Jennifer Lopez durant la soirée de lancement de son albumOn the 6 CD Party au Float à New York. Photo Ke.Mazur/WireImage.

entre bling et authenticité : l'ambivalente ascension de jennifer lopez

20 ans après « On the 6 », i-D revient sur le parcours de J-Lo – entre authenticité, marketing et appropriation.

par Bianca Betancourt
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17 Juin 2019, 1:15pm

Jennifer Lopez durant la soirée de lancement de son albumOn the 6 CD Party au Float à New York. Photo Ke.Mazur/WireImage.

Personne ne savait à quoi s'attendre à la veille du nouveau millénaire. L’année 1999 a été charnière dans la pop culture, et pour de nombreuses raisons. Internet était encore un territoire quasi vierge, le grunge laissait sa place au métal et au monochrome, caractéristiques des années 2000, et la musique s’aventurait dans ce qu'on appelle maintenant « the Latin explosion » - « la déflagration latine », avec des artistes comme Ricky Martin, Marc Anthony et, bien sûr, Jennifer Lopez au sommet de tous les classements.

Alors que des artistes comme Ricky Martin et Marc Anthony étaient des musiciens « monnayables » sur le marché international, les débuts de la jeune portoricaine originaire du Bronx restent relativement confidentiels. C’est seulement après Selena, le biopic sur la vie de la chanteuse Américano–mexicaine Selena Quintanilla, que Jennifer Lopez touche du doigt un succès d'actrice et performeuse. Quand l'enregistrement de son premier album est annoncé, personne ne sait vraiment à quoi s’attendre – après tout, elle chante en playback sur la voix de Quintanilla pendant tout le film. Pourtant, son premier single « If You Had My Love », se retrouve très vite en tête des classements, chose inédite pour une chanteuse depuis Britney Spears et « Baby One More Time ».

« Il y avait un appétit particulier pour la musique anglophone teintée d’influences latines pop à l’époque, affirme le journaliste et critique musical Gary Suarez. Mais 1999 était aussi une période marquante pour les femmes américaines dans la pop. C’est le moment où Britney Spears et Christina Aguilera sont arrivées, Jennifer Lopez faisait indéniablement partie de ce mouvement. C’était génial de voir une latina faire de la musique sans cacher ses origines. »

L’album entier On the 6, est un véritable succès – directement au top 10 des charts pendant la première semaine, avec les hits « Feelin’ So Good, » « Let’s get Loud » ou le classique des soirées de nouvel an « Waiting For Tonight. » L’album est sûrement, 20 ans après, son projet le plus authentique, reconnu plus tard pour sa production magistrale et ce mélange, sans effort, de R&B et de ce que Lopez appelle elle-même « Latin Soul. » En surface, le disque est sincère, puise profond dans les origines de la chanteuse. Mais de pistes en pistes, il s'affirme comme un melting pot, à l'image du Bronx – là où les diasporas africaines et caribéennes ont conjugué leur amour pour le hip-hop. Ces dernières années cependant, grâce à des notes d’accompagnement des albums et des threads Twitter, beaucoup pensent que le succès de Lopez dans la sphère pop a occulté le travail de nombreux artistes noirs, auteurs des paroles de ses plus gros tubes.

Dans une interview avec NPR, la musicienne Chante Moore raconte que Rodney Jerkins a écrit le morceau « If I Gave Love », présent sur son premier album. Une fois que le morceau arrive aux oreilles de Sean « Diddy » Combs (compagnon de Jennifer Lopez à l’époque et co-producteur de l’album), celui-ci demande que Rodney Jerkins produise une chanson similaire pour Jennifer. Tommy Mottola, directeur de label et tyran de l’industrie musicale, ira dans le même sens quand ce sera son tour de diriger Jennifer Lopez. À peine sorti de son divorce, et de sa séparation professionnelle avec sa grande découverte musicale, Mariah Carey, Mottola a vu en Jennifer Lopez l’occasion de reproduire la recette qu’il avait l’habitude de suivre avec la diva : un mélange pop et hip-hop dont les radios raffolent alors. Lopez n’a clairement pas le potentiel vocal de Mariah Carey, mais pallie ses lacunes avec des performances particulièrement endurantes.

