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Robert Eggers, réalisateur du film The Lighthouse : « Repenser au tournage me donne envie de vomir »

Le réalisateur du film d’horreur le plus déjanté de ces derniers mois revient sur son oeuvre, ainsi que sur sa collaboration avec Robert Pattinson.

par Douglas Greenwood
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06 Février 2020, 7:00am

Focus Features

Il est rare qu’un nouveau film vous donne la sensation d’être devant un classique dès les cinq premières minutes qui suivent le générique d’ouverture. The Lighthouse est l’un de ses films. La dernière production en date du réalisateur de The Witch, Robert Eggers, est un film d’horreur psychologique à donner la chair de poule et qui, tout en rendant hommage au genre, s’en distingue résolument.

La recette est irrésistible : un gardien de phare et son apprenti fraîchement recruté, incarnés respectivement par Willem Dafoe et Robert Pattinson, débarquent sur la côte rocailleuse et délabrée de la Nouvelle-Angleterre du XIXe siècle. A l’abri des intempéries, réfugiés dans le phare, ils y passent ensemble une saison venteuse et hostile, qui va les mener droit à la psychose. Et si cela ne vous paraît pas assez sinistre ainsi, saupoudrez le tout de sirènes sexy, bien que parfois monstrueuses, et de goélands sadiques.

L’idée du film germait déjà depuis quelque temps dans l’esprit de Robert et de son co-scénariste de frère, Max. Elle reposait sur une idée simple : “une histoire de fantômes prenant place dans un phare.” Et bien que la forme du film ait subi quelques mutations inévitables depuis lors - son esthétique lugubre et audacieuse, évoquant de poussiéreuses vidéos d’archives, grâce à l’utilisation de pellicules noir et blanc en 35mm - sa force visuelle demeure. Ce parti pris artistique a d’ailleurs valu au directeur de la photographie du film, Jarin Blaschke, une nomination aux Oscars.

Après une avant-première à Cannes saluée par la critique, The Lighthouse a continué sa tournée de lancement au Festival international du film de Toronto où il a reçu un succès similaire. De passage à Londres pour le lancement britannique de son film, Robert Eggers nous reçoit dans sa chambre d’hôtel. En proie au décalage horaire, éprouvé par une longue journée de promo, sa fatigue est palpable. En dépit de cela, il est évident qu’il est passé maître dans l’art de l’interview. Il nous dissèque son chef d’oeuvre d’épouvante, le processus de création de son atmosphère pénible, et nous vante sa contribution à la renaissance de Robert Pattinson.

Ce fut une campagne de presse plutôt longue. Trouves-tu encore du plaisir à parler du film ?
Non. Je me sens privilégié et heureux que l’on s'intéresse à mon film, et je suis conscient que cet aspect du travail est important, mais… Ce n’est pas une partie de plaisir.

Penses-tu qu’il soit nécessaire de disséquer ton travail à travers toutes ces interviews ?
Cela ne m’importe pas particulièrement de lire comment les réalisateurs décomposent la dramaturgie de leur travail. Je préfère regarder leur film et me faire ma propre opinion, en vivant pleinement l’expérience que constitue un visionnage. Personnellement, je ne trouve pas ces bavardages nécessaires, mais il semble que notre système les réclame. Donc voilà, je tente de me plier aux règles autant que possible sans trahir mes valeurs.

Mais il est vrai qu’un réalisateur qui parle de sa technique, cela peut s’avérer extrêmement intéressant et utile, et dans ce cas cela me passionne. J’ai lu des tonnes d’interviews de Bergman, de Tarkovsky et d’autres réalisateurs parmi mes héros, qui s’exprimaient sur toutes les problématiques relatives à la dramaturgie. Mais je suis aussi un cinéaste, pas seulement un membre du public.

Robert Pattinson in Robert Eggers' The Lighthouse A24 2019

Mais es-tu conscient qu’il y a une génération de jeunes ou futurs réalisateurs qui s’intéressent à la manière dont tu travailles ?
Oui, absolument.

J’étais à la projection de ton film au Festival international du film de Toronto, après laquelle un jeune homme s’est levé en proclamant que le film était un chef d’oeuvre. Etait-ce ton intention, réaliser un chef-d’oeuvre ?
Bon, bien sûr, cela fait très plaisir à entendre, et j’apprécie toujours un compliment. Mais je n’avais aucune idée de la manière dont le film serait reçu, et j’étais pétrifié lors de la projection du film à Cannes. Beaucoup de gens apprécièrent The Witch. Personnellement, je pensais qu’il était juste assez bon pour obtenir une distribution modeste et décente: une sortie directe en vidéo à la demande, un weekend de diffusion dans une salle de cinéma d’art et d’essai, par-ci par-là, à New York et à Los Angeles, et puis hop, merci, au revoir. Mon espoir était simplement que ce film marche assez pour convaincre un producteur de me donner l’opportunité d’en réaliser un autre. Mais il obtint de fait un succès bien plus important, et cela a changé ma vie.

