j'ai photographié le 93 de mon adolescence

Après sa série « Alzheimer » où il renouait avec la culture de sa banlieue, Marvin Bonheur poursuit l'exploration avec « Thérapie », cartographie des visages qui peuplent son 93.

par Antoine Mbemba
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11 Octobre 2018, 11:07am

« Passer le périph’ ». Depuis quelques années c’est devenu le mot d’ordre des parisiens curieux, pour de bonnes ou de mauvaises raisons. Alors ne nous plaignons pas que ceux qui ne la connaissent pas ou la connaissent mal s’ouvrent à la banlieue, y aillent d’eux-mêmes pour se défausser des jugements hâtifs que la France en fait généralement. Mais rarement, trop rarement on se sera demandé ce qui opère dans la tête d’un jeune qui fait la traversée dans l’autre sens. Dans la tête d’un jeune grandi en cité, qui n’aura passé son enfance à rêver de nuits parisiennes ou d’étranger et qui souvent voit toute son identité décalée quand enfin les territoires intra-muros s’ouvrent à lui, et avec eux de nouveaux langages, de nouveaux codes vestimentaires, de nouveaux repères culturels.

C’est ce qui est arrivé à Marvin Bonheur, 27 ans, photographe grandi dans le 93 et installé à Paris depuis 2014. C’est cette arrivée déroutante sur Paris qui a généré une première série photo, Alzheimer, ou l’envie de renouer avec sa culture, celle de la banlieue, que Paris lui nie souvent et que la société en général ne cesse de minimiser ou de dramatiser. Nous en parlions il y a un peu plus d’un an. Marvin photographiait les lieux de son enfance, de son adolescente, l’architecture, les scènes et lieux de vie de ces quotidiens en marge. Cette semaine, la série trouve sa suite, Thérapie, la seconde partie d’une trilogie. Après avoir cartographié ses lieux, d’Aulnay à Bondy, Marvin se concentre sur les gens, les visages, les sourires et les émotions et fait d’abord sa propre thérapie, s’éduque lui et le monde sur tout ce que cette culture de la banlieue a de riche.

Pour le découvrir, ou le redécouvrir, rendez-vous au Floréal Belleville du 12 octobre au 7 novembre. À l'occasion, on a discuté avec Marvin, de paires de requins et de ce qui arrive après alzheimer et la thérapie.

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Est-ce que tu peux déjà revenir sur ta série Alzheimer ?
Alzheimer, ça a commencé en 2014 quand j'ai emménagé à Paris. J'ai eu un petit choc culturel, rapport à la vie parisienne et mon éducation, mon enfance, principalement dans le 93. Je me suis demandé si j'avais une culture. J'avais des références que mes collègues de Province ou de Paris n'avaient pas, et inversement. Et vue que la photo était arrivée un ou deux ans avant, il m'est venu l'idée de faire une série photo qui parlait de moi, de mes souvenirs. Ça me permettait de revenir sur mon enfance, là où j'ai grandi, pour me retrouver. Et pour travailler la photo dans un espace, un milieu que je connais. Au début ça ne s'appelait pas Alzheimer, c'était juste une série pour moi, avec des photos de souvenirs. Ça a duré près de 3 ans, et au fur et à mesure le projet s'est renforcé, des idées me sont venues. Je me suis retrouvé.

Comment s'est articulée la suite ?
La suite s'est faite en 2017, quand Alzheimer est sorti. Je me suis demandé si j'arrêtais de prendre des photos en banlieue pour me concentrer sur ce que je faisais à Paris ou dans mes voyages. Mais sur Alzheimer, il y a eu beaucoup de questions, d'incompréhensions, sur le côté un peu exclusif. Ça me semblait fou que ça paraisse si incroyable de montrer ces architectures et scènes de vie, qui m'étaient tout à fait familières. Je me suis dit que ce serait intéressant de développer cette culture-là, en tout cas d'en parler plus en profondeur. D'entrer dans une phase de thérapie, pour moi-même et pour les personnes qui ne connaissent pas le 93. Pour les « éduquer » à ce milieu, leur montrer les visages qui vivent là-bas, les émotions qu'on peut y retrouver, le quotidien dans ces cités.