Des années plus tard, les producteurs de Jennifer Lopez ne cachent même plus les clins d’oeil aux origines des morceaux de Jennifer. Dans « Play », le deuxième single de l’album J.Lo, la voix de la co-auteure se laisse clairement entendre dans le refrain. Aujourd'hui, on comprend très vite qu’il s’agit de la voix de Christina Milian. L’artiste R&B Ashanti écrit et chante sur la démo initiale du remix avec Ja Rule, « Ain’t It Funny », et apparaît même dans le clip. L'an dernier, elle précisait que, même si elle aurait aimé conserver des morceaux comme « I’m real », elle savait pertinemment qu’en tant qu'artiste autonome et jeune compositrice, la chanson finirait dans les mains de Lopez. Quant à Usher, il a lui aussi demandé des crédits à J.Lo quand « get Right, » une de ses démos rejetées que les producteurs de la chanteuses ont récupérée, s’est transformée en un hit.

Entre les performances énergiques, une attitude Hollywood-friendly, ses origines ambigües donc fédératrices, et des singles validés par les personnalités les plus influentes de l’industrie musicale, l’échec de Jennifer Lopez n'est pas une option. Après 20 ans de carrière, elle est encore sixième sur la liste Forbes des musiciennes les plus riches, elle a vendu 80 millions d’albums et, grâce à son incursion de femme d'affaires dans la beauté et la mode, est assise sur une fortune estimée à 400 millions de dollars.

Quant au manque d’authenticité de la carrière de Lopez en 2019, il est difficile de pointer du doigt la chanteuse ou son équipe de production qui l’entoure depuis 20 ans. En analysant sa carrière de 1999 à aujourd’hui, ses choix de carrière et ses différents morceaux reflètent bien l’évolution de l’industrie musicale. La deuxième partie de la carrière de la chanteuse, comme le hit « On the Floor, » emprunte des accents techno, club hit, au moment où la musique électronique est justement au sommet de sa gloire. Ses singles les plus récents comme « El Anillo » avec Ozuna et « Te Guste » avec Bad Bunny suivent la tendance d’un penchant pour la trap espagnole et les rythmes inspirés du reggae.

« Ce serait très injuste de reprocher à Jennifer Lopez les pratiques douteuses de l‘industrie. Les morceaux issus de On The 6 n’auraient pas eu la même résonance dans la bouche d’une autre artiste, marketée différemment, continue Suarez. Le fait d’être une latina du Bronx lui a donné une légitimité et un bouclier. Personne ne pouvait s’étonner qu’elle passe du disco au hip-hop, puis à la ballade en l'espace de trois titres. Ces influences et sonorités ont marqué tous ceux d’entre nous qui ont grandi à NYC ou qui y ont vécu à son époque. Ça aurait été très bizarre qu'elle n’investisse pas ces genres, urbains et latins, à cette étape de sa carrière. »

On pourrait aussi avancer que l’héritage portoricain de Jennifer Lopez, ainsi que son enfance dans le Bronx, justifient son contact avec le hip-hop. On sous-estime trop souvent le rôle de la communauté portoricaine dans l’évolution du genre. De son propre aveu, c’est le hip-hop qui a majoritairement composé la bande-son de sa jeunesse. Finalement, la manière qu’a eue J.Lo de jongler avec les genres est une représentation fidèle de la culture latino-américaine. Une expérience peut-être incomprise par certains auditeurs au début de sa carrière, et une belle façon de rappeler que les communautés latines et noires ont plus en commun qu’elles n’ont de différences. Par contre, la solidarité musicale n’est évidemment pas synonyme de représentation uniformisée, n’en déplaise à l’industrie, qui a pu prêter ce genre d’intentions à Jennifer Lopez – il n’y a qu’à voir le backlash qui a suivi l’annonce de sa participation à l’hommage à la Motown pendant les derniers Grammy Awards.

Le succès fou de J.Lo, en tant que femme et en tant qu’artiste latine, est indissociable de son image, de ce qu’elle représente et symbolise en tant qu’icône de la pop culture. Pour son immense fanbase latino-américaine, elle incarne la réussite américaine. Ou comment percer sans trahir son héritage. D’un autre côté, sa carrière reflète tout autant les stratégies marketings des bureaucrates de label, et l’irrémédiable influence des artistes noirs sur l’industrie musicale, artistique et bien au-delà – qu’ils reçoivent ou non le crédit qui leur est dû. À l’heure où les fans exigent de leurs idoles une transparence de plus en plus ferme, ceux de Jennifer Lopez ne lui demandent peut-être qu'à rendre hommage à ceux qui ont participé, directement ou indirectement, à la construction de son succès musical.

This article originally appeared on i-D US.

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