le café frappé peut-il vraiment être « queer » ?

Du café frappé à la marche rapide, sur Twitter, de nombreuses pratiques culturelles et modes de consommation sont désormais qualifiés de « queer ». Mais pourquoi ?

par Brian O'Flynn
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25 Juillet 2019, 9:58am

Ces dernières années, un étrange phénomène émerge sur internet et dans la communauté queer. Une cohorte de fabriquant de memes LGBT+ et de personnalités twitter ont commencé à revendiquer des activités plutôt banales comme intrinsèquement queer. D'après eux, marcher rapidement est queer, ne pas savoir conduire est queer, ne pas être bon en maths est queer, ne pas avoir de porte-feuille est queer et surtout, boire du café frappé est définitivement queer. Cette liste n'est pas exhaustive, et est constamment mise à jour par un procédé relativement démocratique, selon lequel toute suggestion largement plébiscitée sur Twitter acquiert une légitimité. Mais le phénomène est fascinant, d'autant qu'il semble venir de nulle part...

La tendance est aujourd'hui assez bien documentée :Vice a nommé et décrit les « nouveaux stéréotypes gay » tandis que GQ s'est attaqué aux stéréotypes du café frappé et de la marche rapide. Ces enquêtes tentent d'éclairer le phénomène en fonction du contexte sociologique et géographique dans lequel il se développe; en montrant par exemple que les gays sont facilement sujets aux stéréotypes de la vie urbaine car ils sont statistiquement nombreux à habiter dans des métropoles. Mais s'il est intéressant de savoir pourquoi certains stéréotypes perdurent, il est aussi nécessaire de comprendre pourquoi nous cherchons en permanence à nous coller de nouvelles étiquettes. Quelle est donc la raison de cette quête identitaire compulsive ?

Certaines pratiques culturelles éclairent la question, et il existe toute une littérature à ce sujet. Exemple : être obsédé par Carly Rae Jepsen serait simplement une résurgence d'une très vieille habitude gay nommée la désidentification ; autrement dit, lorsque des personnes gays s'identifient en masse à des objets culturels - souvent mainstream, dont ils sont exclus, effacés ou absents, que ce soit une musique, un film... À travers l'histoire, les personnes queer se sont paradoxalement attachées à des figures non queer, sur lesquelles elles ont projeté des caractéristiques définissant à long terme leur identité. Par exemple, certains pensent que Judy Garland était admirée par la communauté gay parce qu'elle était très auto-destructive, et qu'elle incarnait donc un certain tragique inhérent à la cause queer.

Et le phénomène montre bien que les membres de la communauté LGBT+ élargissent l'adjectif queer à de nombreuses activités qui n'ont manifestement rien de queer. Il ne s'agit plus seulement de pratiques culturelles, mais de comportements économiques, de modes de consommation, d'actions et même d'inactions (comme le fait de ne pas conduire) qui se voient rattachées à l'adjectif. Une nouvelle manière de forger l'identité, même en négatif. Le phénomène intrigue, car il pourrait traduire de fortes lacunes en terme de représentation dans un monde où la communauté queer est plus médiatisée et publique qu'auparavant. Bien qu'on puisse comprendre la création de nouveaux stéréotypes gay comme le prolongement naturel de la logique de la désidentification, pourquoi a-t-elle autant de succès particulier aujourd'hui ?

Je suis allé poser ces questions à un membre de la communauté qui prend directement part au phénomène sur internet. Le tweet de Mike Dolan qui déclare que les « gay marchent rapidement car ils ont constamment Toxic de Britney Spears (143 bpm) dans la tête alors que Closer par les Chainsmokers (95 bpm) résonne dans les oreilles des hétéros » réunit 44000 j'aime.

« Je crois qu'il s'agit de partager quelque chose que n'appartient qu'à nous et que les hétéros ne peuvent pas s'approprier, un humour qui est consciemment exclusif et parfois agressif pour proscrire ceux qui ne comprendront pas la blague. Je pense que c'est en grande partie dû à la marchandisation et à l'aseptisation de la communauté queer dans la culture mainstream » m'a répondu Mike. En effet, ce n'est pas une coïncidence si, l'année où Iggy Azalea, Taylor Swift et tant d'autres ont tenté par tous les moyens de s'associer à la communauté, de plus en plus de personnes LGBT+ s'affublent elles-même de nouveaux stéréotypes pour réaffirmer leur appartenance au groupe. Dans un monde où le capitalisme s'est emparé de l'adjectif queer comme d'un argument marketing, il n'est pas surprenant qu'un climat d'anxiété se propage et que des stratégies se mettent en place pour échapper à cette marchandisation.

