théo mercier, petit (grand) génie de l'art français

Pierres d’aquariums, arbres à chats, quelques godes et pas mal de répliquas… Jusqu’au 1er juillet, Théo Mercier installe son cabinet de curiosités au cœur du très feutré Musée de la Chasse et de la Nature, à Paris.

par Théophile Pillault
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02 Mai 2019, 8:51am

« Je me sens plus proche de l'artisan que de l’artiste contemporain. Depuis mes débuts, je suis resté très attaché au bel ouvrage, au savoir-faire, au bien-fini. S’il se doit de n’être qu’une seule chose, l’Art se doit d’être bien fait » nous confie Théo Mercier, en plein accrochage de son nouveau méfait artistique, à voir les deux prochains mois, dans les salles du Musée de la Chasse et de la Nature. Dix ans après y avoir donné sa première exposition personnelle, le sculpteur revient dans cet étrange espace, témoin historique des tentatives de « domestication » de la nature par l’homme.

Chaînes, suspensions et œufs durs au sein d’un lieu salonnard et boisé… Si l’approche carnavalesque, colorée et plastique de ses débuts a laissé place à une forme de sérénité, le geste de Théo Mercier reste hautement inflammable. Qu’il s’agisse de ses solos shows ou de la mise en scène de spectacles et de performances Radio Vinci Park, La Fille du collectionneur et plus récemment Affordable Solution for Better Living aux côtés de Steven Michel –, l’artiste continu de mettre son époque en pièces dans une écriture acérée.

Une poignée d’heures avant son vernissage, i-D est parti à la rencontre de Théo Mercier pour parler avec lui de création contemporaine et de sa collection de pierres d’aquarium.

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© Erwan Fichou

Pierres d’aquarium, fossiles ou objets iconiques, résidus industriels de la mass-consomation... Au contact de ton travail, on continue de ressentir un geste de collectionneur. C’est une figure dans laquelle tu te reconnais ?
Oui, j’aime l’idée de collection. J’aime l’idée du temps passé à rassembler des objets, à composer des ensembles. Il y a quelque chose d’hyper somptuaire là-dedans. Collectionner, c’est donner un temps de travail pour rien. C’est une manière de célébrer le monde. Mais il y a quelque chose d’aussi très vaniteux qui s’y exprime. Le peintre qui passe plusieurs jours à tenter de capturer le ciel, il y a un moment où tous ces kilomètres de coups de pinceaux, couches après couches, pour reproduire quelque chose qui est juste au-dessus de nous, c’est aussi la vanité d’être artiste qui s’exprime là. Mais oui je me retrouve dans ce temps donné… Et la question de la vanité de l’artiste m’intéresse beaucoup.

Travailles-tu avec un stock d’objets préétablis ou les matériaux viennent-ils à toi de façon plus instinctive, accidentelle ?
Il y a beaucoup de hasard. L’inspiration, dans mon cas, consiste en une attention portée au monde qui m’entoure. J’ai la chance de beaucoup me déplacer, j’ai toujours été attentif aux choses environnantes. J’ai une mémoire visuelle qui me réussit, je peux retourner sur un lieu précis alors que ça fait quinze ans que je n’y suis pas allé. Je pense qu’il est plus question ici d’imaginaires en balades, et de regards. De regard, mais aussi de temps. De pouvoir se donner du temps et de l’espace disponible, juste pour soi. C’est d’ailleurs ce qui me motive à voyager autant. En voyageant, l’œil est plus propre à inventer des choses. L’inconnu est une grande source de fantasme. Je connais le hasard, je sais qu’il advient dans ces moments.

Peux-tu nous parler des objets (très bruts) que l’on trouve dans cette expo ?
Crânes, œufs, pierres, fossiles, répliquas… J’ai mes lubies du moment. Ici au musée, j’ai injecté une partie de ma collection de pierres d’aquarium par exemple. Après, je collectionne d’abord pour produire mon travail. Je suis un collectionneur-producteur d’œuvres car je me suis débarrassé de la dimension morbide du collectionneur. Je cherche à faire vivre les objets. Je raconte autre chose qu’un collectionneur qui cherche à rassembler le monde à travers une collection… Ici, c’est la mise en scène des objets qui domine.

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© Erwan Fichou

Avec le temps, tu es devenu un spécialiste des ammonites, non ?
Oui ! Mais du vivant, je ne conserve que le fossile. De la pierre, je garde plutôt le répliqua en plastique ! Je collectionne surtout les pierres d’aquarium finalement. Dans ce domaine, je pense avoir brassé une bonne partie de la production mondiale. Il s’agit d’une production industrielle, avec de nouvelles pièces qui sortent, sans cesse. C’est aussi infini qu’une production minérale naturelle. Tant qu’il y aura des usines, il y aura toujours de nouvelles pierres d’aquariums. Ça m’intéresse de perpétuer ce geste de conservation. En même temps, je suis constamment en train de vendre, donc de me séparer d’une partie de ma collection. C’est étrange !

