« Dégoutant et hystérique » : les céramiques de fins de soirées d’Alma Berrow

Cette artiste anglaise immortalise cendriers, nourriture ou préservatifs, des pièces à la fois comiques et touchantes inspirées par la nostalgie ressentie en confinement et par son obsession pour les maisons de poupées.

par Claire Beghin
|
08 Octobre 2021, 3:24pm

Vous l’avez peut-être croisée sur Instagram, où elle a commencé à poster cendriers, coquilles d’huitres et « To Do Lists » pendant le premier confinement. Ou l’an dernier à la galerie Yvon Lambert, à Paris, où elle exposait des bougeoirs en céramique fabriqués à partir des photographies de « sculptures de fromages » de l’artiste Ines Melia. Ou chez Liberty, à Londres, pour qui elle a imaginé des natures mortes façon vestiges de banquet, où des mégots sont écrasés dans des fruits de mer, au milieu de morceaux d’agrumes et de grappes de raisin, comme des vanités modernes. Mais si vous avez essayé d’acheter une de ses pièces, il y a de grandes chances qu’elle ait été affichée sold-out. 

IMG_7419.jpeg

« Je ne suis pas une entreprise, je ne peux pas produire plus que ce que mes mains me permettent. » plaisante Alma Berrow, qui s’est initiée à la céramique en mars 2020 dans l’atelier de sa mère, à Dorset, dans le sud ouest de l’Angleterre. « Ma soeur et moi trainions dans son atelier à la recherche de choses à faire pour tuer le temps pendant le confinement. Je ne m’étais jamais intéressé à la céramique, pour moi c’était le truc de ma mère, donc forcément l’inverse du cool. » s’amuse-t-elle. Quand la pandémie de Covid-19 a démarrée, elle venait de quitter son job (elle était le bras droit du directeur d’un club privé de Londres) et voulait travailler dans l’animation éducative. Prise, comme beaucoup, d’une envie de faire quelque chose de ses mains, elle reprend la couture qu’elle avait abandonnée il y a des années, après des études de mode, pour se faire un costume. « Il lui fallait des boutons, c’est là que j’ai eu l’idée de mégots en céramique. Ma mère m’a montré comment faire, puis j’y ai pris gout. »

IMG_6237.jpeg

Avec l’aide de sa mère et de tutos Youtube, elle commence à mouler des cendriers pleins de mégots, qu’elle poste sur Instagram. Très vite, des amis les achètent, puis des amis d’amis. Depuis, ça ne s’arrête plus. Cet été, Alma Berrow a pris part à sa première grande exposition collective à la galerie Timothy Taylor, à Londres. Baptisée « IRL : In Real Life », elle réunissait des artistes dont le travail a, comme elle, fleurit sur les réseaux pendant le confinement. Elle y présentait, sur une nappe à carreaux, une oeuvre qui ressemblait aux vestiges d’un diner entre amis : des mégots écrasés au fond d’une tasse ou dans une plaque de beurre, un sachet de thé dégoulinant dans une assiette, les cartes d’un jeu de tarot qu’on aurait tiré à la fin du repas… « Je crois que mon travail a touché quelque chose chez beaucoup de jeunes gens, au moment où on était tous nostalgiques de nos interactions sociales. » dit-elle. Alors faute de dépenser leur argent en club ou au restaurant, ils lui ont acheté des pièces, des symboles immortalisés du quotidien et de « toutes ces choses auxquelles on ne faisait pas attention avant de passer des mois enfermé avec. » 

IMG_2341.jpeg

Des pochons d’herbe ou de cocaine froissés au fond d’un cendrier, des notes griffonnées sur des morceaux de papier, un emballage de préservatif… « C’est le genre d’objet devant lequel on peut passer sans le voir pendant une soirée. Mais si on s’arrête devant deux minutes, c’est dégoutant, c’est hystérique, ça soulève des questions. » Paradoxalement, quand on lui demande ce qui l’inspire, elle évoque l’univers de l’enfance. Petite, elle était fascinée par le conte des « Deux vilaines souris » de Beatrix Potter, dans lequel deux rongeurs investissent une maison de poupée en l’absence de sa propriétaire. « J’adorais l’idée de vivre dans une maison de poupée, où le moindre objet est incroyablement bien fait, où on a envie de tout toucher. C’est ce que j’essaye de faire avec la céramique, des objets qui ne sont pas exactement conformes à la réalité, mais qui jouent avec la vision qu’on en a, un peu comme des trompes-l’oeil à la fois intriguants et amusants, presque cartoonesques. »

34BCC989-7A12-434D-A3D3-3E98109A8C49.jpg

Deux de ses pièces s’envoleront bientôt pour la Miami Art Week, avec la galerie Nino Meier. Elle travaille également sur une quinzaine de pièces pour une grosse collaboration à venir. En attendant, Alma Berrow a mis un frein à ses commandes. Le marché de l’art avance vite, mais elle continue de prendre son temps et de se consacrer à ses joyeuses obsessions personnelles : un grand diner, de la nourriture entamée, peut-être de la gelée… « quelque chose de comique et de touchant, qui me parle à un niveau intime, mais dans lequel tout le monde peut mettre ses propres souvenirs et trouver ce qui lui plait. »

IMG_0243.JPG
Tagged:
Londres
confinement
Alma Berrow