Young Man Posing for Polaroid, 1959; Parasol Party, 1951. Courtesy of Cherry Grove Archives Collection.

Cherry Grove en photos pour retracer l'histoire de cette utopie queer et hédoniste

Safe/Haven raconte l’histoire de Fire Island, à la fois comme lieu de fête mais aussi comme refuge pour la communauté queer underground de New York dans les années 1950.

par E.R. Pulgar
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16 Juillet 2021, 11:31am

Young Man Posing for Polaroid, 1959; Parasol Party, 1951. Courtesy of Cherry Grove Archives Collection.

Logé au coeur de Fire Island, la plage décadente au sud de Long Island où les fêtards queers de New York comme Andy Warhol ou Halston venaient se détendre l’été, se trouve le hameau de Cherry Grove. The Grove, comme les locaux et les habitués disent avec affection, est porteur d’une histoire centenaire, en tant que refuge queer tout aussi tranquille qu’hédoniste. C’est devenu un lieu à la mode dans les années 1930, et dès les années 1950, la majorité de la population était composée de personnes queers qui cohabitaient en harmonie avec les familles hétérosexuelles qui vivaient dans le coin.

Avant la crise du SIDA, avant que le mouvement de libération des gays ne prennent de l’élan et que la première pierre ait été lancée à Stonewall, Cherry Grove était l’un des seuls endroits aux États-Unis où les personnes queer pouvaient vivre leur réalité sans se cacher. Se rencontrant sans avoir peur du jugement ou de la persécution, sortant ensemble librement ou se révélant dans toute leur authenticité, et ce sentiment de libération se sent encore sur Fire Island aujourd’hui.

a shirtless man posing in a doorway and holding a cigarette
Weekend Guest at Hot House, 1958.

Safe/Haven est une exposition gratuite en extérieur à la New York Historical Society, qui présente l’histoire riche d’une époque à travers de tendres photos. Présentée en partenariat avec la Cherry Grove Archive Collection et co-curatée par Brian Clark, Susan Kravitz et Parker Sargent, la collection intime de photographie personnelle nous donne une idée de l’âge d’or de Cherry Grove : des fêtes costumées décadentes, des journées de détente à la plage et les personnes extrêmement courageuses qui ont osé vivre comme elles le souhaitaient malgré le danger.

« Pendant les années 1950, c’était extrêmement dangereux d’être identifié comme homosexuel. Une personne pouvait perdre son emploi, sa maison, sa famille, être arrêté, être agressé physiquement, ou même hospitalisé pour raison psychiatrique. Cet espace protégé et safe où on pouvait explorer son identité gay et expérimenter ouvertement avec une communauté, cela devait être tout simplement magique » dit Brian Clark au sujet de l’exposition.

two party guests wearing costumes and holding cups of tea
Outside of Bea Greer’s Home, Bea’s Brunch, 1951.

Un sanctuaire pour se protéger de l’oppression incessante et de la menace de la persécution, Cherry Grove était un endroit safe pour les visiteurs queer qui pouvait exister tout simplement sans avoir peur. La communauté permettait aussi d’exprimer sa créativité, que ce soit à travers des fêtes costumées organisées par des party girls comme Mary J. Ronin et Kay Guinness. La dernière disait à son mari « quand elle va au Grove, elle y va seule ». Il y avait aussi des performances par de jeunes talents comme Bob Levine, qui est devenu rapidement un classique des productions au Grove avec Rose, son alter ego drag.

Pour Parker Sargent, « Stonewall a toujours été précurseur pour les droits des homosexuels, et pour beaucoup d’entre nous, c’est là où a commencé notre vision de la communauté gay. Ces photos dissipent l’idée selon laquelle les personnes queers étaient seules et malheureuses avant le mouvement des droits homosexuels. Dans ce refuge unique de Cherry Grove, des femmes et des hommes gays se découvraient en exprimant leur sexualité d’une manière impossible même dans les bars de New York, et ramenaient cette liberté, cette acceptation, avec eux quand ils revenaient dans le monde dit réel pendant la période très difficile du McCarthisme ».

a man in a dress and sandals sitting on a porch
One Hundred Club Party, 1949.

