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12 jours, le docu qui va changer votre vision de la folie

Micha Barban Dangerfield

Dans un nouveau film, aussi pudique que poétique, Raymond Depardon donne la parole à ceux que l'on nomme fous.

« De l’homme à l’homme vrai, le chemin passe par l’homme fou. » Ces quelques mots de Foucault auront servi de point de départ à Raymond Depardon, parti observer la réalité d’un établissement psychiatrique français pour son nouveau film, 12 jours. La démarche du documentariste et photographe ne diffère pas tant de celle du penseur : elle repose sur l'idée selon laquelle en observant la folie, en l'acceptant comme partie intégrante de nos sociétés, l'homme parviendra à se connaître. Foucault allait d’ailleurs encore plus loin en proposant un usage subversif de la folie, comme une arme pour dynamiter les institutions de la raison – l'ultime rébellion. Plus calmement peut être, Depardon, lui, observe et lance des questions. Sans intervenir. Pour 12 jours, il s'est rendu à l’hôpital du Vinatier à Lyon pour rencontrer les patients qui y sont internés sous contrainte. Dans les douze jours qui suivent leur admission forcée dans l'établissement (puis tous les 6 mois) ils doivent obligatoirement être présentés à un juge des libertés en charge de valider ou non l'enfermement, avisés par les médecins psychiatres. Une intervention juridique qui a vu le jour avec une loi de 2013 dont le but est d'instaurer la présence d'un parti tiers, « garde-fou » justement, censé prévenir tout abus d'enfermement. Mais au delà des rouages de l'institution, c'est la parole de ceux que l'on appelle « fous » que Depardon a voulu révéler. Derrière la caméra, il impose cette distance qu'on lui reconnaît dans chacun de ses films, entre son regard et son sujet. Un recul nécessaire et une pudeur essentielle qui sont devenus au fil du temps les conditions de sa justesse. Et qui nous exhorte à ne jamais juger. Surtout pas ces « fous ».

On connaissait déjà l'intérêt naturel que le documentariste français porte aux institutions judiciaires et psychiatriques. Déjà dans San Clemente en 1982 et Urgences en 1987, Depardon se glissait discrètement dans les méandres d'un asile en Italie, près de Venise, puis fixait sa caméra au sein d'un service d'urgences psychiatriques en France. Pour Faits Divers en 1983, il s’immisçait dans un commissariat parisien avant d'observer la mécanique du procès dans 10e chambre instants d'audience vingt ans plus tard. L'occasion à chaque film d'épier la façon dont les institutions interagissent avec les individus qu'elles régulent. Et de relever leur manière de perpétuer la norme et l'ordre, ou de révoquer à la marge ceux qui n'y répondent pas. Comme dans un jeu de miroir, en établissant ses propres limites, la société se regarde, s'auto-détermine et invisibilise tout ce qu'elle ne veut pas être. Dans une interview, Depardon exprimait son désir de faire de 12 jours un film « citoyen » en levant le voile sur ce que nous sommes tous : potentiellement fous. Le burn-out, l'isolement social, la précarité, la violence de la rue sont autant d'éléments qui surgissent en filigrane tout au long du film et forment les soubassements de nos névroses. Depardon nous fait comprendre sans un mot que l’escarpement du gouffre qui sépare les fous des sains n’est pas aussi vertigineux qu’on ne le pense et que la virulence de nos sociétés peut suffire à nous faire flancher. Une proximité inquiétante à cause de laquelle il a toujours été préférable de concevoir les mots du fou comme inintelligibles, inaudibles même, et les restreindre aux confins lointains du vivre ensemble. Parce que la parole de l'hypersensibilité, en chambardant celle de la raison par ses débordements, la menace au plus haut point.

« Oui je suis fou. J’ai la folie d’un être humain » lance un jeune homme de vingt ans, visiblement diminué. Le jargon scientiste du psychiatre n'intercède pas, les mots de l'interné sont simples, son intention est pure. Depardon filme le patient commenter et définir sa propre condition avec une lucidité terriblement touchante. Même si les mots se chevauchent et s'égarent parfois. Ce qui crève l'écran est la façon dont l'institution peine souvent à recevoir les récits troublés des patients, à les comprendre. Et dans cette configuration, le juge paraît encore plus désaxé que le patient, carrément ébahi. De longs silences enchainent après la prise de parole des patients, démontrant l'impuissance des gens « raisonnables » présents lors de l'entrevue (le juge, l'avocat) et leur incapacité à nouer un lien entre la réalité aliénée, imprévisible des « fous » et celle de notre monde. Ils attendent que l'idée passe dans un long silence – et elle finit toujours par le faire – pour revenir à leurs moutons. Doit-on libérer le patient ou non ? Représente-t-il un danger pour lui-même et le bon fonctionnement du collectif ? Les juges des libertés se retrouvent en charge d'une mission délicate qui excède parfois leurs compétences : libérer ou perpétuer l'enfermement mais aussi jauger si le niveau de démence d'un individu interné de force a été justement évalué. Sur l'ensemble des entrevues filmées par Depardon, toutes conduiront à un maintien de l'enfermement sous contrainte, préconisé par les médecins dans chacun des cas. En France aujourd'hui, 250 personnes sont internées sous contrainte chaque jour par des proches, des représentants des forces de l'ordre, ou des employeurs dans certains cas. Ce sont autant de gens maintenus à l'écart, condamnés à l'invisibilité dont l'ennui et la solitude dépassent souvent l'entendement. En leur donnant la parole dans 12 Jours, Raymond Depardon continue l'oeuvre de sa vie, celle de déplacer son regard – et le notre – du centre vers la marge, pour forcer un jeu de miroir, une observation nécessaire de tout ce que la société refoule en canon et rejette à sa périphérie. Car c'est dans sa marginalité que le monde se révèle, interroge sa norme, dévoile ses angoisses. Et c'est là qu'elle fait preuve d'une tout autre vérité.