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      musique Malou Briand Rautenberg 21 septembre 2016

      avec nobody, ikaz boi et myth syzer déconstruisent le clip de hip-hop

      Le duo de beatmakers français encense une féminité moderne et sensuelle, en danse et en transe, loin des clichés habituels. En exclusivité sur i-D.

      Cérébral. Un mot, 8 lettres, derrière lesquelles on découvrait en juin dernier, le premier EP d'Ikaz Boi et Myth Syzer, sorti chez Bromance. Forcément prolixe et décloisonnée - les deux jeunes beatmakers ont travaillé pour des rappeurs aux univers divergents, Joke, A$AP Ferg et Vic Mensa pour ne citer qu'eux - leur palette sonore réunit au sien de 4 titres énigmatiques et envoûtants des influences musicales aussi contradictoires que pointues, le dirty South d'Atlanta et la trap belge du jeune Hamza - entre autres. 

      Peu étonnant qu'Ikaz Boi et Myth Syzer aient fait appel à Baptist Penetticobra - jeune artiste vidéaste mélomane diplômé des Arts Déco de Paris - pour concevoir le clip de leur envoutant "Nobody". Pris dans un cadre aux dimensions de l'iPhone, le personnage principal (et féminin, fait assez rare pour qu'on le note) s'adresse face caméra au spectateur et le met en garde, en Anglais : ce qu'elle s'apprête à réaliser, sous ses yeux, mérite toute son attention. C'est alors qu'elle entame une chorégraphie exaltée dans un parking, sous la lumière des néons. Les artistes voulaient que le personnage féminin du clip serve d'allégorie à la musique qu'ils proposent - à contre-courant du clip phallocratique tant usité par les rappeurs de la décennie dernière, "Nobody" offre une vision émancipée et globalisée du hip-hop, loin des stéréotypes. 

      On en a profité pour questionner les deux beatmakers sur leurs coups de coeur, le rap français (qu'ils n'écoutent pas) et leurs rêves. Pour (ré)écouter leur EP, c'est ici et ici

      Comment s'est faite votre rencontre avec la musique ?

      Ikaz : Moi j'étais fan de rap US, tout petit déjà. La première chose que je faisais quand j'avais un nouveau CD en ma possession, c'était d'ouvrir le livret pour lire le nom des producteurs. Ça me fascinait déjà. C'est comme ça que j'ai découvert la musique : à travers les albums des vrais beatmakers - Dr. Dre le premier.
      Myth Syzer : Moi aussi, c'est Dr. Dre qui m'a initié à la musique. J'ai toujours admiré le minimalisme qu'il apportait à ses prods, aux drums. C'était du vrai son, c'était fou.
      IB : Avec notre EP, Cerebral, on a essayé de trouver un équilibre entre nos deux univers, même s'ils sont assez proches. Notre but, c'est de faire kiffer les gens, de les embarquer dans un univers, de les amener à réfléchir sur le sens de la musique en général. En fait on pense beaucoup tous les deux. Tout le temps.

      C'est plutôt une bonne chose, non ?

      MS : Non, c'est l'enfer. Quand tu penses trop tu finis par tourner en rond. Mais oui, dans l'idée, la musique, c'est du feeling, de l'émotion, de l'instinct. C'est du cérébral, malgré ce qu'on veut en dire.
      IB : Notre musique est cérébrale, nos mélodies hypnotiques, les synthés intrigants... C'est un univers qui se déroule. 
      MS: C'est du codage assez référencé.

      Qu'est-ce qui vous a guidé dans cet EP ?
      IB : J'ai l'impression que ce qu'on écoute n'est pas forcément à l'image de ce qu'on écrit. Les deux sont vraiment différents et dissociés. Heureusement, parce qu'on a tendance à écouter de tout : James Blake, Future, Drake, les mecs d'Atlanta ou Toronto. Ensemble, on a une veine plus mélancolique, sombre - à l'image de notre dernier single, Funeral. C'est un univers qu'on a façonné ensemble.
      MS : le côté obscur du monde nous inspire. C'est comme si on puisait nos prods dans le puits de The Ring. Tu vois ?

      Oui, assez. Ça ne vous arrive jamais de faire de la musique joyeuse ?
      MS : Non. Très honnêtement non. La musique, c'est une thérapie pour moi, une sorte de catharsis. Je retranscris ce que je pense, même si c'est pas très gai.
      IB : Le côté Pharrell trop Happy, ça n'a jamais été notre truc.
      MS : La veine sombre et mélancolique de cet EP, c'était un compromis entre nos deux univers. J'adore faire des tracks chill, atmosphériques mais avec Ikaz, on avait pour ambition de rester dans le sillon de notre dernière collaboration, Funeral.

      Si votre EP était la bande-son d'un film, lequel serait-il ? 
      MS: « Heat » de Michael Mann, un de mes films préférés. Il raconte l'histoire d'un braqueur pro et d'un policier, deux opposés qui se rencontrent et ne forment plus qu'un.
      IB: « Pulp Fiction » de Quentin Tarantino, et particulièrement pour la scène avec Samuel L. Jackson...