Cet espace hors du temps était évidemment possible pour un public assez bourgeois : la grande majorité des personnes queers qui pouvaient profiter de la liberté de Cherry Grove dans les années 1950 et 1960 étaient souvent blancs ou au moins riches, ils avaient les moyens d’aller là bas. The Grove a vu toute une série d’artistes et d’écrivains (souvent encore dans le placard) profiter de la plage comme les écrivains anglo-américains Christopher Isherwood et W.H. Auden, le poète de la New York School et curator Frank O’Hara, la correspondante parisienne de The New Yorker Janet Flanner (qui signait sous le nom de plume Genêt d’après l’écrivain queer légendaire) ou encore le chéri du cinéma italien Gar Moore, dont les origines comme membre de la Cherokee Nation étaient typiquement effacées.

Parker continue, « En voyant ces images des années 1950, on voit surtout des visages d’hommes blancs. En tant que femme trans, je considère cela essentiel de rappeler que Cherry Grove est un safe space pour beaucoup d’entre nous encore aujourd’hui. Mes soeurs et frères trans, personnes de couleur, ou quiconque qui n’est pas respecté dans l’expression de son genre ou de sa sexualité, se retrouvent encore aujourd’hui sur ce bout de plage exceptionnel pour profiter de la nature et d’une communauté qui s’accepte ».

two women embracing on the beach in cherry grove, fire island
Patricia Fitzgerald and Kay Guinness, Cherry Grove Beach, September 1952.

Après le mouvement des droits civils dans les années 1960, les personnes noires ou latinos, tout comme les lesbiennes de la classe ouvrière et les personnes trans, ont tracé leurs chemins jusque Cherry Grove. Après la crise du SIDA dans les années 1980, c’est aussi devenu un lieu d’aide et d’entraide alors que beaucoup des membres de la communauté s’occupaient des uns des autres. Ces maisons laissées par ces hommes ont été largement rachetées par des lesbiennes de classe moyenne qui se sont assurées de la pérennité du Grove comme le paradis queer qu’il est encore pour beaucoup d’entre nous aujourd’hui.

Pour Brian, « la discrimination est un élément douloureux des États-Unis dans les années 1950, et si on ne peut changer l’histoire, il est essentiel qu’on en tire les bonnes leçons. C’était important pour nous de montrer que Cherry Grove et ses alentours sont restés un safe space pour une communauté de plus en plus inclusive qui accueille de plus en plus de femmes, de personnes de couleurs et de personnes trans ».

two men dressed up and holding a parasol on the beach boardwalk
Parasol Party, 1951.
three partygoers wearing diapers and mop wigs in 1950s fire island
Diaper Party, II, 1951.
7 Ed Burke in Ethel Merman's Mermaid Costume, CGAC.jpg
a portrait of a man wearing a mermaid costume in 1950s fire island
eight shirtless men embracing on the beach in fire island
Men on the Beach, ca. 1950.
two men posing outside the hot house fire island
Hot House, 1958.
a group of women socializing at dinner on fire island 1950s
Patricia Fitzgerald, Kay Guinness, Mary Ronin, and Bea Greer, Duffy’s Hotel, ca. 1950.
DJ Beast and Candy Stevens embracing on fire island
DJ Beast and Candy Stevens, Ice Palace, ca. 1980
a shirtless young man posing for a picture in a speedo
Young Man Posing for Polaroid, 1959.
a woman wearing a crystal headdress and holding a cigarette
End of Season APCG Ball, Community House, Woman with Headdress, September 1954.

Cet article a été initialement publié par i-D UK.   

Crédits


Photographie Cherry Grove Archives Collection

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LGBTQ