de biarritz à mantes-la-jolie, la pop d'agar agar fait planer la france

Avec son étonnant premier album qu’il défend ces prochains mois sur scène, le duo parisien frappe fort, alternant de façon futée pauses synthétiques et déchainements tribaux, le tout en se jouant des codes de l’art et de la mode.

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04 Octobre 2018, 2:58pm

Un pas de géant, c’est ce que le jeune duo parisien accomplit avec The Dog and the Future. Comme si leurs 51 ans à eux deux les rapprochaient de la maturité. Le chien et le futur, comme une allégorie de l’espèce animale lâchée dans un scénario de science-fiction. Mais point ici de revival électro-kraut ni d’élèves appliqués de John Carpenter. Les deux ont visé l’épure dans l’usage des synthés et de leur matériel vintage, sans démonstration technologique ni lâchage de BPM qui tireraient la langue sur la longueur d’un album. Toute leur intelligence est d’avoir su ménager de belles plages contemplatives que la voix libérée de Clara Cappagli, entre spoken word et post-punk déluré, griffe comme rarement depuis Mona Soyoc (Kas Product) ou Miss Kittin aux belles heures de son duo avec The Hacker. Ainsi la balade féerique « Gigi Song » embarque en plein cauchemar éveillé du côté d’Angelo Baladamenti, le compositeur fétiche de David Lynch, tandis que l’album se clôt sur trois enluminures synthétiques, « Duke », « Requiem » et « Schlaflied für Gestern ».

Entre les deux, Clara Cappagli et Armand Bultheel sortent les crocs sur des titres à la beauté vénéneuse qui renvoient parfois inconsciemment à la no-wave new-yorkaise des années 80 (« Lost Dog », « Lunatic Fight Jungle »), donc à des enfants imaginatifs de LCD Soundsystem (« Shivers »). Pour ces deux qui se sont rencontrés sur les bancs d’une école d’art, les chansons comptent autant que le geste créatif qui les entoure et donne leur singularité à leurs clips et visuels. En remontant avec eux leur parcours, de toutes les expériences de Clara au micro à la maîtrise de la souris d’Armand côté numérique, on comprend mieux comment Agar Agar grandit aussi vite et mord autant, y compris à l’étranger. De leur premier album, on ressort hagard hagard, et ça, c’est rare, c’est rare.

Avez-vous conscience du grand pas que représente votre album ?
Clara : A nos débuts, on ne se connaissait pas très bien, autant amicalement qu’artistiquement et musicalement. Maintenant, on se connaît bien mieux. Deux ans ont aussi passé entre l’EP et l’album, où on a beaucoup tourné. Et pour la première fois, nous sommes partis nous isoler pour composer, au Pays Basque. Le fait de nous retirer dans une atmosphère calme, presque mystique, a fait ressortir de nous des choses plus proches de ce que l’on recherchait.

Armand : Ça nous a donné envie d’ouvrir des portes, de ne pas nous limiter dans quelque chose qu’on avait déjà démarré. Le premier EP et ce qu’on faisait sur scène s’apparentaient à une première rencontre musicale. L’album est le début d’une ouverture vers autre chose. Une ouverture… vers l’ouverture.

Est-ce dans l’épure du son que vous avez trouvé la solution ?
Armand : Peut-être, en termes de production.

Clara : On a appris sur le tas et là, on a eu beaucoup plus la main sur l’enregistrement, le mix, le mastering. On a eu des prises de position artistiques plus fortes que sur le premier EP.

Armand : Sur cet EP, c’était la première fois que je travaillais avec un ingénieur du son. On a laissé beaucoup de marge, c’était une bonne chose mais cette fois, on a travaillé en assumant beaucoup plus le sens de notre musique, en restant plus proche des instruments. Beaucoup de morceaux dont je suis content le doivent à un travail de précision et de détails, plus que de gonflage, d’où cette sensation d’épure.

Vous aviez des directions avant de vous isoler ?
Clara : Depuis le début, on a toujours la même manière de travailler : en faisant sans grande réflexion en amont. Jusque-là, ça nous va très bien. On ne se dit pas : « tiens, on va faire un truc trap ». Rien n’est imaginé ni conceptualisé à l’avance.

