enfants, un couple s'embrasse, deux ados comparent leurs conquêtes et rêvent d'ailleurs. Devant la caméra de Depardon, les gens se déshabillent, avec pudeur. Nous avons donc rencontré le plus sage des hommes pour parler de la France, de son amour pour les autres et de nouvelles générations.

Dans quel contexte avez-vous démarré Les Habitants ? J'ai cru comprendre que c'était après les attentats de Charlie Hebdo.
On allait, Claudine, ma productrice, et moi, repartir en repérage au Tchad. Mais c'était de la folie furieuse. D'abord d'amener une équipe au Tchad, parce que là-bas aussi il se passait des choses terribles, Boko-Haram n'était pas très loin. Et puis surtout, on s'est dit qu'il fallait faire un film en France. Pas forcément sur les événements, ça, c'est le rôle de la télévision. Mais on s'est demandé ce qu'on pouvait faire nous, derrière, sur un plus long terme. On a pris un contrepoint complètement à l'envers. On s'est dit que ce n'était peut-être pas les gens de la Bastille qu'il fallait interroger, mais les gens d'ailleurs. Moi, comme j'avais fait La France, j'avais déjà en attente ces villes moyennes, que je trouvais un petit peu abandonnées à elles-mêmes. Elles cumulent la moitié de la France et ce sont des villes, des cités, pas des campagnes. On n'est plus chez les paysans des Cévennes. On n'est pas non plus dans les sous-préfectures. J'avais l'impression qu'on ne voyait jamais ces gens-là. On a choisi une quinzaine de villes comme ça. On s'est dit qu'on allait faire un film en France, sans savoir ce qu'il y aurait dedans. On s'est demandé s'il y avait un grand décalage avec les éditos des quotidiens économiques, ou autres, qui nous disent ce que pensent les Français ? Je ne les vois pas beaucoup à Tarbes, les mecs. C'est un peu la question. C'est à nous de nous déplacer.

Vous n'aviez pas peur que les gens aient du mal à se confier devant une caméra ?
J'avais déjà bien réfléchi à la question. Si j'arrive devant des gens qui sont sur une terrasse à Charleville-Mézières, ils vont rester silencieux. Ils vont être impressionnés. Et puis il faudra leur poser une question. Quelle question ? Je ne suis pas journaliste, moi. Et puis le film sortira un an après... L'idée c'était des conversations. Mais pour qu'elles soient bien concentrées, on pensait devoir les mettre dans un petit studio. Mais il ne faut pas que ce petit studio soit coupé des réalités. D'où la petite caravane, un peu bricolée, qui ne doit pas être trop luxueuse. Et puis filmer les gens de profil aussi. Moi j'avais cette expérience des films comme Délit Flagrant où on m'avait imposé le profil. Au début j'étais complètement paniqué, parce que le procureur m'avait dit : "Le profil je le considère comme anonyme, donc vous pouvez filmer les gens dans le palais de justice". Donc j'avais peur que ce soit long, que ce soit loin, que ça manque de présence. Et en fait non, ça marchait.

Oui les gens se laissent complètement aller, c'est assez surprenant …
Oui je pense que le profil a un avantage : les gens sont très à l'aise. Personne n'hésitait. Et puis on s'est rendu compte de l'importance de la personne qui est en face. On s'est aperçu que les grandes séquences, celles qui étaient les plus fortes, c'était celles qui étaient silencieuses. La personne silencieuse est déterminante, parce qu'elle écoute, elle est concernée. Sa présence est primordiale pour l'équilibre de la séquence. On a eu quelques échecs aussi, quand les gens s'interrompaient sans arrêt, dans une sorte de compétition. Les conversations ne sont pas toujours simples. L'interruption, c'est le gros problème.

Comment avez-vous sélectionné les dialogues ?
On a tourné 180 personnes, on est revenus à Paris, on a ramené le matériel et on a anticipé le parcours du combattant. Pendant presque un mois j'ai vu le film, tous les jours. Mais je m'étais préparé à l'overdose et au deuil. Deux choses qui vont ensemble. L'overdose, c'est choisir de garder des gens parce qu'ils sont forts. Même si on les voit pour la 42ème fois, on les apprécie de plus en plus. Et puis le deuil : on peut aussi s'en séparer de ces personnes. En photo j'y ai souvent été confronté. On voit une belle photo et une autre très belle à côté. Il faut en choisir une et se séparer de l'autre. Au cinéma c'est terrible parce qu'on ne revient jamais sur ses séquences. Moi je voulais un film sec, rapide. Je ne voulais pas un film trop long. C'est le piège de ce genre de films fleuves qui durent des heures et où s'ennuie un peu.

