Courtesy of Alex Brunet

Le rap d'Ash Kidd est-il le meilleur aphrodisiaque de 2021 ?

Après trois ans d’absence, le Strasbourgeois ouvre de nouvelles perspectives avec "l’amour et la violence", un premier album où le rappeur embrasse avec la langue le spleen d'une relation qui s’achève en même temps que la culture de la ride.

par Maxime Delcourt
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01 Février 2021, 3:15pm

Courtesy of Alex Brunet

À observer le quotidien d’un artiste, on en apprend beaucoup sur les différentes façons de gérer l’acte créatif : certains font les cent pas, à la recherche d’une grande idée à saisir dans l’air, d’autres se retranchent à leur domicile, comme inadaptés au monde extérieur. À Strasbourg, Ash Kidd dit lui vivre selon une routine à laquelle il ne souhaite pas déroger, et surtout pas dans l’optique de mener la fast life propre à ces grandes métropoles où les buildings cachent le ciel. Là, non loin du quartier où il a grandi, continuant de profiter ainsi des mêmes saveurs, d’avancer avec les mêmes repères, il confesse prendre le temps de s’occuper de sa famille, notamment sa mère et sa grand-mère, selon des journées qu’il résume ainsi : « J’ai un chat, une chienne, j’arrose mes plantes, j’écris, je cuisine et je lis, surtout sur la spiritualité ou les énergies, dans l’idée d’évoluer, de proposer aux gens une meilleure version de moi-même. »

Ce mode de vie, a priori, ne dit rien de la musique d’Ash Kidd, si ce n’est que l’on fait bel et bien face à un artiste soucieux de ne pas se reposer sur ses acquis, un électron libre dont le talent fonctionne comme un aimant. La preuve, sur son premier véritable album, le Strasbourgeois a convié quelques producteurs de renom - Twinsmatic (Damso, Booba) et Dany Synthé (Gims, MHD, etc.), avec qui il a composé les trois singles de ce long-format (« Rouge », « Novembre » et « Hallucinations ») -, et même une légende du rap français : MC Solaar. Un rêve de gosse, à l’entendre : « J’écoute beaucoup de morceaux, beaucoup d’artistes, sans pour autant me focaliser sur des albums en particulier. Les premiers disques de Solaar, je n’avais pas l’âge de les acheter, mais j’ai toujours été fasciné par son personnage, son absence d’ego et la façon dont il travaille ses textes, sans filtre, mais avec une tonne de métaphores. »

À l’écoute de L’amour et la violence, l’ombre du roi Solaar plane sur de nombreux morceaux : il y a le vinyle de « Caroline » dans le clip d’« Hallucinations », l’interview de l’auteur de « Bouge de là » en conclusion de « Stelar », ou encore « Rouge », où Solaar pose un couplet parfaitement maitrisé, à la coolitude imparable. « J’avais envie de faire planer sa vibe tout au long de l’album. Je me retrouve dans ce qu’il est, je m’appelle Claude comme lui, et j’ai envie d’être le rookie qu’il était il y a 30 ans. » Il serait toutefois injuste de considérer L’amour et la violence comme une version actualisée de Qui sème le vent récolte le tempo ou Prose combat. Car, si les premiers EP’s d’Ash Kidd possédaient une vraie force, à défaut d’une grande originalité, rien ne laissait présager un disque aussi abouti et personnel.

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Courtesy of Alex Brunet

Abouti, car on sent que l’intéressé a pris le temps de peaufiner son univers, d’explorer différentes pistes (ballade romantique, guitare-voix, bangers, refrains pop) pour former ce qu’il nomme volontiers « un bordel organisé ». Il s’explique : « Il s’est écoulé presque trois ans depuis la sortie de mon dernier projet. C’est long, surtout dans le paysage musical actuel, mais c’est le temps qu’il me fallait pour revenir avec un son plus mature, qui traduit véritablement ma personnalité. » Personnel, car Ash Kidd, dans une démarche relativement introspective, y aborde sans aucune pudeur des thèmes relativement intimes, sans rien masquer de ses failles. Lorsqu’on lui demande s’il est difficile de se livrer avec autant de franchise à des inconnus, sa réponse fuse : « Ce n’est pas difficile, dans le sens où je suis seul chez moi, devant mon ordi et avec mon micro. Ce sont des moments où j’ai l’impression de pouvoir écrire et interpréter ce que je veux. Après tout, pourquoi faire croire que tout va bien ? Je n’ai personne à satisfaire ! Et puis c’est plus fort d’avouer que l’on est blessé plutôt que de masquer cette douleur derrière d’autres sentiments. »

Dans l’album, ces confessions intimes donnent « Novembre », « Un jour on s’oubliera » ou encore « Dans la ville » : autant de chansons auxquelles aucun poil d’avant-bras ne saurait rester insensible. L’atmosphère, les refrains, la mélancolie des mots choisis… Tout y est propice à la tendresse comme au dévoilement des sentiments. Sans pour autant se limiter à cette débauche de spleen, qui trahit une évidente tendresse.

« Atlantis », par exemple, propose un autre visage d’Ash Kidd, l’ancre dans une esthétique futuriste, quelque part entre la douceur de Frank Ocean, la nervosité d’Action Bronson et le sens du refrain qui claque à la Blood Orange. Mixé par l’omniprésent Nk.f (PNL, Orelsan, Niska), ce titre aurait d’ailleurs dû être le premier single de l’album : « C’était le plan, mais « Hallucinations » est arrivé entretemps, et s’est imposé de lui-même. Cela dit, « Atlantis » occupe une place importante, dans le sens où c’est le premier véritable morceau de l’album. Je voulais que ce soit une chanson puissante, futuriste, mais aussi très visuelle. D’ailleurs, « Atlantis » a été écrit avec une idée de clip en tête. Une vidéo où mon côté sombre traquerait mon côté lumineux, où toute la noirceur qui est en moi finirait par ressortir et prendrait possession de mon disque. »

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Courtesy of Alex Brunet

Faut de budget, Ash Kidd ne sait pas encore si cette idée pourra voir le jour prochainement. Seule certitude pour le moment : le rappeur a réussi à façonner avec L’amour et la violence une œuvre à son image, parfois schizophrène, tiraillée par des émotions contradictoires, et surtout très ambitieuse. « Je suis prêt à tout casser avec ce disque, je suis tellement confiant ». Peut-être même un peu revanchard ? « C’est vrai que j’attendais beaucoup plus du public français au moment de la sortie de mes premiers projets. J’étais un peu frustré, je n’avais pas reçu l’amour que je voulais. Mais c’est peut-être aussi parce que je n’avais pas assez donné. D’où la réflexion menée sur ma musique ces trois dernières années, afin de revenir avec un univers bien ficelé. » Vrai : L’amour et la violence est un album totalement singulier, de ceux dont on souffre de l’absence une fois l’écoute terminée.

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