l'artiste marocain soufiane ababri ranime l'homo-érotisme à coups de crayons

À travers ses dessins, l'illustrateur Soufiane Ababri engage des conversations nécessaires sur l'homophobie et le racisme.

par Patrick Thévenin
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14 Décembre 2017, 9:52am

Originaire du Maroc, mais vivant en France, le jeune artiste Soufiane Ababri s’empare des thématiques contemporaines qui agitent la sphère LGBT, mais pas seulement. De l’injonction à la virilité au post-colonialisme, de l’homophobie en Afrique à l’exotisme sexuel, du genre à la communauté, du queer au racisme, les dessins crayonnés et faussement naïfs d’Ababri posent, à travers le prisme de la sexualité entre hommes, des questions où intime et politique s’entrecroisent avec gravité et beaucoup d’humour.

Tu as eu quel genre d’enfance ?
J’ai grandi au Maroc entre Rabat et Tanger. Je viens d’une famille de fonctionnaires issus de la classe moyenne religieuse avec des parents qui ont tout misé sur les études puisque c’est de cette manière qu’ils ont pu sortir de leur milieu social. J’ai eu une enfance simple mais assez marquée par les réflexions et les injures car enfant j’avais un côté efféminé. Ce qui a déterminé mon rapport aux autres et a participé à cette manière que j’ai de théâtraliser ma vie.

Tu as commencé à dessiner quand ?
Le dessin est venu assez tard, même très tard. J’avais commencé une carrière professionnelle artistique jusqu’au jour où j’ai décidé d’arrêter les autres médiums et de mettre cette pratique - le dessin - que je marginalisais (et qui je pense est marginalisé en général) au centre de mon travail – une manière de réfléchir dans l’économie même du travail aux rapports de force. C’était aussi mettre à distance tout ce que j’avais appris dans les grandes écoles d’art par lesquelles je suis passé et qui je pense participe comme tout système scolaire à une normalisation de la pensée.

Qu’est-ce qui t’a amené vers l’art ?
Ne pas pouvoir être un écrivain je crois.

Tu définirais de quelle manière ton travail ?
Je travaille sur le rôle de la violence dans l’Histoire et dans l’histoire de l’art. Sur la place des minorités sexuelles, ethniques et les classes sociales dans le monde et comment cette position minoritaire nous donne une manière différente, et différée, de regarder le monde. Mon travail porte aussi, et surtout, sur le droit à la visibilité. Je travaille sur la manière de me réinventer et de me réécrire.

Quels artistes inspirent ton travail ?
Jean Genet y tient une place primordiale. Il y a beaucoup d’écrivains d’ailleurs : Reinaldo Arenas, Mohamed Choukri, Marguerite Duras, Guillaume Dustan, Mohamed Leftah ou Tony Duvert. Il y a également Felix Gonzàles-Torres dont la vie et l’œuvre me hantent. Mais aussi la peintre américaine Alice Neel et l’artiste anglais David Robilliard et d’autres.

Tes dessins questionnent la notion de la virilité notamment chez les gays. Pourquoi cette thématique est devenue centrale dans ton œuvre ?
La société est violente envers les hommes qui ne jouent pas le jeu de la virilité et ne rentrent pas dans les cases où elle voudrait les mettre (s’ils refusent ils deviendront des « dépravés »). Les injures qu’on leur destine deviennent centrales dans leur construction en tant qu’individu. Je travaille sur la manière de démanteler les mécanismes de domination qui donnent des rôles et des directives pour avoir le pouvoir et le contrôle sur nos vies. Cette thématique est centrale pour moi puisque je la vis en tant qu’homosexuel issu d’une culture où la virilité exacerbée étouffe les femmes, les gays, les garçons efféminés, les enfants…

Où trouves-tu ton inspiration ?
À travers les gens que je rencontre, ça peut être dans la rue, dans les musées, dans l’espace public ou les lieux de dragues… Mais aussi à travers le cinéma, les vidéos YouTube, les revues, en fait tout ce que peuvent rencontrer mes yeux. Et je fais aussi beaucoup de photos volées, j’y trouve un goût Genetien (de Jean Genet), cette manière de se définir par le vol et de pouvoir déformer par le fantasme une réalité qui se préserve par le jeu social de la virilité. On entend souvent que les Arabes sont des voleurs, non ? Du coup pourquoi pas !