Vous pensez que la France a besoin qu'on parle d'elle en ce moment ? Qu'on l'écoute ?
Houlà, oui ! Parce qu'on l'a beaucoup comparée à d'autres pays européens. Ce qui n'est pas toujours flatteur. On l'a aussi comparée à des gens qui ont d'autres cultures, d'autres continents. Elle prend une douche écossaise, la France. Souvent, on lui dit qu'elle est magnifique, qu'on y mange bien, qu'il y a des belles plages... Et puis, paf ! Y a un retour de bâton : "Ouais mais c'est pas possible, sans le smic je peux pas vivre. Donc il faudrait savoir. Je ne peux pas vivre comme un ouvrier du tiers-monde." Et puis il y a plein de choses qui n'ont rien à voir avec l'économie mondiale. Les relations hommes-femmes ! Il y a encore du boulot. Les enfants, aussi, l'éducation. Le rapport avec la femme, la famille. Le besoin de tendresse et d'amour, finalement, qui passe peut-être avant tout, en urgence.

C'est un documentaire très féministe au fond…
J'ai pensé que c'était bien d'être accompagné d'une femme pour le montage. Pauline Gaillard. Il a une écoute féminine, ce film. J'avais remarqué sur les premiers films que j'avais fait, sur la police, sur la justice, qu'il y avait un point de vue féminin qui m'aidait à tendre vers l'universel. Un point de vue qui m'aidait à prendre de la distance. "Lui il est comme il est, lui aussi et lui aussi. C'est comme ça". On ne juge pas trop. Un peu moins. En tout cas, c'est un point de vue qui me paraissait intéressant. Moins catégorique que celui de l'homme. Il faut essayer de comprendre. En plus, on n'est pas des spécialistes : je ne suis pas chercheur ou sociologue. On a essayé d'être avec ces habitants, ces voisins, ces gens de paliers, ces gens qui habitent près de chez vous, de chez nous. Et peut-être que les événements nous obligent à revoir cette notion d'habiter ensemble, dans la cité.

Quel portrait vous tirez de la France après l'avoir filmé pendant tant de temps ?
Moi je trouve qu'elle va mieux qu'il y a dix ans. Il y a une prise de conscience. Les Français savent très bien que leur salut ne viendra pas d'une histoire de costume cravate. Quand je faisais La France il y a 20 ans, je retrouvais un peu ça dans les Cévennes. Les protestants avaient déjà cette attitude de résilience. Ils étaient super démocrates mais ils n'attendaient rien des autres. Ils nous regardaient débattre, avec plein de moues et de gestes dans l'air qui ne servaient pas à grand chose. Ils ont toujours cette attitude, je pense. Dans les années 1960 beaucoup de femmes ont abandonné les campagnes pour aller en ville, laissant beaucoup de paysans célibataires. Et maintenant ce sont elles qui refusent d'aller dans de plus grandes villes. "Ici il y a de la végétation, mes enfants sont bien, c'est une ville et je peux y trouver tout ce que je veux". Si dans un couple il y a un travail avec salaire, c'est déjà pas mal. Il y a une prise en main. Il faut savoir qu'à Bar-le-Duc, un hôtel particulier ça coûte 200 000€. Et c'est à 2h30 de Paris. Pour le prix d'une chambre de bonne ! Donc peut-être qu'il y a des initiatives à prendre.

Elle passe par quoi cette prise de conscience ?
À un moment il y a eu le raz-de-marée des centres commerciaux. Tout le monde y allait. Et puis on s'est dit qu'il fallait peut-être pas non plus abandonner le centre-ville, qu'il fallait retaper les maisons, etc. Donc il y a des prises en main, des prises de conscience. En 2004 quand j'avais fait La France, c'était sous Jospin et j'étais effondré. Tout le monde me disait : "Mais Raymond, ce n'est pas vrai. La France va très bien. Qu'est-ce que tu racontes ?" Il y a un décalage. Je ne dis pas que ça va mieux et que tout le monde roule sur l'or en province, malheureusement - ce serait formidable. Mais la prise de conscience, c'est déjà pas mal. Et il y a des contraintes, des sacrifices à faire, qu'on prend en compte. Moi-même, je viens de m'installer en banlieue. En banlieue il y a des contraintes, je le savais. Elles ne sont pas toujours faciles à vivre. Il n'y a plus de cafés, plus de librairies, plus de cinémas de proximité, même plus de trottoirs, parfois ! C'est surprenant. Un élément qui me semblait loin de mes préoccupations, le trottoir... Donc je pense que la France est en train de changer, de se transformer, de s'adapter, et c'est tant mieux. Elle a aussi des qualités, et on a peut-être besoin de voir un peu plus loin que notre petit égoïsme.