Tu as ressenti un manque aussi ?
Ça fait cinq ans que j'habite à Paris, je suis dans le 17ème, et en retournant tous les week-ends voir ma mère, mes frères et sœurs, mes potes, je vois bien que mon langage change aussi. Il y a des mots que je n'avais pas entendus depuis un moment qui reviennent, une forme de partage. C'est tout bête mais quand je mange avec eux le midi, le fait que ça se partage sans réflexion, sans se poser de question. Ce sont des choses que j'avais un peu oubliées. Ça m'a remis les pendules à l'heure. J'ai retrouvé mon chez-moi, moi qui toute mon enfance ai voulu, comme beaucoup de jeunes de cité, partir à tout prix en rêvant de Paris ou l'étranger. Parce que c'est la merde. En fait je me suis rendu compte qu'il y avait une culture super intéressante, des aspects super positifs dans la vie en cité. C'est ce que j'ai voulu montrer, sans gommer des réalités qui ne sont pas forcément bonnes à voir ou à entendre, mais qui sont là.

C'est intéressant, on ne parle pas forcément de cette injonction à changer quand on passe de la banlieue à Paris. À changer de langage, parfois de vêtements parce qu'on présuppose que ce ne sera pas bien accueilli. Et c'est fou d'être si loin, en étant si près.
Exactement, et c'est pour ça que j'utilise beaucoup le terme « mini-mondes ». Je l'employais déjà dans Alzheimer. C'est une manière de renommer l'espace communautaire. Et en même temps, que tu sois à Villepinte ou à Bondy-nord, t'es dans des petits villages avec des langages propres, des connaissances du lieu propres à ceux qui y habitent. Même en faisant Bondy - Aubervilliers - Aulnay, il y avait beaucoup de similitudes parce que ça reste la banlieue, ça reste le 93 mais chaque endroit a son petit monde. Des mini-pays. Et évidemment le fait d'être isolé apporte des bons et des mauvais côtés.

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Pour revenir sur le titre, la « thérapie » tu la penses avant tout pour toi ?
Carrément. Le mot est tout autant destiné à moi qu'au public qui va regarder mon travail. Je suis principalement inspiré par mes propres envies, mes propres désirs. Mon but premier, c'est moi. Je le fais pour moi. Après, une fois que la photo est réalisée j'en fais quelque chose de « commercial », je veux le montrer aux autres, le vendre aux autres, le partager. Mais c'est d'abord moi qui me laisse guider par mes émotions, mes souvenirs. Il y a des visages que je voulais vraiment photographier, des émotions que je voulais vraiment capturer.

L'idée du format trilogie elle t'est venue dès le début ?
Non, plutôt quand j'ai commencé à bosser sur la deuxième partie. Trois quatre mois après que j'ai commencé Thérapie. À la fin de l'été 2017. Je n'ai jamais eu envie de m'enfermer là-dedans mais je sais qu'il y a un public qui aime mon travail parce que je fais de la banlieue. C'est super intéressant mais je ne veux pas me focaliser là-dessus et me mettre des bâtons dans les roues. Je veux qu'on comprenne que ma démarche n'est pas ciblée sur un point. Même si je reste sur un même espace, c'est plus de la photo sociale que purement de la cité. J'ai fait une série en Martinique, et c'est ce que j'aimerais faire après : les banlieues et les quartiers populaires des îles. Rester dans les milieux populaires mais faire de l'international. L'idée c'était d'élaborer un plan d'action pour mon travail en banlieue, et la trilogie paraissait la meilleure idée dans le sens où j'avais un départ, un centre et une série de clôture. Donc une troisième série sortira d'ici un an, normalement.