Certains objets d’ Every Stone Should Cry sont mis en scène en équilibre, dans une certaine précarité… Cette forme d’écriture artistique semble toujours autant t'intéresser ?
Cela fait trois ans que la notion d’équilibre fait partie de mon écriture. Pour quelqu’un qui se lasse vite comme moi, c’est long ! Au-delà de l’équilibre, j’ai finalement plus travaillé sur le rapport de force ici. La contradiction entre le trivial et le précieux, le vrai et le faux, le lourd et le fragile. La façon dont la dualité se nourrit de la menace. Le cadre muséal est pensé comme un écrin, un espace un peu irréel où le temps est arrêté. Ça m’intéresse d’y introduire du danger. Ici, on est dans un endroit très protégé et l’idée de créer des objets qui sont des menaces pour eux-mêmes et pour le public m’amuse. D’ailleurs, il s’agit de plus en plus de simulacres de situations dangereuses. C’est du théâtre en fait. Il y a, ici, beaucoup de faux, de toc, du vide, un côté carton-pâte, au cœur d’un lieu rempli de choses très précieuses.

L’humour est moins évident que dans tes premiers travaux, mais il reste prégnant.
Il est important de rire ! C’est important pour moi, pour le public, pour nous tous, pour l’époque. L’humour est un levier très puissant pour confronter les gens à la violence du monde. Et puis cette exposition est aussi l’occasion pour moi de chorégraphier le visiteur, car beaucoup d’œuvres sont travaillées comme des obstacles – posées dans un passage, parfois en bord d’un socle. Ce geste vient de mon expérience de metteur en scène. Désormais, sur une présentation de volumes comme ici, je travaille à mettre en scène le regardeur. Dans la première salle, j’ai complètement réinventé l’espace. Je voulais un réceptacle à visiteur. On ne sait pas trop si on évolue dans un espace domestique, un bac à litière… L’espace est rendu hybride, avec une lumière de supermarché. Du coup, en tant qu’artiste moi non plus, je ne suis pas vraiment à ma place. Je suis au mauvais endroit, au bon moment !

On sent, dans cette posture, une forme de défiance vis-à-vis du monde de l’Art contemporain...
Oui, il y a de la défiance effectivement. Ça me permet aussi de questionner l’Art.

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© Erwan Fichou

On t’imagine plus heureux à donner à voir ton travail dans une institution semie-publique voire publique, qu’au sein d’un lieu privé, entièrement régi par des relations strictement commerciales. Est-ce vrai ?
On pourrait le croire oui. Mais ce ne serait complètement honnête de l’affirmer.
Évoluer dans le secteur privé, lorsqu’il fonctionne bien, peut être très plaisant pour
l’artiste. En termes de production notamment. La galerie te permet d’avoir un atelier,
d’être assisté dans ton travail, sinon tu passes ton temps à faire des .pdf. Pour cela,
il faut que l’argent que tu gagnes soit réinjecté dans ta force de production. Moi c’est
ce que j’ai toujours fait, donc c’est sain. Et je travaille avec des collectionneurs qui
font très bien leur travail. Et pour qui je n’ai pas du tout de mépris. Je n’ai pas de
mépris pour le commerce, c’est un très beau métier. Je considère mon travail de sculpteur comme une production d’objets destinés à la vente. C’est quelque chose
que je conçois parfaitement, mon travail est vendu, il a une valeur, il est acheté par
les gens qui en ont les moyens. Je n’ai pas de problèmes avec ça.

Entre tes expositions en solo et les spectacles ou performances, tu sembles
finalement avoir trouvé un équilibre entre ton métier de metteur en scène et
celui de sculpteur ?
Oui, je suis heureux de cet agencement. Il s’agit d’une inspiration-expiration que je
vis depuis longtemps. Lorsque je ne passais pas du spectacle à l’exposition, j’opérais de toute façon ce changement en naviguant entre le Mexique et Paris. Avec ma pratique de metteur en scène officialisant de plus en plus, je reviens me positionner en France. Le spectacle reste encore un vrai îlot créatif pour moi. Un îlot avec un parfum de nouveauté, dans lequel j’apprends plus qu’ailleurs. Dans lequel j’ai le sentiment de ne pas encore avoir de réflexes, et de pouvoir découvrir plus de choses. Et plus de gens, aussi. Beaucoup plus en tous les cas que dans le milieu de l’Art Contemporain à Paris, et en France en général.

Pourquoi ?
Parce que je roule ma bosse depuis plus de dix piges dans le marché de l’Art contemporain.
C’est un milieu dans lequel j’ai rencontré beaucoup de gens. J’en ai maintenant bien
cerné les enjeux. J’ai compris le système, voilà.

Méprises-tu ce système ?
Non, pas du tout. Mais ce n’est pas un système qui m’enchante n’ont plus. Il a ses limites, nous en avons tous conscience aujourd’hui. Et de plus en plus. Mais en même temps, il n’en existe pas d’autres. Donc, à part constater que c’est un système qui s’épuise, je n’ai rien à proposer. De nouveau, et à cet endroit en tous les cas. Je crois qu’il faut surtout apprendre à être parfois déçu par ce système. Avec le temps, j’ai mûri. Et je n’en suis pas à ma première déception. Sache que ce n’est pas ma première veste. D’autant que ça me fait de moins en moins mal. S’il faut ressusciter cent cinquante fois, je ressusciterai cent cinquante fois, jusqu’à ne plus en avoir envie du tout. Pour l’instant, j’en ai encore très envie.

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© Erwan Fichou

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