Alphaville / Illustration par Manon Gillier

La mode au cinéma : 7 films français vus par Catherine Baba

Pour i-D France, la costumière et styliste flamboyante a sélectionné 7 films dont la mode a, consciemment ou non, marqué le cinéma français.

par Claire Beghin
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30 Octobre 2020, 10:24am

Alphaville / Illustration par Manon Gillier

Si vous habitez Paris, vous l’avez probablement déjà croisée. Peut-être à vélo, vêtue d’un kimono, d’un turban, d’une paire de talons aiguilles et de grosses lunettes de soleil. Catherine Baba est de ces personnages un peu intemporels qui, avec le temps, se sont fondus dans la ville, en font partie autant qu’ils s’en détachent. En 1994, fraichement débarquée d’Australie, elle découvre les puces parisiennes, où elle chine des vêtements des années 1970, des pièces vintage Yves Saint Laurent encore peu chères à l’époque, et des vêtements des années 1920 qui trouvent autant leur place dans sa garde-robe fantasque que dans les collections d’un musée. 

Etudiante au Studio Berçot, elle s’initie au cinéma français, du surréalisme de Jean Cocteau, aux héroïnes de la Nouvelle Vague, et tombe dans le métier presque par hasard, à force de recherches et de rencontres. Aux puces de Paris, elle découvre aussi les photos d’Irina Ionesco, qui devient son amie. Près de 20 ans plus tard, en 2011, elle est nominée au César des meilleurs costumes pour My little princess, calqué sur la relation malsaine d’artiste à modèle qu’Irina a longtemps entretenue avec sa fille Eva, qui en a fait un film. « Le cinéma dialogue avec le réel. La mode y a son vocabulaire, mais il est avant tout psychologique. En tant que costumière, je dois comprendre ce que le personnage aurait envie de porter, mais aussi la relation qu’a l’actrice au vêtement. La recherche est d’autant plus excitante qu’elle est à la fois visuelle et psychologique. » Ci-dessous, Catherine Baba nous parle de 7 films qui ont marqué sa vie et son rapport à la mode. 

Qui êtes-vous, Polly Maggoo de William Klein, 1966

« C’est un film purement mode, et aussi très pop. Il y a de tout : de la fantaisie, du drame, Grayson Hall qui imite Diana Vreeland, Paco Rabanne, Courrèges… Et cette scène de funérailles de mode, à laquelle Jean Paul Gaultier a rendu hommage dans son dernier défilé. Il y a aussi des séquences très réalistes, filmées dans les rues du 10ème arrondissement de Paris. Le réel se juxtapose au caractère surréaliste de la mode, à travers le regard de William Klein, à la fois reporter et photographe de mode. »

Belle de jour de Luis Buñuel, 1967

« Un chef d’oeuvre majeur. Il s’agit de la première collaboration entre Yves Saint Laurent et Catherine Deneuve, une jeune actrice et un jeune créateur qui font leurs premiers pas ensemble. Pour l’époque, les costumes étaient très osés, tout comme le caractère du personnage joué par Catherine Deneuve, cette femme mariée qui devient complètement… belle de jour ! La dualité du personnage se traduit dans le vêtement. Le style est d’ailleurs très contemporain, on le reconnait dans la collection capsule A.P.C. dédiée à Catherine Deneuve. Les codes sont les mêmes. »

Histoire d’O de Just Jaeckin, 1975

« Un film typique des années 1970. Just Jaeckin, qui a aussi réalisé Emmanuelle et Madame Claude, était photographe de mode dans les années 1960, notamment pour le magazine indépendant Queen, qui faisait des choses qu’on ne voyait pas ailleurs. Il a l’oeil sensuel et érotique des photographes de l’époque, un peu camp aussi. On n’est pas non plus dans le porno, mais c’est les années 1970; la révolution sexuelle, les hippies, la musique et les expérimentations psychédéliques ont généré des choses créativement différentes. L’esthétique est plus que cinématique. Cette décennie, c’était aussi une continuité des années 1920 et 1930, de la même manière que les années 1980 faisaient écho aux années 1950. Ce sont des références qu’on trouve encore dans presque toutes les maisons de mode aujourd’hui, mais beaucoup plus épurées. »

Don Juan de Roger Vadim, 1973

« J’ai vu ce film pour la première fois il y a 26 ans, en arrivant à Paris. Ca m’a marqué. Les looks sont extraordinaires, assez camp aussi, ils incarnent toute une époque. Brigitte Bardot est sublime dans tous ses films, mais celui là n’a rien à voir avec Le mépris ou les autres, elle représente une femme forte, indépendante. Il y a de bons moments de cuir, ce total look en jean de Jane Birkin, ces moments de mode aujourd’hui très clichés mais qui, j’imagine, étaient très osés à l’époque. C’était plus femme, plus excitant, un bon mélange. » 

Cléo de 5 à 7 d’Agnès Varda, 1962

« C’est un de mes films préférés. Pour quelqu’un qui vient d’aussi loin que moi, il incarne parfaitement Paris. Corinne Marchand est encore tellement contemporaine. Ce n’est pas un film foncièrement mode, mais il y a un jeu visuel de la mode. Quand elle enlève son manteau, qu’elle enfile son peignoir, qu’elle visite une boutique de chapeaux, ou cette histoire avec le zip de sa robe. Il y a comme un dialogue entre ce qu’elle porte, ses gestes, elle-même et son personnage d’actrice. Ca rajoute quelque chose de très personnel au film. » 

Lola de Jacques Demy, 1961

« Anouck Aimée passe la plupart du film en lingerie et en trench-coat, notamment à La Cigale, ce célèbre restaurant de Nantes. Il y a cette légèreté dans le style, cette sensualité de la dentelle et des bas résilles, ce décalage vestimentaire intime par rapport au lieu, et à ce trench très masculin. J’ai découvert pendant le confinement que le film avait eu une suite, Model Shop, tourné à Los Angeles. Anouck Aimée devient cette Française à Hollywood, avec sa robe blanche, ses lunettes, son foulard blanc. Je pense que Tarantino a été très inspiré par ce film pour Once upon a time… in Hollywood. » 

Alphaville de Jean-Luc Godard, 1965

« Quand je suis arrivée à Paris, je n’avais pas encore l’oreille pour reconnaitre les accents étrangers. Je croyais qu’Anna Karina était française, c’est en voyant un documentaire sur elle que j’ai appris qu’elle était danoise. Les actrices étrangères comme elle ou Jean Seberg ont parfaitement incarné cette Nouvelle Vague, arrivée à une époque où le cinéma français était, en dehors des films surréalistes, encore assez brut. Tout à coup il y avait quelque chose de spontané,   les actrices sont le reflet de leur environnement, on voit Paris à travers elles. Il y a cette expression naturelle dans les dialogues comme dans le style, ce jeu d’androgynie, cette élégance plus spontanée. »

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