Courtesy of Alex Brunet

David Numwami : « Chez moi, le fond est sérieux, mais pas la forme »

Échappé de Le Colisée, collectif bruxellois au sein duquel il a débuté, David Numwami s’apprête à sortir un premier album dont les mélodies accroche-cœurs, à équidistance exacte du second degré et de la mélancolie, sont promises à un bel avenir.

par Maxime Delcourt
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21 Août 2020, 8:30am

Courtesy of Alex Brunet

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Courtesy of Alex Brunet

Depuis son appartement bruxellois, David Numwami prend le temps de parler de sa musique, indé par engagement poétique, attachante de par son côté bubble-gum, pop dans sa façon de développer des chansons - en français ou en anglais – qui accrochent l’oreille. Une tasse de thé délicatement posée sur la table de la salle à manger, le crooner belge donne l’impression de pouvoir en parler pendant des heures. « J’ai l’énergie d’un pilier de comptoir, je peux parler uniquement pour dire de parler », plaisante-t-il. Et c’est vrai que David Numwami semble capable d’aborder n’importe quel sujet, avec enthousiasme et curiosité : la vie à Bruxelles comme son envie, à terme, de composer des albums relativement courts, de relations amicales comme de solitude, de l’importance pour lui de tout contrôler comme de sa volonté de saisir la bonne idée en plein vol, « à l’instar des joueurs de Quidditch avec le Vif d’or dans Harry Potter ».

À écouter « Le fisc de l’amour », on se dit naïvement que cette fraîcheur, presque celle d’un jeune premier, est l’atout principal de ce single, qui doit autant à son efficacité pop et à la sophistication de ses arrangements qu’à l’ironie de son angle : celui d’une relation amoureuse qui se termine… Pourtant, David n’est ni un rookie, ni le dernier venue d’une scène musicale bruxelloise qui ne cesse d’exporter ses meilleurs talents dans toute l’Europe depuis quelques années. Avant cela, le Belge a partagé des jams avec Flavien Berger, écrit pour Moodoïd et Nicolas Godin (Air) ou encore accompagné Frànçois and The Atlas Mountains et Charlotte Gainsbourg sur scène, y compris lors d'un live de cette dernière à Coachella. Avant « Le fisc de l'amour », il y a surtout eu Le Colisée, un groupe formé aux côtés d'amis rencontrés lors de ses études. « J’ai toujours espoir que l’on enregistre de nouvelles chansons ensemble, mais c’est vrai que là, je ne me voyais pas chanter à leurs côtés des textes écrits dans mon coin, au cours des deux ou trois dernières années à tourner avec d’autres musiciens ».

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La vérité, c’est que David Numwami a toujours eu le fantasme d’enregistrer un album seul, de A à Z. Après des années à jouer la musique des autres, au point de parfois avoir l’impression de s’y perdre, voilà qu’il se prend à rêver d’un projet solo. « J’étais là, tout seul, dans ma chambre, entre deux dates de concerts, à entendre les voisins faire l’amour, et je me suis dit que je devais me lancer. Ce n’était pas du tout le bon moment pour entamer ce genre de projet, dans le sens où j’étais coupé de pas mal de choses, mais j’ai saisi l’occasion. » Aujourd’hui, l’album en question n’est pas encore sorti que, déjà, David Numwami confesse ne plus vouloir procéder ainsi : « Je suis content d’avoir fait The Blue Mixtape de cette façon, d’autant que ça m’a permis d’aller au bout de chaque idée, quitte à refaire mille fois une prise si j’en ressentais le besoin, mais gérer un album dans son ensemble, c’est bien trop de travail ». Peut-être a-t-il également peur de finir par délaisser son style au profit de questions plus techniques, sans doute moins liées à la partie créative. Et on le comprend, tant il est parvenu à trouver une formule singulière au sein de la pop francophone, en équilibre stable entre la joie et la tristesse, l’humour et la mélancolie, l’ironie et le réel.