Quatre ans entre un premier et un deuxième film n'est pas si long. Mais à une époque où les cinéastes ont l'habitude de pondre un nouveau film chaque année, voire tous les deux ans, combien de temps cela t’a pris pour faire mûrir la prochaine étape de tes projets, après The Witch ?
Je n’ai pas perdu de temps. J’étais déjà en train de travailler sur le prochain projet alors que j’étais encore à Sundance [avec The Witch]. Dans cette industrie, le destin joue un rôle parfois déroutant. J’ai travaillé constamment, chaque putain de jour de ces cinq dernières années depuis la sortie de The Witch. J’ai un autre projet en phase de développement, sur lequel je travaille du matin au soir, mais tant que je ne suis pas sur un plateau de tournage à crier “action”, je n’ai aucune garantie que cela aboutira. Ça pourrait prendre encore cinq ans avant que je puisse réaliser un autre machin-truc d’épouvante folklorique de la Nouvelle-Angleterre, parce que je n’arrive pas à concrétiser mes autres projets. Va savoir !

Robert Pattinson and Willem Dafoe in the lighthouse 2019 2020 cinematography

Ton approche pour ce film est celle d’un certain purisme esthétique. A quel point ta vision initiale était-elle claire, et trouves-tu que le résultat final est fidèle à cette vision ?
Pour moi, c’est l’atmosphère qui vient en premier. L’apparence, la sensation, l’odeur, la texture. Le choix de tourner en 35 mm et en noir et blanc était clair dès le début, dès le moment où mon frère a évoqué une “histoire de fantôme dans un phare”. Je suis fier de ce film, davantage que de The Witch, car il est beaucoup plus proche de mes intentions originelles.

Le climat extrêmement rude a rendu le tournage difficile. Penses-tu qu’il s'agissait également d’un cadeau du Ciel qui a permis de façonner l’ambiance du film ?
C’était plus qu’un cadeau, c’était une nécessité. Il n’aurait pas été possible de réaliser ce film autrement. Nous avions choisi comme lieu de tournage le Cap Forchu, au sud de la Nouvelle-Écosse, précisément parce que nous savions à quel point les éléments allaient se déchainer tous les jours. Nous savions à quoi nous nous engagions et nous savions que c’était nécessaire.

Avant de commencer le tournage, Robert Pattinson a déclaré qu’il ne s’intéressait qu’à des rôles et films étranges. Est-ce que cela te flatte ?
Ouais ! Bien sûr, cela me flatte. J’avais compris que Rob était emballé par le projet dès que je l’ai rencontré à Los Angeles. Il était survolté, ce qui m’a plu.

Avais-tu des a priori sur lui et son travail ?
Pour être franc, je n’ai regardé les films Twilight qu’il y a quelques années et ils sont vraiment mauvais. Mais, lui, je l’ai toujours apprécié, j’ai toujours pensé qu’il était intéressant. Il dégageait quelque chose de mystérieux, cela se ressentait dans ces films et dans son personnage. Et puis au fil des années, je l’ai vu se transformer en un acteur incroyable et j’ai fini par l’approcher à propos d’un rôle pour un film plus conventionnel. Ça ne l’intéressait pas, bien que nous partageassions vraiment l’envie de trouver un projet pour bosser ensemble. Après cela, j’ai vu The Lost City of Z et Good Time. Je n’avais plus besoin d’être convaincu, mais je dois bien admettre qu’il était tout simplement incroyable dans ces films.

Le contexte a dû être incroyablement difficile pour tourner le film. T’attendais-tu à ce que l'hostilité prenne le dessus pendant tournage ?
Au début, j’imaginais que tout le monde allait débarquer en se tenant la main comme les meilleurs amis du monde, parce que c’est ce que j’avais pu créer pour The Witch. Ce n’était pas jovial, mais ce n’était pas non plus si terrible... Il n’y avait pas d’animosité entre Rob et Willem, mais il n’y avait pas non plus beaucoup de place pour la rigolade. De temps en temps, ils plaisantaient entre deux prises, mais à part ça, tout le monde était plutôt concentré sur son travail.

Est-ce que c’était un soulagement quand le film était terminé ?
D’une certaine manière, oui. En faisant la promo du film, tu réécris un peu son histoire, et maintenant j’ai en tête toutes sortes de bons souvenirs du tournage. Mais je me souviens que, durant la postproduction, chaque fois que je pensais au tournage, ça me donnait envie de vomir. Cela me rendait malade rien que de repenser à quel point le tournage avait été stressant et difficile.

Pour ce film, tu as réalisé un scrapbook. Est-ce celui ci présente une sorte de linéarité avec le film?
Il y avait une certaine linéarité mais pas beaucoup. [Lorsque tu fais des films], tu crées un bordel pas croyable, puis t’y fous le feu, tu casses tout, et tu le rallumes à nouveau.

Si tu en avais l’occasion, est-ce que tu le referais ?
Ouais, et je n’y changerais rien, même pour ce qui me fout la gerbe. Parce que tu apprends de tes erreurs et des choses les plus difficiles.

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