Courtesy of Jonathan Tegbeu

Abdel Bendaher : une étoile est née

i-D a rencontré Abdel Bendaher, un des rôles principaux du très touchant et réaliste « Ibrahim » présenté au festival de Cannes en 2020, mais qui, épidémie de Covid oblige, n’est sorti sur les écrans qu’il y a une semaine.

par Patrick Thévenin
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02 Juillet 2021, 4:56pm

Courtesy of Jonathan Tegbeu

Pour son premier rôle au cinéma dans « Ibrahim », le premier long métrage de Samir Guesmi, Abdel Bendaher, 18 ans, casté dans la rue, joue le rôle d’un fils un peu turbulent qui a du mal à communiquer avec son père tout en cherchant son approbation et mieux le comprendre. Avec ce premier rôle qui lui a valu d’être nommé dans les révélations des Césars 2021, Abdel Bendaher illumine « Ibrahim » par son jeu tout en finesse qui le positionne d’ores et déjà comme un des meilleurs espoirs du cinéma français.

Comment t'es-tu retrouvé à faire du cinéma ?

Par hasard. Un dimanche, j'étais avec des amis au stade Porte de Montreuil, on était venu voir un ami qui jouait. A la mi-temps, on est sorti pour manger un truc et on remarque un mec très grand, avec un casque, des gants et une grosse moto, qui nous fixait longuement. Il s’approche de moi, du coup, pas tranquille, j’enlève les mains de mes poches et je me prépare à fuir, je me demandais si ce n’était pas un flic en civil. Il me dit : « Bonjour, je me présente, je m'appelle Samir Guesmi, je suis acteur. » et il nous raconte son parcours mais on ne le croyait pas ! Du coup, il a dû nous montrer sa tête sur Wikipédia et d’autres sites qui prouvaient qu’il travaillait dans le cinéma.  Puis il nous a expliqué qu'il était en train de faire des repérages parce qu'il allait réaliser son premier long métrage et nous a demandés s'il pouvait nous filmer pendant qu’on se présentait. Une semaine et demie après, alors que j’avais complètement oublié notre rencontre, je reçois un texto de Christel Baras, une directrice de casting qui me dit : « J’aimerais bien te voir. » J'étais le seul de mes potes à avoir reçu le message et du coup j'étais à fond. J'ai passé le casting dans la voiture de Christel, c’était un peu bizarre.

Tu avais répété le texte ?

Même pas ! Je suis arrivé, elle m’a donné les dialogues et pour faire bonne impression, je lisais les lignes tout en la regardant dans les yeux, histoire de faire comme si je l’avais déjà mémorisé. A la fin, elle me dit : « Y a moyen de faire quelque chose. » Puis les semaines passent, elle me rappelle pour passer un nouvel essai dans ses bureaux, et après plusieurs castings j’ai été pris pour le rôle.

Samir cherchait quel genre de personnage ?

Quelqu'un de très observateur, un peu sensible et fragile. Il cherchait surtout un rebeu et celui qui allait jouer lui quand il était plus jeune.

Tu viens d'où ?

J'ai grandi dans le 11e ensuite avec ma famille on a déménagé dans le 20 e et aujourd’hui on habite à Bagnolet. Je suis toujours chez mes parents, je n’ai que 18 ans. Je suis né en France, mon père est algérien et ma mère marocaine. Mon père a 78 ans, il est venu très tôt travailler ici, ma mère l’a rejoint ensuite, comme souvent.

Le cinéma, c'est une chose à laquelle tu pensais ?

Jamais sérieusement, mais quand ça m'est tombé dessus je me suis dit « Pourquoi ne pas essayer ? ». Le truc c’est que je n’imaginais pas du tout le cinéma comme je le connais actuellement, je pensais qu’il y avait un fond vert avec devant deux personnages qui lisaient des répliques que des assistants tenaient à bout de bras sur des pancartes (rires). Alors que c’est totalement différent, il y a toute une équipe et tu vis vraiment l'expérience à fond.

On peut parler de ton look dans le film ?

(rires) J'étais pas du tout à l’aise dans ces fringues, pas bien du tout, ils ne m'ont pas gâté ! J’avais une paire d’Air Max dégueulasse qui doit dater de Louis XVI, une chapka, un sac vert, un gros manteau noir moche. Je leur ai fait remarquer mais c’était fait exprès pour donner une image de pauvreté. Le pire ça a été quand on a tourné les scènes au lycée, il y avait des figurants mais aussi de vrais élèves et tout le monde me regardait bizarrement, on était en 2019, les gars mettaient des petits survêts, des Air Max, bref ils avaient le look beau gosse, et moi, avec ma tenue, on avait l’impression que je sortais des années 80’s.

J’ai lu que ton acteur fétiche c’était Tahar Rahim ?

C'’est plus un modèle qu’un acteur fétiche, quand j’ai commencé à tourner, je connaissais très peu le cinéma français, je préfère les films d’action comme le «  Joker ». On m'a proposé de regarder « Un prophète » et je suis tombé sous le charme du rôle de Tahar Rahim. Je m’en suis beaucoup inspiré, même pour ma coupe mais comme j’ai les cheveux bouclés ce n’est pas évident.

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​Courtesy of Jonathan Tegbeu

Quel effet ça te fait quand tu te vois au cinéma ?

