confessions d'une demisexuelle

Oui, vous avez bien lu.

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nov. 16 2017, 4:09pm

J'ai découvert la demisexualité un peu par hasard. J'avais 22 ans, je trainais sur mon ordi et lisais quelques articles sur le genre et la sexualité. Je suis tombée sur Aven wiki (le réseau d'entraide des asexuels francophones, ndlr). Fervente alliée de la cause LGBT, je m'étais toujours considérée comme une femme hétérosexuelle bien dans la norme. Je n'aurais jamais cru qu'un terme puisse m'aller si bien.

J'ai eu quelques petites histoires au collège, mais n'ai jamais fantasmé sur des célébrités. J'aimais bien le sexe - mais je ne trouvais personne avec qui je voulais vraiment le pratiquer. Certains mecs me plaisaient pour leurs blagues ou leur look sympa. Mais ressentir de l'attirance pour eux ? De l'attraction? De la tension ? Jamais. En y repensant, la découverte de ma demisexualité m'a permis de mettre des mots sur une attitude qui m'échappait jusqu'à lors.

J'avais déjà entendu parler d'asexualité, bien sûr - le fait de n'être attiré par personne sexuellement. Mais la plupart des asexuels se moquent complètement du sexe, et ce n'était pas mon cas, pour être honnête - même si je pouvais compter sur les doigts d'une main le nombre de garçons qui m'attiraient. La demisexualité, c'était mon entre-deux idéal.

La demisexualité est une orientation sexuelle. Ceux qui s'y rattachent peuvent ressentir de l'attirance pour quelqu'un uniquement lorsqu'ils ont atteint un degré d'intimité et de confiance excessivement fort. Les demisexuels doivent connaître l'attachement et l'affection pour que naisse leur désir. Malheureusement, l'affection n'induit pas systématiquement l'attirance sexuelle. Mais l'attirance sexuelle ne peut se déclencher qu'avec l'affection.

Le terme "demisexualité" a fait son apparition sur la toile en 2006, via les forums AVEN. Il a ensuite été popularisé par les internautes. L'asexualité a gagné en popularité ces dernières années. Alors qu'elle était encore tabou il y a peu, elle est devenue un phénomène couvert par la presse et les médias du monde entier. Pourtant, les quelques personnes que je connais et qui se revendiquent demisexuelles ont du mal à sortir de l'ombre. Leur entourage est suspicieux, malgré les plaidoiries sincères de leurs amis.

Les demisexuels n'ont pas tous la même idée du sexe. Selon le recensement de la communauté AVEN paru en 2014, 16% des demisexuels décrètent avoir une aversion totale pour le sexe, qu'il soit d'ordre physique, moral ou intellectuel - même les références à caractère sexuel peuvent les repousser tout à fait. 30% se disent favorables à la pratique sexuelle, et la moitié y sont indifférents. De même, les demisexuels ont des vues très divergentes sur les autres activités sexuelles : la masturbation, le BDSM ou le porno.

Flirter ou draguer peut devenir une activité complexe et intimidante. Pour un demisexuel, rencontrer quelqu'un relève parfois de l'exploit ou du périple, tant il est difficile d'imposer son appréhension personnelle de la sexualité. Il faut du temps - beaucoup - pour développer des sensations qui se rapprochent de l'instinct génésique. Parfois, aucun désir ne naît. Et l'autre se désintéresse complètement, ou disparaît. De la relation amoureuse à l'amitié, il n'y a souvent, pour les demisexuels, que la distance d'un pas - ou d'un faux pas.

S'engager dans une relation avec quelqu'un n'est pas simple. Si les relations entre des individus asexuels ou demisexuels fonctionnent au cas par cas, d'autres peuvent être un vrai casse-tête. Un demisexuel peut croire que ça ne matche pas avec son partenaire, simplement parce que sa libido ou son désir sexuel est plus bas que la moyenne. Ils se forceront à faire l'amour dans le but de combler leur compagnon. D'autres se taisent, par peur de se voir rejeté et incompris par la personne qu'ils aiment le plus au monde.

La demisexualité a rencontré sans grande difficulté ses détracteurs: la plupart des gens pensent que le monde entier est à moitié sexué - après tout, qui n'a jamais vécu une baisse de libido me direz-vous. C'est vrai. Mais la différence notoire entre la demisexualité et la sexualité tout court est celle qui sépare attraction et comportement. Beaucoup de gens choisissent de ne coucher qu'avec des individus qu'ils connaissent bien, et après avoir réellement échangé avec eux. Cela n'empêche pas pour autant ces non-adeptes des coups d'un soir, de ressentir de l'attirance pour l'autre - avant qu'il ne se passe quoi que ce soit. Ils peuvent d'ailleurs être attirés par l'autre sans que ce dernier ne leur inspire réellement confiance. Les demisexuels sont incapables de ressentir cette attirance initiale dès le premier regard. Il leur faut nécessairement tisser des liens très forts émotionnellement, et comme tout le monde, ils peuvent choisir de passer à l'acte (sexuel) ou non.

Certains croiront que la demisexualité est une affaire d'hormones - ou qu'on pourrait se faire soigner pour booster notre libido. Tandis que d'autres comprendront qu'il s'agit uniquement d'un subterfuge pour se croire "spécial". Les jeunes, plus que les autres, essuient les remarques désobligeantes: ils grandiront sur le tard, ils sont trop gamins pour s'étiqueter si tôt… Mais les gens ne comprennent pas que l'étiquette a du bon. Et qu'il ne s'agit que d'un outil pour se définir soi-même, lorsqu'on se sent différent des autres.

L'identité sexuelle n'est pas évidente à assumer. Les demisexuelles sont nombreuses à être renvoyées à leur statut de femme "normale" (c'est bien connu, les femmes n'ont aucun désir sexuel). D'autres demisexuels considèrent d'eux-mêmes que leur conception de la sexualité est le résultat d'un déterminisme religieux ou racial. Leur demisexualité serait du puritanisme ou de la pudeur. Beaucoup d'entre eux, finalement, ont du mal à se définir comme "demisexuels" car ils ont l'impression d'alimenter les stéréotypes.

Les activistes ont encore beaucoup à faire. Tandis que l'asexualité est admise et communément acceptée en Occident, l'ignorance demeure presque partout ailleurs. Depuis que j'ai fait la connaissance de ce mot, il y a trois ans, les choses ont changé. Le terme "demisexualité" se fait une place dans les médias et la presse. J'ai aussi créé le Demisexuality Resource Center, afin que chacun puisse se sentir libre de partager son expérience et de la transmettre aux plus jeunes. C'est le seul site qui traite de la demisexualité sans le spectre de l'asexualité. Plus les gens en entendront parler, plus ceux qui se sentent en décalage comprendront qu'ils ne sont pas seuls. Ni malades. 

Credits


Texte : Arf Gray 
Photographie : Capture du film "Cruel Intentions"