Cette dualité, David Numwami l’incarne également physiquement. Il y a déjà ses cheveux, scindés en deux couleurs, blondes et noires. Mais il y a également ces deux smileys, « joyeux » et « triste », tatoués dans le creux de ses doigts. « C’est mon style, j’ai toujours eu cet équilibre entre les deux, précise-t-il. C’est comme si ce n’était pas moi d’être 100% quelque chose, je ne suis pas quelqu’un d’extrême. Par exemple, si on m’annonce une mauvaise nouvelle, je ressentirais évidemment beaucoup de peine, mais il y aura également une petite part de moi qui aura envie de trouver un mot pour rire. « Le fisc de l’amour », c’est exactement ça : le fond est sérieux, mais pas la forme ».

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On lui suggère alors que les plus grandes chansons ont souvent cultivé ces allers-retours entre deux sentiments contraires, cette façon de faire danser le spleen sur des rythmes au BPM élevé, et il acquiesce. Parce qu’il pense que l’on retrouve cette ambivalence chez un grand nombre d’artistes bruxellois qui, de Stromae à Angèle, masquent d’intimes confessions derrière des mélodies enjouées. Et parce qu’il estime que les sentiments sont trop complexes pour que l’on cherche à les simplifier. « Quand on écoute des chansons de Joy Division, on sent bien que Ian Curtis utilise la tristesse pour la confronter à l’énergie de la colère. Il prend deux sentiments opposés, les fait se percuter et cela donne naissance à un sentiment étrange, que l’on ne sait pas définir, mais qui correspond parfaitement à ce que l’on ressent. Pour moi, c’est ça la musique : trouver le bon sentiment, celui capable d’englober un mood complexe ».

Pour cela, David Numwami dit ne pas constamment triturer sa guitare ou ses claviers, préférant vivre sa vie en attendant de ressentir

« cette décharge électrique qui te fait comprendre que tu tiens là une bonne idée »

. Chez lui, l’acte de composition est donc intrinsèquement lié aux expériences quotidiennes, les seules à même d’enrichir son bagage musical et humain.

The Blue Mixtape

est ainsi l’album d’un artiste qui souhaite guérir d’une déception amoureuse et comprendre la façon dont il arpente la vie : et si, au fond, cette rupture était liée à son rythme de vie et à tous ces concerts donnés aux quatre coins de l’Europe ? Et si cette façon de systématiquement faire passer la musique en premier n’était pas un obstacle aux relations humaines ?

« Ce sont des questions auxquelles je me confronte et auxquelles j’ai tendance à répondre : “Non, mais ça va se calmer”. Sauf que je me mens à moi-même parce que, au fond, je n’ai aucune envie que ça se calme. Je suis un workaholic, point barre. Et puis peut-être que je me dis aussi que je n’ai pas le droit de garder ces morceaux pour moi. J’ai appris la musique à 6 ans, à quoi bon avoir ce savoir-faire si c’est pour ne pas en faire profiter les autres ? »

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Dans cette optique, David Numwami confesse vouloir, d’ici deux ans, monter son propre label afin de produire les albums d’autres artistes, ne serait-ce que parce qu’il se sent plus à l’aise à l’idée de travailler sur la musique des autres : « Cela me demande moins d’efforts, non pas parce que je m’applique moins, mais parce que je n’ai pas à me demander si tel texte ou telle mélodie me correspond à 100% ». En attendant, le Bruxellois reconnaît se plaire dans cette situation, où il n’a de compte à rendre à personne, où il n’a pas à se battre contre un directeur artistique qui ne le comprend pas et où il n’a pas de calendrier à respecter. « Et puis, il faut bien le dire, j’attire peu de monde avec moi si jamais je chute… » Que l’on se rassure, c’est tout l’inverse qui est en train de se produire pour David Numwami, promis à un bel avenir avec ses pop-songs qui préfèrent la sophistication à la luxuriance, l'ambivalence aux codes trop définis. Avec, toujours, cette capacité rare à manier le second degré sans être ridicule, le romantisme sans être niais.

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