Peut-être que la création de nouveaux stéréotypes est une façon de maintenir l'intégrité de la communauté queer, au moment où un intérêt étrangement opportun lui est manifesté. Ces stéréotypes ont la capacité de déstabiliser; les activités revendiquées par les personnes queer étant inattendues et incompréhensibles pour ceux qui n'appartiennent pas à la communauté - ou qui ne sont pas initiés à l'incroyable source d'humour qu'est le Twitter Gay.

D'après Mike, le phénomène en soi pourrait être un meme, une simple parodie, ou une tentative de critiquer l'acte de stigmatisation lui-même. « C'est une manière de prendre le contre pied satirique d'une stigmatisation vécue par beaucoup d'entre-nous, en particulier quand lorsqu'on s'attaque à nos traits de caractère ou à nos façons d'être » ajoute-t-il. « Je crois que c'est très lié au fait que beaucoup de stéréotypes traditionnels sur les gays sont inexacts. C'est comme si on affirmait que tout peut finalement être gay. Peut-être que c'est aussi une manière paradoxale de dire que nos journées ne sont pas divisées entre des activités spécifiquement gay et un quotidien classique: je suis aussi gay quand je vais au travail que quand je couche avec des hommes » conclue Mike.

Le Docteur Michael Bronski, professeur en Média et Activisme dans le champ des études féministes, de genres et de sexualité, affirme : « Nous devrions nous demander comment ces stéréotypes auto-générés s'intègrent à ce qu'on pourrait plus largement appeler un « folklore gay». Quels sont les mythes qui unissent et animent la communauté gay ? La définition de tout folklore est de renforcer la cohésion d'un groupe, d'en assurer la force et la durabilité. Ce qui fait que ces stéréotypes singularisent et différencient les hommes gay, qui peuvent se construire en dehors de la notion d'hétérosexualité, » explique Michael Bronski.

Est-ce que ces stéréotypes seraient une manière de nous différencier ? Pour faire court, oui. Nous sommes passé d'un folklore oral à un folklore viral, les mythes se transmettent par des tweets et des memes plutôt que par des ballades. Mais attention à la substance de ces nouveaux stéréotypes. « Il est désormais possible d'inventer et de propager de nouveaux stéréotypes à une vitesse incroyable. La fluidité de la communication explique que ces stéréotypes soient souvent plus fantasmés que justifiés par une réalité, et qu'ils se diffusent aussi rapidement » ajoute-t-il.

Mais le phénomène n'est pas lié à une seule cause. Nous avons aussi acquis une liberté d'expression (politique) qui fait que nous nous sentons libres de revendiquer des choses dont nous avions honte auparavant. « Je pense que les stéréotypes classiques sont remis en question car historiquement, ils sont tous associés à la condamnation d'attitudes dites efféminées beaucoup mieux acceptées aujourd'hui » affirme le Docteur David Alderson, professeur à l'université de Manchester et spécialiste de littérature queer. L'avènement de nouveaux stéréotypes pourrait donc être une manière de réhabiliter - très tardivement, les attitudes dites efféminées, dans un monde où ce qui était lourdement stigmatisé peut maintenant être librement revendiqué dans de nombreux pays. « Le phénomène auquel vous faites référence est peut-être lié à la remise en question de la prévalence du masculin » ajoute David Alderson.

En somme, il n'est pas surprenant que nous cherchions de nouveaux symboles (incarnés ou non) pour dépasser les représentations culturelles actuelles, et recréer du lien au sein de la communauté queer. De la même manière, les structures économiques des espaces urbains en profonde mutation obligent la communauté queer à trouver de nouveaux lieux et moyens d'expression. Il est donc logique que la communauté se retrouve de moins en moins dans des bars gays et de plus en plus dans de nouveaux espaces comme les festivals queer. Les changements de pratiques culturelles mènent à l'improvisation, ou plutôt à l'émergence d'une nouvelle culture queer. Notons que ces changements ont lieu dans des pays où le mariage gay est légal et où RuPaul’s Drag Race fait partie des émissions les plus regardées à la télévision.

Nous entrons dans une nouvelles ère culturelle, il est donc normal que nos moyens d'expressions évoluent eux aussi. Comment les stéréotypes du passé pourraient-ils nous « contenter » alors que nos aspirations sont fondamentalement différentes ? Que les fugaces memes d'aujourd'hui s'incorporent au folklore gay ou non, ils donnent du sens à ce que nous vivons aujourd'hui.

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