Depuis le début de votre carrière vous mettez un point d'honneur à observer sans ne rien dire. Vous pensez que c'est essentiel pour le documentaire, de ne pas juger ?
D'abord il y a tellement de gens qui jugent... Et puis je trouve que ça va bien avec la photo, que j'ai toujours faite. Ce côté instantané, naturaliste, peut-être un peu naïf, humaniste... Quand la photo est bonne, elle passe le temps, elle vieillit bien. Et elle repose sur quoi ? Sur des éléments que je n'avais pas forcément voulus sur le moment. Je ne me connais pas tellement, finalement. Il y a des choses que je n'aime pas, des choses que j'aime mieux. Et bizarrement ça se voit sur la photo. Je me suis toujours méfié de l'être humain qui déclare des choses. Ces déclarations ne sont pas forcément conscientes. Je me méfie de l'intellectualisation de l'image, du son, ou du sens des choses. Tout est beaucoup plus complexe, beaucoup plus riche. Il y a plein de choses dans la langue, dans les attitudes, dans les gestuelles. Il y a une élégance. On n'est pas obligé de vivre avec, mais il me semble que ça tiendra plus le temps. Je viens de l'école de la photographie, de l'observation, du regard. Et je trouve cela plus juste que de diriger, de savoir. Dans les années 1960 on me disait : "Mais qu'est-ce que tu veux raconter, Raymond, avec ton documentaire ?" Je disais : "Regardons le film et on verra bien."

J'ai l'impression qu'il y a une forme de mission en filigrane, derrière vos documentaires...
Ça vient peut-être du fait que ma génération a traversé plusieurs périodes, la décolonisation, les révolutions, les voyages à l'étranger qui m'ont amené à revenir en France, la France qui m'amène à aller à l'étranger... Il faut alterner. Je ne crois pas qu'il faille rester sur seulement un propos. J'ai un projet qui arrive, c'est un nouveau film dont je ne peux pas trop parler, mais ça va encore surprendre. Je fais des films pour avancer, pour découvrir.

Qu'attendez-vous que les jeunes générations tirent de votre documentaire Les Habitants ?
Je vois qu'il y a beaucoup de gens qui n'étaient pas à la sortie de mes films en salle, qui les voient par dvd. Je suis ravi, ça les intéresse. Ils découvrent mes films. On a tenu à ce que ces films existent, soient visibles. Un jour ce sera peut-être aussi le téléchargement. Ces films sont faits pour être vus, et pour que les gens rattrapent le "retard" qu'ils ont sur moi. Simplement pour mieux me connaître.

C'est une forme de patrimoine, d'héritage que vous laissez à ces nouvelles générations ?
Peut-être, oui. J'ai traversé une multitude de périodes. Même s'il y a d'énormes lacunes. Après, je suis un auteur donc c'est sûr que je ne vais pas aller faire des choses qui ne m'intéressent pas. Effectivement j'ai exploré quelques mondes, le journalisme, la santé mentale, la justice, les paysans... Et ce nouveau film, Les Habitants, c'est une nouvelle expérience.

Vous leur souhaitez quoi à tous ces jeunes, en 2016 ?
D'écouter. Et je me souviens qu'alors que j'avais sorti un livre qui s'appelait Paris Journal, une jeune femme m'a écrit pour me dire qu'elle trouvait formidable de voir à quoi ressemblait Paris quand elle n'était pas née. Paris ressemblait à Paris maintenant, à part peut-être la manière de s'habiller, etc. Il y a du jeunisme dans beaucoup de choses. On est entouré par cette obligation d'être contemporain, dans le présent. Mais c'est pas mal de retourner un peu en arrière pour pouvoir mieux apprécier le futur ! "À l'ancienne", comme ils disent !

Credits


Texte : Micha Barban-Dangerfield
Photographie : extraits du documentaire Les Habitants