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      art Ingrid Luquet-Gad 26 avril 2016

      il n'y a pas de révolte sans art

      ​Quelle forme esthétique pour la révolte ? Et comment filmer Nuit Debout ? Au Centre Pompidou, le festival Hors Pistes consacre les deux semaines de sa programmation vidéo à la question.

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      Olivier Ressler, Take The Square, Madrid

      Le mouvement des images peut-il coïncider avec celui du peuple ? La question semble absurde, et pourtant, elle se pose ces dernières semaines avec une acuité renouvelée, puisqu'il faut bien constater que les artistes manquent à l'appel lorsque bouillonne le réel. Mais à Nuit Debout, puisque c'est là qu'on veut en venir, il y a quelques timides tentatives. Dimanche 17 avril, on assistait aux premiers pas hésitants d'un "Musées Debout", lancé par un conservateur du Louvre. Celui-ci, Guillaume Kietz, s'est rendu Place de la République, avec sous le bras une copie du Saint François en Méditation du peintre du siècle d'or espagnol Francisco de Zurbaran. Entre les colonnes de Libération, il invitait chacun à venir le rejoindre et à ramener "un livre d'art ou une une photo d'une œuvre qui a changé votre façon de voir la vie et le monde." Justement, c'est là où le bât blesse. Pour lui, il s'agissait de lancer un débat sur le musée du XXIe siècle, tout en continuant à affirmer, comme on pouvait le lire sur une banderole attenante, que l'art peut changer le monde. Alors on se demande à nouveau : l'art serait-il atteint d'arythmie ? Vit-il au rythme de l'éternel retour nietzschéen, dans un espace-temps où un tableau peint il y a trois siècles peut constituer un commentaire pertinent sur l'actualité ?

      En fait, la question est mal posée. Bien sûr qu'il y a des artistes parmi la foule compacte qui donnent corps jour après jour au surgissement d'un nouveau peuple à République. Seulement, en faisant foule, en s'incorporant au processus, ils s'oublient eux-mêmes : il n'y a là que des individus. Et l'artiste ? L'artiste en tant que tel, se place nécessairement un peu de côté. Pas forcément en retrait ni en surplomb. Mais bel et bien dans une autre temporalité : celle qui rend pertinente aujourd'hui encore les formes esthétiques, à défaut des œuvres elles-mêmes, inventées lors d'un autre mois de mai. À savoir le ciné-tract, indissociable de mai 68. 

      Lawrence Halprin, Blank Placard Dance-San Francisco, 1967 

      Pour sa 11eme édition, le festival Hors Pistes du Centre Pompidou, dédié à la vidéo, explorera précisément ce format. Sous-titré "L'art de la révolte", il sera dédié aux soulèvements et mouvements citoyens du siècle qui s'ouvre. "Nous avons tenté d'aborder le sujet autour de la notion de démocratie, puis, naturellement, les œuvres nous ont emmenés vers les modes opératoires de la contestation : la manifestation, l'occupation de l'espace public, et plus récemment les lanceurs d'alerte suite aux révélations Wikileaks", nous indique Géraldine Gomez, la programmatrice. "La thématique du festival est décidée un an et demi à l'avance pour nous laisser le temps de prospecter, rencontrer les artistes, lire des livres sur le sujet et approfondir certaines pistes. C'est donc un heureux hasard, qui colle doublement à l'actualité : Nuit Debout, mais aussi l'affaire des Panama Papers, révélée par des lanceurs d'alerte." Concernant le ciné-tract, elle souligne : "C'était important pour nous de nous interroger sur la puissance que peut avoir l'image hors du flux que l'on connaît." Treize commandes, réactivant le format à qui Jean-Luc Godard ou Chris Marker donnèrent ses lettres de noblesse, ont été passées à des artistes contemporains. Verdict ? Pour Géraldine Gomez, "la forme ne se démode pas. Sur Youtube, il y a plusieurs ciné-tracts avec cette appellation réalisés à Nuit Debout. Nous avons décidé d'en montrer certains dans la partie "Les Anarchives de la révolte", un espace citoyen qui sera ouvert en parallèle à l'exposition principale, dans le Forum -1."