Armand : Le but n’est pas de fermer la musique avant qu’elle soit née. On ne part jamais dans l’objectif d’un résultat qu’on aurait imaginé. Ou alors ça concerne une forme musicale à atteindre. On se laisse surprendre par ce qu’on fabrique au moment où on le fabrique.

Votre réussite est de réserver de nombreux moments contemplatifs sans chercher à faire danser pendant une heure.
Clara : Toute cette partie a été composée au Pays Basque, c’est clairement une influence de l’environnement. C’est pour ça que cette expérience de composition en isolement a été bien plus enrichissante que tout ce qu’on avait fait jusque-là. Ça donne une couleur plus originale, plus sensible, plus sincère à l’ensemble. On a eu envie de créer des ballades alors qu’on était dans un trip nostalgique.

Votre bio qualifie « Gigi Song » de rock FM alors que je le vois plus comme une BO de David Lynch…
Armand : Il peut y avoir de ça car c’est un morceau cheesy tout en étant Lynchien.

Clara : Oui, ses références étaient David Lynch, Nina Hagen, John Waters… tout en étant un morceau un peu too much pour nous. C’est un son que j’ai composé seul avec mon père, un trémolo sur une guitare à la base, qu’on a repris et réarrangé. Je le voulais kitsch.

Comment vous êtes-vous construit musicalement avant de vous trouver ?
Clara : On a tous les deux fait le Conservatoire, moi à Mantes-la-Jolie, et on a des formations assez classiques dont on s’en est vite détournés, Armand par la musique sur ordinateur, moi par le rock’n’roll. J’ai été chanteuse dans un groupe de garage-rock, Cannery Terror, avec lequel j’ai fait beaucoup de scène. C’est comme ça que j’ai pu expérimenter le chant en public. C’était trop bien parce que j’avais l’opportunité de libérer mon corps. Je me suis sentie de moins en moins nue. C’est vraiment une belle expérience, parce que c’est pas évident, au début, de donner envie, de partager. J’étais d’une timidité maladive et j’ai réussi à la contrer, en voulant toujours faire mieux. Je fais de la scène depuis que j’ai 15 ans…

Armand : C’est pile l’âge où j’ai commencé à composer seul. J’avais besoin de libérer mon esprit de composition par rapport à plein de carcans comme le Conservatoire et j’avais envie de mettre en forme ces mélodies que j’avais en tête. Pour ça, l’ordinateur est un outil génial parce que j’ai pu m’équiper facilement pour composer de la musique seul. Je n’avais pas du tout les moyens de m’acheter des machines.

C’est donc une aventure beaucoup plus solitaire, où le corps est moins en jeu, où on se terre dans une petite pièce avec des enceintes d’ordinateur portable à 5 euros, des logiciels crackés, un micro que tu utilises pour TeamSpeak et des écouteurs de téléphone. C’était tout mon matériel. Mais j’avais le pouvoir de faire de la musique seul et c’était énorme pour moi. J’ai eu plusieurs projets en duo, un live en solo, puis des productions en solo.

Le label Warp a été important dans ton attirance pour l’électronique ?
Armand : Il y a d’abord eu le jeu vidéo dont les musiques, qui sont de la trance ou de la dance, m’ont passionné, comme celle de « Wipeout 3 », Sinon, oui, Warp a été mon point d’entrée dans la musique électronique. Il y avait tellement d’artistes à digger, ça m’a pris beaucoup de temps. Les groupes emblématiques que j’écoute encore beaucoup restent Autechre et Aphex Twin, évidemment.

Et toi Clara, quels ont été tes points d’entrée dans la musique ?
Clara : Mon père m’y a plongée dès mes 3 ans. Il me faisait tout le temps chanter, c’est comme ça que j’ai appris. On a ce truc en commun et c’est chouette. Il m’a fait découvrir plein de choses mais je me suis bien sûr forgé ma propre culture à l’adolescence. C’est marrant car j’ai perdu l’habitude de chercher comme ça aujourd’hui, je ne sais pas si c’est une question d’envie ou de temps. Le fait que la musique devienne un métier, d’en prendre plein les oreilles à longueur de journée, fait que je n’ai plus du tout envie d’en écouter. J’ai besoin de silence. C’est très bizarre, limite invraisemblable pour moi qui en ai toujours écouté tout le temps et à toute heure.