C’est un peu gênant, tu ne reconnais pas trop ta voix, tes expressions du visage. Lors de la première projection je n’ai pas réussi à me regarder, je ne voyais que mes défauts. C'est pour ça que Samir m'a empêché de voir les rushes pendant le tournage. Des fois, j'essayais de gratter un peu et tout de suite il me disait : « Eh tu fais quoi là ! » 

Tu aimes le film ?

Oui vraiment, tout le monde se donnait à fond, on était comme une famille, très soudé et les gens le faisaient vraiment avec le cœur. Ensuite quand tu réalises que t'as été primé et récompensé, ça fait encore plus plaisir et tu adores encore plus le film.

Qu’en pensent tes amis et ta famille ?

Ils sont très fiers, c'est comme si j'avais fait ça pour eux parce qu’on sort de nulle part et si je peux les aider à faire quoi que ce soit je le ferais. Ma famille aussi me complimente mais mes parents aimeraient que je continue les études parce que j'ai tout arrêté.

Tu voulais faire quoi avant d’être acteur ?

Pompier, mais je me suis fait virer parce que j'ai séché deux jours et que je suis revenu comme si de rien n'était. Du coup j’ai enchaîné sur un Bac pro pour être technicien du froid et du conditionnement d'air, je n’ai pas vraiment choisi, j’avais des mauvaises notes en troisième et c’est le seul lycée qui m’a accepté. Mais je me suis fait plein de potes, on était tous fous, on était plus là pour s’amuser que pour étudier et du coup je n’ai pas obtenu mon Bac. Et puis après, il y a eu le Covid qui n’a rien arrangé.

Le tournage t'a changé ?

Beaucoup, notamment moralement, je me sens plus mature, plus calme, plus heureux car désormais j'ai un but précis, c'est plus comme avant où j’étais un peu perdu.

On commence à te reconnaître dans la rue ?

Un peu mais pas tant que ça, car j'ai pas mal changé physiquement depuis et on ne me reconnait pas de suite. L'autre jour, j’étais au consulat d'Algérie pour renouveler mon passeport et le mec au guichet me dit « Tu fais quoi dans la vie ? », je lui réponds « Pas grand-chose, je suis acteur. », je lui explique que j’ai tourné dans le film « Ibrahim » et comme il y a des affiches partout il m’a demandé de baisser mon masque, il m’a reconnu, on a beaucoup discuté et on a fait une photo ensemble.

Tes loisirs préférés ?

Le sport à fond, le street work-out, j'y suis allé ce matin à 7h du matin j'avais besoin de faire ma routine, c'est de la musculation basée sur le poids de corps avec les équipements que tu trouves dans la rue, mais on me répète souvent que je ne dois pas trop prendre de muscles si je veux faire carrière comme acteur.

Les pires vacances de ta vie ?

A Paris pendant le confinement même si je l’ai bien supporté car je faisais du sport du matin au soir, mais à force ça devient routinier et t’en peux plus.

Une fringue dont tu ne peux pas te passer ?

Les baskets Nike, j'aime toutes les Air Max, j'en ai quatre paires. Mais je ne suis pas non plus un sneaker addict.

Et la plus chère que tu possèdes ?

Une paire de Gucci dans les 1200 euros, je me suis fait un petit kiff avec mon troisième cachet.

Un objet auquel tu es attaché ?

Ma console, la Playstation 4, je n’ai pas acheté la version 5 parce qu’il n’y a pas GTA 6 dessus qui est mon jeu préféré.

Une ville ou un pays où tu aimerais habiter ?

Aux States à Los Angeles, ça me fait rêver, mais pour un an ou deux pas plus, et ensuite je reviens en France. Autrement la Grèce que j’adore.  

Une personne que tu n’aimerais pas être ?

Jorge Masvidal (un combattant de MMA, ndr), je ne l'aime pas du tout !

Le groupe dont tu connais tous les disques ?

PNL parce qu'ils sortent de nulle part, qu’ils avaient tout prévu et qu'ils sont aujourd’hui au sommet. Je suis fan de leur musique, notamment l’album « QLF », mon préféré. On a beaucoup de points en commun, d’un point de vue familial et social. Ils expliquent d’où ils viennent, la misère, ce qu'ils sont devenus, c'est pour ça qu'ils ne font pas d'interviews, parce qu'ils disent déjà tout dans leurs sons, ils n’ont pas besoin d’en rajouter.

Ton pire défaut ?

Je ne saurais pas le dire, je pense que ce sont ceux qui me connaissant qui peuvent répondre. Disons que je suis un peu fainéant à la maison, je ne range pas ma chambre, je n’aide pas trop au ménage…

Ta plus grande qualité ?

Le cœur ! Je suis quelqu'un de fidèle et partageur, je donne beaucoup et j'aime faire le bien autour de moi. J'essaie du moins. Je suis humain tout simplement.

Qu'est ce qui te fait le plus peur dans la vie ?

Être enfermé car je suis claustrophobe. J'ai vu une vidéo il n’y a pas longtemps sur les épreuves pour entrer dans l'unité du RAID et ça m’a effrayé, je ne pourrais jamais faire des trucs pareils.

Le Raid c'est quelque chose qui t'aurait tenté ?

J'aime beaucoup tout ce qui est militaire, surtout les légionnaires et la Légion étrangère, c'est extrêmement dur mais c'est ma passion, je pense que si je n’avais pas fait de cinéma je me serais engagé.

Qu'est-ce qui compte le plus chez l'être aimé ?

La personne que j'aime ? Ben qu'elle m'aime autant que je l'aime.

Ta devise dans la vie ?

Force et honneur.

« Ibrahim », un film de Samir Guesmi, en salles actuellement.

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