      Bani Khoshnoudi, The silent majority speaks

      En perspective pour les deux semaines à venir, un programme dense et passionnant. Une expo donc, déclinant les multiples manières pour un artiste de se tenir en équilibre sur la crête entre documentation et création, d'Occupy Wall Street à New York au mouvement des Indignés à Madrid en passant par la place Syntagma à Athènes, à travers l'objectif d'artistes et de réalisateurs comme Ivan Argote, Miquel Garcia, Justin Langlois, Mel O'Callaghan ou encore Chihiro Minato. Mais aussi un espace participatif, avec une bibliothèque participative basée sur l'échange de livres, des projections en salle et un cycle de conférences, associant intellectuels et hacktivistes, dont Julien Assange, Geoffroy de Lagasnerie, Edgar Morin et Céline Sciamma. Revenons-en à notre question de départ. Pour le cinéaste et écrivain Sylvain George, impossible de séparer le politique de l'esthétique. Depuis 2006, il se consacre à un cycle de films sur les politiques migratoires européennes, dont l'esthétique renoue avec celle des avant-gardes. À Hors Pistes, il présentera son nouveau film "Paris est une fête", traitant notamment de la situation des mineurs isolés étrangers qui errent dans les rues de Paris. Pour lui, le cinéma est une façon d'habiter le monde, contre l'idéologie de l'art pour l'art. Comment ? D'abord, en ne sous-estimant pas l'utilisation des nouvelles technologies. "Il y a eu durant le Printemps arabe de magnifiques images postées sur Youtube. Des images parfois maladroites, mais nécessaires, bien plus nécessaires parfois que celles réalisés par des artistes ou des cinéastes. L'urgence était de transmettre, de porter à la connaissance du plus grand nombre certains gestes insurrectionnels occultés par les médias dominants. Certaines de ces images, sans être intentionnellement réalisées à l'aune du "ciné-tract", pourraient, en les inscrivant dans cette problématique, participer de cette forme." Qu'est-ce qui, alors, fait film ? Le contexte de lecture, d'une part, mais aussi le mélange des genres et des temporalités. Une certaine incertitude, donc : "Dans un film, l'actualité la plus immédiate vient se télescoper avec l'inactualité, permettant ainsi de remettre en jeu les catégories de l'identité et de l'altérité, les places admises et assignées, au profit de nouvelles reconfigurations."

      Olivier Ressler, Take The Square, New-York

      Baptist Penetticobra, lui, refuse carrément le terme d'"artiste engagé" : "J'ignore ce que ça veut dire, et je ne pense pas en être un". À 25 ans à peine, le film qu'il présente à Hors Pistes aborde le sujet de biais. "For real, though", c'est son titre, montre une bande de jeunes qui se retrouvent sur une aire d'autoroute pour participer à un film. Mais ceux-ci ne sont pas dupes : ils refusent de jouer leurs scènes et préfèrent raconter ce qui leur passe par la tête à la place. "Le film devient une espèce de lutte entre les protagonistes et le film lui-même", nous explique-t-il, avant d'enchaîner : "Je suis moi-même comme les personnages du film : je préfère observer à distance et faire des détours, prendre, rejeter. Je préfère les choses incertaines." La question de l'engagement politique est pourtant bien présente en filigrane, mais évoquée de biais. Lucide, il assène : "Les personnages, qui refusent de jouer le jeu de la fiction, se mettent dans la position d'observateurs. Ils renversent le dispositif habituel du cinéma ; au lieu d'être observés, ils regardent le monde autour d'eux et se posent des questions sur l'utilité de "faire semblant". Comme eux, je me pose la question de la fonction et du rôle de la fiction face au réel. Quand je vois par exemple, l'énergie déployée pour faire un film, je me demande si elle ne serait pas mieux investie ailleurs. Passer trois semaines dans un décor, à faire parler des personnages qui n'existent pas, dans des situations factices, génère rapidement un trouble et fait se poser ce genre de questions. C'est ce que j'ai voulu explorer avec ce film."

      Extrait du film "For Real, though" de Baptist Penetticobra, 2016

      Si pour l'artiste, la question de l'engagement militant mène souvent à emprunter des chemins de traverse, il peut en revanche être pleinement politique. C'est-à-dire œuvrer à rendre le réel moins directement reconnaissable et y infiltrer de nouvelles images, pour qu'on se rende compte combien sont multiples les perspectives, et arbitraire l'ordre établi. L'artiste politique est celui qui invente des fictions pour "contester-proposer-choquer-informer-interroger-affirmer-convaincre-penser-crier-dénoncer-cultiver" afin de "susciter la discussion et l'action". C'était là la définition donnée en 1968 du ciné-tract. Or tout en n'oubliant pas que ce qu'on veut, au final, c'est tracer nos propres lignes de fracture et se libérer du paternalisme pesant de la génération 68, il semble bien qu'on puisse au moins leur piquer ça : le ciné-tract. Quoique. Leur piquer, puis le contaminer de la puissance de dérèglement d'un événement bien à nous : Nuit Debout.

      Crédits

      Texte : Ingrid Luquet-Gad

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      Tags:art, exposition, centre pompidou, hors piste, les anarchives de l'art, ciné-tract, mai 68, nuit debout

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