Alors justement, qu'est-ce qui vient après alzheimer et la thérapie ?
J'aime pas dire mes titres avant parce que j'ai peur qu'on me les pompe. Mais normalement, ça s'appellera Renaissance. La première partie c'était vraiment une quête des souvenirs non-retrouvés. Ensuite il y a la thérapie de fond : travailler le social, travailler la langue, tout ce qui est en dehors de l'architecture et des lieux. Travailler le fond. Et Renaissance sera une série plutôt dédiée à mon immersion dans Paris. Ce que c'est que d'être un banlieusard de cité qui arrive à Paris, dans ces codes, cette nouvelle culture, artistique et autres. Les choses qui sont rares ou pas forcément destinées à nous. C'est en tout cas ce qu'on nous fait comprendre quand on vient de cité. Les galeries d'art, la langue, les marques qui se portent. Toutes ces choses que j'ai découvertes moi en arrivant en 2014 sur Paris, en découvrant Paris la nuit. Tous les avantages et les murs que j'ai pu manger. La cité dans Paris. Et reprendre l'arrivée de ce côté hype de la cité, les requins dont on parlait.

Ces dernières années, il y a une recrudescence de l'esthétique de la banlieue, qui revient dans le cinéma, les clips, la mode. Tu considères ça comme une bonne chose ou une récupération qui, sous couvert de bienveillance peut être néfaste et fétichiser un milieu que les gens connaissent mal ?
Je suis mitigé. Pour le moment je suis assez observateur. Culturellement c'est intéressant, ce milieu « bobo » qui s'intéresse à ce qu'il y a autour parce qu'on a pompé tout ce qu'il y avait à pomper dans le centre. Je trouve que c'est intéressant pour la banlieue. Pour une fois on peut montrer notre culture, nos valeurs - qu'on est autre chose que « de la racaille ». Et en même temps, est-ce que c'est vraiment ce que les personnes concernées aujourd'hui ont comme attente ? Est-ce que c'est le changement qu'ils veulent ou c'est juste utiliser cette matière pour leur propre consommation.

La paire de requins, quand je la vois aux pieds de parisiens, ça me fait gentiment sourire. Je sais que leurs parents crachaient sûrement sur les mecs qui en portaient, il y a 5-10 ans. Aujourd'hui leurs enfants en portent parce que c'est hype. Tant mieux ! Les gens qui étaient bloqués dans cette idéologie vestimentaire fermée sont un peu perturbés. Matthieu du 16, quand il porte des requins, c'est une racaille ? Avant ça suffisait pour l'être. Après, pour cette personne qui porte des requins, est-ce que son idée de la banlieue a changé pour autant ? Est-ce que les jeunes des cités lui font toujours peur ? C'est là que je suis mitigé. Moi en venant à Paris, en faisant des photos, je me retrouve dans des vernissages et je rencontre des gens qui aiment mon taff. Mais si je leur dis de venir un week-end à Aulnay avec moi, je ne suis pas sûr qu'ils viendraient tous. C'est là où je ne sais pas trop comment me placer.

Qu'aimerais-tu que les gens retiennent de ta série ?
J'ai eu envie de prévenir, « d’éduquer » un peu les gens. Le Grand Paris, c'est cool, mais faites attention à la démarche, faites attention aux gens qui y vivent. Il y a une culture, une vie, une histoire. Il ne faut pas juste démolir pour faire quelque chose de plus grand et se dire « ça y est c'est le grand Paris ». On n'est pas les Américains qui viennent déloger les autochtones. C'est un peu gros, mais c'est un peu ça, à une beaucoup plus petite échelle. Les gens sont bien là. Même s'il y a des problèmes ils ont leur culture, leur langage, leurs codes, leur mode de vie. Ce que j'ai voulu faire avec Thérapie c'est un petit livret, qui montre comment ça se passe chez nous. Et si les gens sont vraiment intéressés par le 93 – et je le souhaite – ils sont les bienvenus.

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La série photo Thérapie est à voir du 12 octobre au 7 novembre au Floréal Belleville.

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