Capture d'écran vidéo Saul Nash

Que retenir des semaines de la mode de Londres et Milan?

Rêves sublimés, envies pré-Covid et regard vers l’avant : ainsi permet la mode-échappatoire de cette fashion week.

par Alice Pfeiffer
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03 Mars 2021, 12:42pm

Capture d'écran vidéo Saul Nash

Cela va faire bientôt un an que les fashion weeks, moments centraux à la vie d’une marque, se sont dématérialisées et ont migré vers un format numérique. Cette nouvelle incarnation laisse non seulement à voir une palette novatrice mais aussi des collections qui en dissent long sur les rêves d’une génération.

À Londres, capitale des enfants terribles, les créateurs ont chacun rêvé d’une Angleterre nostalgique, loin de la situation Covidienne que nous sommes en train de vivre.

Un monde sans genre, aux codes culturels remixés et sublimés. Comme par exemple chez Molly Goddart qui associe jupons en tulle XXL et kilts en tartans, rayures évoquant l’uniforme de polo, et des touches de denim. Voilà qu’Alice aux Pays des Merveilles, les punks et l’aristocratie se voient mélés dans un vestiaire onirique, rêvant d’un monde où le mélange des genres était encore une réalité urbaine.

Chez Art School, c’est la nuit fantasmée et actuellement disparue qui est au centre du rêve de ses créateurs : des robes fluides, coupées en biais, avec des détails en fausse fourrure ; mais aussi des modèles bodycon en paillettes, et échancrés ; des jupes en cuir verni suivies de des capes jusqu’au sol font appel autant au rock’n’roll qu’à l’ère victorienne par touches, rappel du puritanisme actuel. 

Autre hommage à un grand absent du monde actuel : le ballet, mis à l’honneur dans la collection Erdem. Sur une scène vide se succèdent des mannequins qui ne sont pas sans rappeler les ballerines de Degas : cheveux retenus par un bandeau, longs plissés, collants, jupes, gants, leggings. Les plumes façon Lac des Signes elles aussi rejoignent l’univers rêveur de la marque et la poésie des corps dansants.

La créatrice Roksanda Ilinčić, elle, réalise une vidéo à l’iPhone autour de la famille Richardson, les femmes de laquelle deviennent, en ses mots, des « Mythological Goddesses ». Elle suit trois générations de femmes dans des robes volumineuses et flirtant avec l’art contemporain dans un univers intime et pastoral, notamment le jardin où se sont succédées les générations. Du color block, des manches amovibles, des coups de pinceaux imaginent une collection aussi singulières que les personnes les incarnant.

Chez le jeune Saul Nash, la collection filmique intitule Twist se concentre sur le paysage sociétal de son enfance, les notions d’acceptation, de bravoure, d’affirmation de soi. Dans une mise en mouvement du sportswear, le créateur explore et déconstruit les stéréotypes associées aux masculinités urbaines et souvent stigmatisées dont il a fait lui-même l’expérience.

Xander Zhou se penche sur la vie digitale que nous traversons en créant un univers de Sims ludique, ou se succèdent des tenues urbaines, un déploiement d’outerwear aux pixels XXL, parkas, doudounes épurées. Les drapés couvrant la tête de Fashion East dans un climat « behind the scenes » ; les Perfectos arrondis, fleuris et XXL de Simone Rocha ou encore un simple torse masculin auprès d’une rose en papier pour Hillier Bartley signé David Sims : voici un Londontown qui rêve de pouvoir encore rêver.

Quant à Milan, c’est un message à la fois envolé et éminemment social que sa semaine de la mode a présenté.

We are Made in Italy dédiait sa vidéo au mouvement Black Lives Matter, dont le dernier en devenait, sans détour, le titre : le principe consistait à inviter plusieurs talents Noirs et non-blancs à montrer leur processus de création puis leur présentation. Le but ? Célébrer le métissage si souvent oublié du pays.

Pour Prada, Miuccia et Raf Simons continuaient la conversation entamée lors de la collection masculine la saison précédente. Autour de murs ouatés ou froids, la tactilité, la rencontre de couleurs et de textiles, le jeu entre intérieur et extérieur prédominait ce discours sur le genre et notre rapport au vêtement. La rencontre entre les deux créateurs apparaît notamment dans un  châle fourré rebrodé de paillettes, succédant à ensemble intégral et près du corps, des bottes-collants imprimées, et des longs gants comme pour un opéra post-moderne. Chaussures plateformes, manteaux d’hommes pailletés, col roulés ornant le cou sous chaque tenue : ces pièces furent ponctuées, à la fin de la vidéo, par une discussion entre des élèves à travers le monde en discussion digitale avec Prada et Simons. Un message démocratique et ouvert vers le monde comme rarement avant.

Côté Valentino, la maison optait pour la réouverture, le temps d’un show, du Piccolo Teatro di Milano, théâtre qu’elle voyait dixit, comme « un symbole pour Milan une façon consciente et progressive de faire de la Culture, un signe clair et incisif qui matérialise ce qu’est aujourd’hui l’identité Valentino: à la fois sensuelle et romantique, pleine de souvenirs, mais jamais nostalgique un lieu ». Là s’y promenait le chic tel que le fantasme Pierpaolo Piccioli, avec une silhouette crop sur de grosses bottes, des jupes plissées et des vestes-capes, des robes du soir minimales, et des pantalons d’homme écourtés. Au dessus de jeux de dentelles, de résilles et de voilettes, la gamme couleur en disait long sur cette vision des plus précises : noir, blanc, des touches de fluo et des pois venaient habiller un cloutage – et un esprit – des plus radicaux.

Et chez Fendi, un dégradé du beige au noir laissait entrevoir une garde-robe intemporelle, adaptée autant pour une vie active qu’un quotidien plus sage et décontracté, pour une femme sans pression générationnelle. Macramé géométrique, trench coat en fourrure, robes épurées en soie ou organza, mais aussi épaisses gourmettes ornées du monogramme de la marque : « Kim sait comment utiliser et respecter l’ADN de la marque, ce que cette collection montre » note Silvia Fendi au sujet de son nouveau directeur artistique Kim Jones. Ce dernier se dit notamment inspiré par Delfina Delettrez et son glamour incroyablement contemporain. Le contenu rendu disponible contenait un runway digital dans un musée et également des vidéos du backstage et du décor, permettant au public de se plonger plus profondément dans la collection aux teintes organiques et de voir l’envers d’un décor qui fait rêver des générations.

Finalement, Dita Von Teese, Hailey Baldwin et Winnie Harlow étaient quelques uns des visages à incarner la collection Moschino, ancrée dans un glamour Hollywoodien des années 50 transposée sur une scène de théâtre. Voilà que, sous forme de défilé scénique, le tailoring masculin était déstructuré, chamboulé ; que les hauts-de-forme se transformaient en bibi ; et que des impressions hyperréalistes de paysages rajoutait une patte aussi historique que cinématographique.

Alors que le monde entier est privé de vie sociale et culturelle, la mode devient un agent de changement, d’espoir et d’émotions partagées.

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