femmes françaises, aimons-nous

Le féminisme se divise et les femmes en pâtissent. En perpétuant les clivages, certaines femmes trahissent une condition féminine dont le salut repose uniquement sur la notion de solidarité. Il est temps de se rassembler.

par Micha Barban Dangerfield
|
07 Mars 2017, 12:15pm

On m'a souvent posé la question : « et toi, t'es féministe ? » Je n'ai jamais vraiment su y répondre. D'abord parce que j'ai toujours pensé qu'en tant que femme, mon sentiment féministe allait de soi sans que j'aie besoin de le proclamer solennellement – on pourra à ce titre me reprocher un travers essentialiste mais je ne me reconnaissais tout simplement pas dans la formule idéologique qui semblait prévaloir au sentiment. Je l'explique aussi par mon incapacité à me retrouver dans les archétypes féministes que l'on me proposait. Des cases bien carrées finalement établies par ceux qui ne le sont pas - féministes - ou qui, du moins, jouent le jeu du patriarcat en voulant à tout prix catégoriser, dicter et discipliner les femmes et leur engagement. Ça, je l'ai compris en découvrant le dernier numéro du magazine féminin Glamour. En couverture apparaît la photo d'une Taylor Hill tout sourire, pose décontractée, accompagnée du titre catchy « cool et féministe ». J'ai d'abord pris le temps d'accorder le bénéfice de mon doute audit magazine et de mettre mon sursaut sur le compte de ma paranoïa. C'est en lisant l'éditorial que j'ai pris conscience du danger de ce titre - et que j'ai enfin pu me sentir féministe.

Mais peu importe ce que dit cet édito. Ce qu'il révèle de manière sous-jacente est bien plus grave, plus ancré. En s'attachant à diviser les femmes et hiérarchiser les différentes vagues du féminisme (Badinter valant plus qu'une Instagrammeuse « en mal de buzz »), il oppose les générations et révèle notre incapacité en France à quitter nos vieux réflexes assimilationnistes, passéistes et excluants. Il hiérarchise des époques, des femmes et des discours dont les réalités n'ont rien à voir entre elles. Doit-on vraiment, en 2017, encore compter parmi les porte-drapeaux du féminisme des femmes aussi réactionnaires et excluantes que Badinter ? Est-il impossible de trouver parmi les nouvelles générations des formes d'engagements intersectionnelles et véritablement représentatives de la diversité des femmes et de leurs combats ? Qu'en est-il de l'afro-féminisme français ou encore du féminisme islamique ? Doit-on nécessairement les exclure en créant une médiane polie autour de laquelle l'ensemble de la gent féminine devrait se ranger sagement ? Pour ne surtout pas que leur engagement déborde du cadre.

Les divisions qui rongent aujourd'hui le féminisme ne relèvent en réalité pas des femmes ni de leur lutte. Le féminisme, comme beaucoup d'autres mouvements, avec ce genre de propos, devient un énième espace où se matérialise notre refus du vivre ensemble. Il se veut à l'image d'un féminisme blanc, laïque et « intellectuel », qui s'est fixé (et restraint à) un ensemble de totems et d'allégeances canoniques exclusives. Avec Françoise Hardy, on fait l'amalgame entre féministe et féminine, moche et engagée et les femmes se planteront des couteaux dans le dos. Avec Badinter, il sera interdit aux femmes de se voiler sans signifier une soumission à l'homme. Avec Lou Doillon, on jugera les mises en scène consentante du corps de Nicky Minaj en rétorquant que nos grand-mères se sont battues pour autre chose. Avec Glamour, il faudra être cool. Toutes ces femmes-là en tentant d'imposer leur vision étriquée du féminisme trahissent une condition féminine encore maltraitée dont le salut devra nécessairement passer par la solidarité et la sororité (ce mot n'a-t-il d'ailleurs pas été inventé pour ça ?). Il y a un an, i-D interviewait Zahra Ali, chercheuse et auteure du livre Féminismes Islamiques. En s'adressant aux jeunes femmes qui veulent s'engager dans le féminisme, elle disait : « Restez sensibles et conscientes de la diversité des formes que peut prendre la lutte pour l'égalité et contre le patriarcat. Soyons intersectionnelles et plurielles ! »

On l'a assez répété ces derniers temps, le monde se divise et les différentes communautés qui le composent peinent à s'entendre, pire, à se tolérer. Les générations ont rarement été si peu soudées. L'élection de Trump à la tête des États-Unis nous a prouvé que le pouvoir pouvait encore se montrer sexiste sans risquer de tomber. Il est possible de prendre position et de définir son propre féminisme sans descendre celui des autres. Notre féminisme commence là où se termine celui des autres. Hier le journal La Meuse titrait « Violences Sexuelles : les femmes, pas si innocentes que ça ». Il n'y a plus de temps à perdre : femmes, aimons-nous.

Credits


Texte : Micha Barban-Dangerfield

Tagged:
glamour
Francoise Hardy
Feminisme&
société
féminisme islamique
aforféminisme
badinter