Scott Campbell : « L’avenir des tatouages passe par les NFT »

En activité depuis 25 ans, sollicité par les plus grandes vedettes d’Hollywood, le tatoueur Scott Campbell est en train de révolutionner le monde du tatouage avec les NFT. Pourquoi ? Comment ? C'est ce qu'il explique à i-D.

par Maxime Delcourt
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12 Mai 2022, 3:41pm

Il y a un an, lorsque Scott Campbell entend parler pour la première fois de NFT, ces actifs numériques permettant d’authentifier la propriété d'œuvres uniques, vendues ou achetables en cryptomonnaie, sa réaction est d’abord similaire à celle de la majorité de la population. Il y a d’abord l’incompréhension, du genre : « Oui, c’est cool, mais ça sert à quoi concrètement ? ». Puis, une fois intrigué, il y a la méfiance, l’envie de s’y essayer mais la certitude qu’il vaut mieux attendre plutôt que d’investir corps et âme dans une technologie dont on ne sait pas encore s’il s’agit d’un réel phénomène ou simplement d’une tendance éphémère. C’est là qu’intervient une discussion avec un de ses amis, Ian Rogers, un de ces rares précurseurs qui ont anticipé la rencontre entre l’art et Internet : outre le lancement d’Apple Music et des casques Beats, on lui doit notamment, dès 1994, un site entièrement dédié aux Beastie Boys, reliant le groupe à ses fans - une première à l’époque.

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Très vite, Scott Campbell comprend que les NFT peuvent résoudre un tas de problèmes auxquels il est confronté depuis le début de sa carrière, il y a 25 ans : « Il ne s’agit plus de proposer un service, mais bien de vendre une œuvre en tant que telle, de faire du tatouage une œuvre d’art qu’il est possible d’acheter. » Pour celui qui a débuté au sein d’une communauté punk-rock, entre San Francisco et New York, se taillant depuis une solide réputation auprès de l’entertainement américain (Robert Downey Jr, Courtney Love, Marc Jacobs ou Travis Scott sont parmi ses plus célèbres clients), le principal avantage des NFT serait de pouvoir rendre ses tatouages immortels : « Avec le temps, certains de mes clients sont décédés, comme Heath Ledger ou Virgil Abloh il y a quelques mois. À chaque fois, ce sont donc mes tatouages qui disparaissent également. Avec les NFT, tout l’intérêt est justement de permettre au design de primer sur le tatouage, au dessin de continuer à exister quoiqu’il arrive. Dès lors, je ne suis plus simplement un exécutant, je deviens un artiste à part entière : un créatif qui propose des œuvres sur lesquelles il est possible d’investir. »

AJ Jamani peut en témoigner. Il y a dix ans, lorsqu’il a souhaité se faire son premier tatouage, l’Américain fait preuve de minutie : il achète différents bouquins sur le sujet, établit une liste des tatoueurs auxquels il songe et finit par contacter Scott Campbell. On est alors en 2012, AJ a 25 ans et est persuadé d'être face à un véritable artiste, capable de créer une œuvre adaptée aux désirs et aux goûts de chacun. Depuis, AJ a renouvelé l'expérience et s'est même procuré un NFT de Scott via la plateforme créée par ce dernier : Scrab Shop, sorte de galerie digitale où il est possible d’acheter les œuvres des grands noms du tatouage actuel (Mister Cartoon, Dr. Woo, Grime, etc.), moyennant une somme allant de 1 000 à 10 000 dollars. « Lorsque Scott m'a parlé de Scrab Shop, le déclic a été immédiat, précise AJ Jamani. Depuis, j'ai le dessin réalisé au crayon de mon tout premier tatouage dans un cadre. Pourquoi ? Parce que j'aime pouvoir l'apprécier de manière très intime, que ce soit sur ma peau, sur le mur de ma maison ou dans un portefeuille de cryptomonnaie. »

Traduction : l’art s’exporte partout. À 45 ans, Scott Campbell en sait quelque chose. Outre ses collaborations avec différentes marques (Hennessy, Louis Vuitton) et ses expositions dans diverses galeries du monde entier, l’Américain a vu l’industrie du tatouage être complètement bouleversée ces dernières années : il y a des émissions de télé-réalité sur le sujet, la mode y prête toujours plus d’attention, tandis que les tatoueurs veulent plus que jamais être reconnus comme des artistes à part entière. L’intérêt des NFT est donc double : ils permettent non seulement de signer un tatouage, à la manière d’un peintre venant authentifier son travail afin de le rendre commercialisable, mais ils offrent aussi au dessin une vie plus longue, qui ne se limite plus au seul corps de son propriétaire et ne risque pas de subir les aléas du temps ou les rayons de soleil.

Il serait toutefois injuste de négliger leur intérêt sur le plan créatif. Scott Campbell, par exemple, voit dans sa plateforme l’occasion de publier des tatouages inédits, tout en les accompagnant d’un texte racontant le processus de création ou l’histoire cachée derrière ce dessin. Pour celui qui n’a pas accepté un seul nouveau client depuis sept ans, les NFT incarnent également une sorte d’alternative à la prédominance d’Instagram - un réseau social bien évidemment indispensable à la réputation et à la visibilité d’un tatoueur, mais visiblement contraignant. « C’est mon outil de communication principal, je ne peux pas le nier, mais je ne me sens pas en sécurité sur Insta, confie Scott, toujours enthousiaste au moment d’évoquer sa nouvelle lubie. Sur Insta, il y a plusieurs contraintes : tout le monde peut récupérer le dessin, des messages d’alerte interviennent dès qu’un tatouage est trop violent ou sexuel, etc. Ça vient mettre des barrières là où il n’y en a pas besoin. » Persuadé que les NFT peuvent encourager les tatoueurs à reprendre le contrôle sur leur travail, Scott Campbell continue sur sa lancée, ponctuant son argumentaire avec une certitude : « On n’est qu’aux prémices de cette révolution numérique. Si bien que la question n’est pas de savoir si les NFT joueront un rôle dans le monde du tatouage : tout l’enjeu est simplement de savoir quand cela se produira. »

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