L’origine de votre pochette signée de l’artiste Keith Rankin et l’esprit de famille avec celles des singles sont à chercher dans vos études d’art ?
Armand : On avait une ligne surréaliste et des choses se ressemblent car on a travaillé avec d’autres graphistes pour les trois d’avant mais ce sont des collaborations donc on sent aussi comme un fil rouge.

Clara : Pour les clips, c’est pareil. Dès qu’on fait le choix de bosser avec des réalisateurs dont on aime profondément le travail, on discute ensemble de certaines idées et on les laisse bosser car ce sont aussi des artistes.

Armand : À partir de là naissent des idées propres à la technique de l’artiste qui vont se transformer à travers ses gestes visuels. On va faire confiance à ses gestes car c’est pour ça qu’on travaille avec lui ou elle.

Clara : Quand on était isolé au Pays Basque, on a d’ailleurs peint des t-shirts qu’on va bientôt lancer en série limitée. Des exemplaires uniques sur lesquels on a dessiné mais ce n’est pas marqué Agar Agar.

Tout est allé très vite pour vous, ça vous a grisés ou ça vous a fait peur ?
Clara : Aujourd’hui, tout va très vite dans la musique, avec beaucoup de gens qui se retrouvent propulsés avant de se rétamer, ou au contraire qui continuent. On ne se pose pas de questions. C’est juste génial pour nous, on prend du bon temps. L’expérience de la scène dépasse tout ce que j’ai pu vivre au niveau des sensations.

Au niveau chant, on te sent aussi libérée comme jamais…
Clara : Ça m’a pris des années de comprendre ma voix, de l’écouter, d’en prendre soin. Au début, tu ne sais pas comment la traiter, c’est un instrument dans un corps. Il faut savoir rester en forme, ne pas être fatiguée après trois dates car il faut garder du coffre. C’est magnifique d’avoir cette expérience car on se rend compte que plus on connaît ses cordes vocales, mieux on les gère et plus on arrive à jouer avec. J’aime bien inventer des personnages, des rôles où je suis à chaque fois quelqu’un de différent. Un peu comme du théâtre finalement.

Reste-t-il aujourd’hui de la place pour autre chose que la musique dans votre vie ?
Armand : Oui, la peinture, la poésie, les images… avec autant d’implication. C’est juste le fait qu’avec Agar Agar, il y a un retentissement médiatique, un public, un label, tout ce qui fait que c’est un métier. Mais ce n’est pas très important en soi sauf pour la sphère publique ou sociale. La musique n’est qu’une des manières de nous exprimer.

Vous soignez une image singulière, quel est votre rapport à la mode ?
Clara : J’ai une prise de position et un intérêt clair et précis : la mode me passionne, je l’aime beaucoup. Allez voir des défilés, découvrir de nouveaux créateurs, ça m’intéresse. Après, on vit dans un monde de business et de surexploitation des gens et c’est dommage.

Armand : Je trouve la mode ludique. En particulier le fait de se réapproprier plein de petites choses. Je vois ça comme un jeu de déguisement positif. Je suis un peu plus éloigné du milieu de la création mais m’y intéresse même s’il reste spécial car au service d’une industrie, comme le design ou l’ingénierie. À la fois, il y a des créateurs manifestes qui ont loisir de s’en isoler pour proposer des pièces justement inutiles en termes fonctionnels, qui sont en fait des sculptures. Les deux côtés de la mode sont complémentaires car la mode sculpturale ne fait pas le transfert avec celle qu’on peut porter au quotidien. On ne peut par exemple pas porter facilement un Dubuffet tous les jours. J’ai un pote qui travaille en ce moment sur une veste en tapis qui est importable s’il pleut. C’est une pièce manifeste et c’est très beau. Dans la mode utilitaire, il faut s’amuser. Je suis plus du genre à me réapproprier des choses parfois simples que je trouve dans des fripes.

Tout ça explique qu’en 2018, Armand porte des Croc’s dans le clip de « Sorry About the Carpet » ?
Clara : Ce n’était pas notre idée mais on l’a acceptée ah ah.

« The Dog And The Future » (Cracki / A+SO / Sony Music) est disponible ici.

En tournée française à partir de novembre, le 6 décembre à l’Olympia de Paris.