« l’époque », le documentaire qui regarde la jeunesse française dans les yeux

De 2015 à 2017, Matthieu Bareyre a filmé Paris et sa jeunesse comme le troublant reflet de notre société - un monde à vif et en quête de sens.

par Marion Raynaud Lacroix
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16 Avril 2019, 5:00pm

7 janvier 2015, Paris : 12 personnes meurent dans l’attentat contre Charlie Hebdo. Très vite, le choc cède le pas au recueillement et des rassemblements citoyens s'organisent. En l'espace de quelques jours, les déclarations pleuvent et la récupération politique se met en place – tout ça, ou presque, sur la place de la République. Ces jours troublés près d'une place devenue symbolique, Matthieu Bareyre en a fait le point de départ de L’époque, traversée nocturne lancée à travers les rues de Paris, cherchant à comprendre, les yeux dans les yeux, comment vit la jeunesse d’aujourd’hui.

« Je n'avais pas du tout dans l'idée d'affirmer quoi que ce soit. L’époque, c’était une flèche, une question que je voulais poser à ma génération, explique Matthieu Bareyre. On se trouvait au cœur d’un événement décisif qui allait pouvoir être instrumentalisé par le gouvernement et permettre de faire passer un ensemble de lois très liberticides. La question c'était, comment est-il possible de rester libre dans un pays qui ne l'est plus et qui prône le contraire ? » De 2015 à 2017, Matthieu Bareyre a donc sillonné Paris, accompagné de son ingénieur son, allant à la rencontre de ceux qui sont un peu plus libres lorsque le jour tombe – les jeunes qui boivent au bord de la Seine, ceux qui trainent sur les Champs-Elysées, se réfugient dans la moiteur des clubs ou exultent en marge de manifestations.

Rose, Soall, Arthur, Mehdi, Sarah et la jeunesse de L'époque ne partagent ni les mêmes vécus ni les mêmes horizons. S’ils ont un point commun, c’est de ne pas vraiment savoir de quoi leur futur sera fait, pas forcément parce qu’ils en ont décidé ainsi mais parce qu’ils voient mal comment le monde qui est le leur pourrait être meilleur demain. Face caméra, Matthieu Bareyre les laisse dire ce qu’ils ont à dire – dans le calme ou la colère, avec fougue et sincérité. « Ce qui m'intéresse, c'est que les personnes se saisissent de la caméra pour dire des choses qu'elles n'ont jamais dites à personne. Parler à une caméra, ce n’est pas parler à son meilleur ami, il y a une adresse qui est unique et qui relève de ce qu'on a vraiment à dire. Je n'ai gardé au montage que des paroles qui me semblaient être inédites : ce qu'ils disent là, c'est la caméra qui le fabrique, c'est ma relation avec eux et leur besoin profond, ancien de l'exprimer

Si L'époque ne prétend pas poursuivre une ambition sociologique, le film ébauche pourtant, par empreintes, les dilemmes d’une génération tiraillée : d'un côté, l’injonction à vivre sa jeunesse avant qu’elle ne file et celle, toujours plus pressante, de se fondre dans la norme sociale ; d'une part, la chimère capitaliste poussant à l'accumulation de biens et de l'autre, une précarité sociale grandissante. « J'ai mal vécu cette période : il y a une injonction à vivre ce temps-là comme étant le plus bel âge de la vie, à en jouir vite parce qu’on est terrorisé par le passage du temps. La jeunesse existe en tant qu'instrument publicitaire ou politique parce qu'elle paraît cool. Mais la réalité, c'est que c'est un âge qui s'étend, qui dure jusqu'à 30 ou 35 ans parce qu'on a des contrats de merde, qu'on connait le chômage, qu'on manque de perspectives. Tout ça, dans une société où on nous dit qu'être jeune c'est génial, pour mieux nous faire taire. »

« Le rap est une chose beaucoup plus commune à la jeunesse actuelle que l'idée que quelque chose se serait passé pour tout le monde avec le Bataclan. »

Des traits communs ont beau se dégager d'elle, la jeunesse de L'époque n'a rien de la masse confinée dans l'idée de millennial, qui aurait été unanimement bouleversée par la tuerie du Bataclan ou les attentats de Charlie Hebdo. « Il y a des ressemblances, des fondements, des similarités mais il me semble que l'idée de génération passe beaucoup plus par la culture que par l'évènement. Le rap est une chose beaucoup plus commune à la jeunesse actuelle que l'idée que quelque chose se serait passé pour tout le monde avec le Bataclan. Ce n'est ni forcément le cas en province, ni en banlieue : il y a une sphère géographique de l'émotion. » Entre les visages qui offrent leurs regard à la caméra se creusent, très vite, des écarts en forme de fossés : une jeune fille confie ne pas supporter la solitude et grincer des dents la nuit avant qu'une autre ne témoigne, anonymement, de son engagement dans les black blocs et de sa révolte, nécessaire, par la violence. Lucide et calme, au beau milieu d'un apéro, un garçon raconte qu'il n'envisage d'être heureux que loin des réseaux sociaux et du consumérisme - précisément ce qui fait son bonheur aujourd'hui. Un peu plus tard, un banlieusard exulte, face caméra, devant le mépris d'une France qui ne le regarde pas. À plusieurs reprises, c'est une jeune femme qui surgit, tenace et impétueuse, blessée et puissante – elle s’appelle Rose et incarne, avec une amplitude inouïe, l‘intersection des luttes et l’impératif de se rebeller. « Il y a plusieurs jeunesses dans la jeunesse. Ce que j'aime dans le cinéma, c'est cet effet de rapprochement. Mettre des gens aussi différents dans le même film, c'est un geste que je trouve très touchant. »

Au-delà de ces visages et du futur qui, à peine envisagé, déraille, L'époque sonde le présent comme un état d'urgence, dont les bévues prétendent se régler dans l'arsenal sécuritaire. Gardes sans visages, silhouettes cuirassées : la police y apparaît dans toute la violence de sa fonction et la force de son appareil répressif. « La question de la police se devait d'être au coeur du film, explique Matthieu Bareyre. Depuis Charlie, j'ai l'impression d'assister à une fuite en avant exponentielle. Ce qui s'appliquait dans une indifférence absolument générale aux gens des quartiers depuis 30 ans a fini par s'appliquer, entre la COP21 et la loi travail, à une jeunesse urbaine, blanche, estudiantine. Le sujet n'est même pas celui des violences policières mais de l'Etat comme d'une organisation capable de se retourner contre son propre peuple. » Désertée par les adultes pour sa trop grande liberté, la nuit de Matthieu Bareyre peint un monde dans lequel les policiers incarnent, par leur simple présence, l’autorité et à travers elle, l’idée d’un monde qui ne veut pas changer. « Les parents ne veulent pas forcément notre bien, ce qu'on doit devenir les menace : on n'a forcément pas les mêmes intérêts quand on a 20 ans que lorsqu'on en a 60. Leur volonté de ne pas voir est tellement forte, que ce film, c'était aussi une manière de leur dire de regarder la jeunesse en face, avec sa lumière, ses parts d'ombres - et de l'écouter, conclut Matthieu Bareyre. Quand on nous lègue un monde en miettes, il se passe quelque chose d'inédit : on ne peut plus nous dire que la sagesse est du côté des adultes. »

L'époque, un documentaire de Matthieu Bareyre, 1h35, actuellement en salle.

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