      On fait de plus en plus attention aux beatmakers en France, ils acquièrent une reconnaissance et une notoriété inimaginable il y a dix ans. C'est dû à quoi selon vous ?

      MS : Moi je pense que c'est grâce à des mecs comme nous, tout simplement. Parce qu'on a voulu être reconnus un jour et qu'on a gentiment prié les gens de nous le rendre. J'ai très vite posé mes conditions avec les rappeurs pour qui je crée, fait en sorte que mon nom soit dans le titre. Les gens ont tendance à se plaindre, à dire qu'on sous-estime les beat-makers en France etc. C'est sûr que si tu ne demandes pas, personne ne viendra te chercher pour te mettre en avant. Il faut s'imposer et se faire respecter dans ce milieu comme partout ailleurs.
      IB: Je pense qu'Internet, les plateformes comme Soundcloud par exemple, ont beaucoup œuvré à ce que les producteurs soient reconnus. Aujourd'hui, les gens vont sur Soundcloud pour écouter ce que font les beatmakers. C'est plus un univers fermé, le beat parle à tout le monde.

      Qu'est-ce qui vous fait vibrer dans le rap français en ce moment ? 
      IB : Hamza, Future, Young Thug aussi. Dae Dae, un mec d'Atlanta qui déchire. C'est un vrai coup de cœur.
      MS : Pareil.

      Je parlais du rap français….

      MS : …
      IB : …

      Sérieusement … ? Rien de rien ?

      IB : Il faut se justifier ? Bon, je parle que pour moi mais j'ai une culture du rap français assez limitée. Mon truc c'est le rap US, c'est avec lui que j'ai commencé et que j'ai grandi. Du coup, j'ai l'impression d'être assez détaché de la scène française.
      MS : Pour tout te dire, je suis assez déçu du rap français.

      Pourquoi ?

      MS : Je sais pas. Parce qu'on a grandi avec Doc Gyneco, les albums "Première Consultation" et "Liaisons Dangereuses", IAM, NTM, Booba avec "Lunatic". Et puis un jour, L'Algerino est arrivé et il a tout cassé. On a célébré l'avènement du Raï dans le rap français. En fait, ce qui a nui au rap français, c'est le rap « Chicha » : à partir du moment où tu fais danser des meufs en UGG, c'est qu'il s'est passé un truc pas clair, non ? Déjà, on n'a absolument pas le droit de mettre des UGG. Si je suis maire de la ville demain, c'est la première chose que j'interdis : le port de la UGG. Est-ce que ça t'arriverait, toi, d'en porter ?

      Non.

      MS : Bah voilà.
      IB : Le rap Skyrock a tout détruit. Ça se dit "radio" rap alors que c'est une calamité. En ce moment t'entends "Coller la Petite" à l'antenne - on va pas me dire que c'est normal. C'est pour ça qu'il faut rendre ses lettres de noblesse à Booba : avec le label OKLM, le mec donne la chance aux jeunes de se faire connaître et entendre. Il découvre des nouveaux rappeurs tous les jours. C'est novateur en France et ce genre de plateforme pousse les autres à se bouger, créer et faire mieux que la veille. C'était la meilleure chose qui puisse arriver au rap français émergent.

      Il ressemble à quoi, dans l'idéal, le rap français du futur ?

      IB : À du Hamza et du Damso, parce qu'ils tirent vraiment leur épingle du jeu. Ils amènent un truc cool, une veine cain-ri au rap français.
      MS : J'aimerais qu'il soit plus créatif, qu'il tente des trucs. Des gens qui pensent quoi. C'est généralement ceux qu'on entend le moins et c'est triste.
      IB: On essaie d'aider nos potes à se faire entendre. Mais on le sait déjà, on touchera jamais les gros médias français avec notre musique…
      MS : Si. Si on se teint en blond platine à la limite.

      Vous avez l'air un peu déprimés par le monde moderne. Vous avez un rêve, quand même ?
      IB : M'envoler pour L.A. Et vivre et faire du son là-bas. Tranquille.
      MS : Moi je veux être bucheron au Canada. Je veux ma femme, mes chiens et mes tartines de beurre avec confiture d'abricot le matin, une cheminée, un petit studio d'enregistrement et un 4x4.
      IB : Et un petit tapis de sol pour t'entretenir…
      MS : jamais de la vie ! Je vivrai obèse et heureux. Je serai loin de tout.

      Et vos projets, en ce moment ? 

      MS : Je travaille sur des tracks avec mes gars de Bon Gamin. Et sur mon projet solo qui sortira sous peu. Sans oublier de futures collaborations avec Ikaz. 
      Ikaz : On a tous les deux des prods sur le prochain Hamza, le prochain Joke aussi. Et puis je prépare un EP avec Derek Wise, un rappeur de Toronto. 
      MS : Comme tu le vois, on évite de faire des pauses.

      Sinon vous pensez trop ?
      Myth Syzer : Exactement. Et penser trop, ça n'a jamais fait avancer personne.  

      Crédits

      Texte : Malou Briand Rautenberg

      Photo : Extrait du clip "Nobody"

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      Tags:musique, première, i-d, myth syzer ikaz boi, nobody, clip

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