Tu dessines ta série des « Bed Works » allongé dans ton lit, pourquoi cette façon de dessiner ?
C’est une manière de mettre à distance le travail dans un atelier et tout ce que ça convoque comme image de l’artiste viril, puissant et dominant. Je travaille dans un espace domestique consacré au repos, à l’amour et à la lecture… Ce qui est important également, c’est que c’est aussi la position dans laquelle les artistes orientalistes ont dessiné les Arabes, les esclaves et les femmes. Tous ceux qu’on voulait dominer, on les plaçait dans des positions allongées, nonchalantes, paresseuses, passives.

Pourquoi aussi le choix des crayons de couleur pour cette série ?
Dans la même logique que le reste : s’éloigner de la peinture et travailler avec des matériaux pas nobles et essentiellement sur des petits formats qui puissent rentrer dans un lit.

Tes dessins souvent naïfs se mélangent à un discours engagé émaillé de slogans forts. Cet équilibre entre forme et fond offre une nouvelle perspective à ton travail ?
Je pense que c’est ma manière d’évoquer l’empowerment sur lequel je travaille. Mais, surtout, je parle de la notion de droits sans reprendre le langage du dominant.

Ton travail questionne des interrogations contemporaines comme la visibilité, la notion de racisé, la sexualité, le post-colonialisme, l’homophobie, l‘exotisme sexuel etc. De quelle manière ces sujets s’entrecroisent au cœur de ton discours ?
C’est un peu ma vie qui se retrouve dans toutes ces problématiques, je suis au croisement de tout ça et cette intersectionalité se ressent dans ce je fais. On pense souvent que les problèmes sont résolus mais on y est toujours ! Quand Adama Traoré se fait tuer, quand des familles sortent manifester contre les droits des homos à l’égalité et à la dignité, quand des gays se font emprisonner et lyncher au Maroc, quand des Africains continuent d’acheter des produits pour se blanchir la peau au métro Château d’Eau à Paris, je le perçois comme des attaques directes qui me poussent à me positionner contre ces violences.

Ce sont des situations auxquelles tu es confronté régulièrement ?
Oui et non, je suis aussi hanté par l’histoire des communautés auxquelles j’appartiens, ce sont donc choses avec lesquelles je vis et que je convoque : le colonialisme, le sida, le sexe libre, le racisme.

Considères-tu ton travail (vu les clins d’œil à Keith Haring, à Cocteau, aux glory holes, aux sites de rencontre, etc.) comme homo-érotique ?
Pour moi, c’est un langage politique avant tout qui rejoint des problématiques liées à la sexualité, aux corps comme outils de protestations, des réflexions qui ont commencé en mai 68, notamment avec le FHAR et les féministes. Ensuite politiser l’érotisme est très important dans ma démarche et – oui - je travaille sur une imagerie d’hommes érotisés qui rougissent, des garçons qui ne peuvent plus contrôler leur corps et, du coup, exposent leurs failles. Mais c’est érotiser le banal aussi, je ne vis pas dans un milieu plus sexuel que les autres.

Penses-tu pouvoir exposer tes œuvres au Maroc, ton pays d’origine, qui est toujours rétrograde sur la question de l’homosexualité ?
Dernièrement, je l’ai fait lors d’une exposition à Douala (« Peuple érotique ! Peuple exotique ! » où l’artiste questionne l’homophobie institutionnelle au Cameroun, ndr). Alors pourquoi pas au Maroc ? Je ne suis pas contre relever le défi.

Comment on réfléchit à l’heure des réseaux sociaux et d’Instagram où l’image est partout quand on est un artiste ?
On l’utilise ! Pour voir, pour communiquer, j’ai des discussions avec des artistes de toute la planète, j’échange tout le temps et j’ai des retours qui prennent la forme de discussions, de collaborations, d’encouragements, de rencontres, d’échanges d’œuvres et parfois même des histoires d’amour !

Quels sont tes prochains projets ?
Je travaille sur des projets d’exposition en France et un solo show à Berlin, j’ai aussi reçu des propositions de scénographie et de documentaire en rapport avec les thèmes que j’aborde dans mon œuvre.

Soufiane Ababri dans le cadre de l’exposition « Traversées Ren@rde » jusqu’au 28 janvier au Transpalette de Bourges et « I am what I am » galerie ICI à Paris à partir de février.