Dina Oganova
, Extrait de la série I Am Georgia, 2017

8 photographes à découvrir à niort

Ils ont entre 25 à 39 ans et sont considérés comme la fine fleur de la jeune photographie internationale, pour deux mois au moins, ou bien davantage… Leur travaux sont exposés à Niort jusqu'au 20 mai.

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avr. 30 2018, 8:46am


Dina Oganova
, Extrait de la série I Am Georgia, 2017

Depuis 1995, les Rencontres de la jeune photographie internationale de la ville de Niort accueillent huit résidents, jeunes photographes sélectionnés par un jury, invités pendant deux semaines à concrétiser un projet de leur choix. En cette 24e édition, présidée par l’artiste Corinne Mercadier, les talents sont encore fulgurants. Ils regardent leur pays changé, s’intéressent aux histoires, aux paysages, parlent de liberté et d’identité. Entre France, Géorgie et Iran, voici huit photographes, déjà plusieurs fois récompensés et exposés, que l’on vous conseille sérieusement de suivre.

Laura Bonnefous

Extrait de la série Head in clouds, 2017

Laura Bonnefous pense ses images de manière sculpturale, entre installation, performance et photographie. Il suffit de s’attarder, et il le faut, sur ses différents travaux pour appréhender tout de suite l’univers de cette passionnée des objets et des espaces, qui a notamment reçu le Prix Pecto de la jeune photographie de mode en 2016. Laura a réalisé « Head in clouds » l’année dernière. « J’avais envie de traiter dans cette série, de l’ambivalence de nos pensées, de nos sentiments ». Noir et blanc, ciel et terre introduisent un corps lié à ses objets. « Je voulais simplifier au maximum le paysage, l’image, pour aller y prélever des formes qui vont retraduire les sentiments que j’ai voulu évoquer. » Un espace assurément métaphorique et d’une sensible délicatesse, qui a pris forme nouvelle, sans perdre son essence, pendant la résidence de création niortaise. De l’envie de travailler l’objet, le portrait, l’identité, Laura a pensé « Les Choses » y voir clairement une référence au livre de Georges Perec, un auteur dont les jeux et contraintes d’écriture inspirent souvent les expérimentations de la jeune artiste. Une série maîtrisée, inspirante, réalisée avec une habitante de la ville, devenue personnage, dont elle réécrit les souvenirs à travers des objets personnels. Où Laura ira, nous irons.

Negar Yaghmaian

Negar Yaghmaian, Home from Elsewhere, 2018

« Il y a quelques années, j’ai décidé de chercher un appartement à louer et j’ai réalisé que c’était très compliqué. Lorsque je prenais contact avec des propriétaires et que je leur disais que j’étais célibataire, ils me refusaient la visite. » Partant de ce constat, Negar Yaghmaian, talentueuse photographe de 33 ans vivant à Téhéran (Iran), compose « The Blind », des portraits de femmes célibataires ou divorcées, vivant seules ou avec enfants, parfois contraintes de tirer leurs rideaux à la demande des voisins qui ne veulent ni les voir, ni leur parler. Les jeux de lumière, visages éclairés par un trait de clarté, couleurs recherchées par l’objectif, disent un paradoxe. Malgré les évolutions, la société iranienne demeure traditionnaliste, moraliste et religieuse. « Je voulais montrer qu’il n’y a rien de choquant dans ce mode de vie, que nous sommes des personnes normales. Beaucoup en Iran veulent ignorer que ces femmes existent. Mais ces femmes n’ont pas honte, elles sont heureuses. » Le résultat est saisissant évidemment, les prises de vue laissant transparaître l’emprunte de ces moins de 30 ans (60% de la population iranienne) qui veulent vivre malgré les obstacles. Familière des problématiques iranniennes, Negar souhaitait pendant la résidence, créer un lien entre ce qui se poursuivait dans son pays et ce qu’elle vivrait à Niort - « Je suis ici mais mes pensées, mes sentiments sont toujours dans ma ville natale » - elle présente « Home from elsewhere ».

Dorian Teti

Sans titre, extrait de Bâtards, 2017

Le dernier projet de Dorian Teti s’appelle « Bâtards » et reflète son histoire personnelle - un père qu’il n’a pas connu, des demi-soeurs/frères qu’il a rencontrés tardivement. Et une curieuse découverte : entre 1975 et 2001 sont nées 63 personnes portant le même nom de famille que lui, autant d’enfants possibles, mais fictifs, du père. Il crée alors 62 portraits, fait poser ses modèles et fonde son propre visage dans le leur. Fratrie fantasmée qui questionne l’identité : « ces portraits ne sont ni moi ni eux. L’idée était de toujours laisser voir ce référent absent et de matérialiser peut-être cette absence, de la contrôler. C’est un univers complètement fictif. » On ne le remarque pas tout de suite mais oui, le mélange est partout. À son arrivée à Niort, dans un prolongement, Dorian avait envie de créer un lien fictif toujours, avec une famille niortaise, de s’insérer là où il n’a pas de place. Ça n’a pas loupé. Il présente un travail étonnant, « La visite ». « Occuper la place d’un fils dans ma propre famille m’apparaît souvent compliqué. (…) Je pensais venir incarner une absence, pouvoir occuper une place qu’on m’accorderait, et m’accaparer un lien. (…) C’est mon propre corps et ma propre place dans cette intimité étrangère que j’ai interrogés. » Reste à poursuivre ses projets en cours laissés à Paris, une mise en scène avec sa mère et un travail sur les récits d’apparition. Aucun doute que la justesse de ses idées saura se concrétiser et surprendre encore.

Manon Lanjouère

Extrait de la série Bleu glacé, polystyrène, 2017

« Bleu Glacé » décortique l’Islande. Manon Lanjouère, 25 ans, diplômée l’année dernière de l’Ecole des Gobelins, a conçu cette série lors (et au retour) d’un séjour sur ces terres nordiques de plus en plus piétinées par de trop nombreux touristes. Mêlant souvent expression scientifique et expression poétique, Manon Lanjouère propose là un « voyage imaginaire », un référencement, une mise en scène semi-fictive où cohabitent images, portraits, installations, textes pour offrir à notre imagination les éléments d’un paysage, ailleurs à toucher avec les yeux. Dans ces différents travaux - il faut voir ses Portraits - on retrouve cette idée de trace, celle qui fait aussi l’humain figé derrière son objectif, pétrifié. On pourrait ne voir que la froideur des blancs, s’exprime au contraire dans ses compositions l’importance, le besoin de conserver pour comprendre, de garder vivant en créant des personnages. Son travail réalisé à Niort puise aussi à une source immatérielle, la lumière, que nous devrions pouvoir toucher à travers la figure d’un physicien venu à Niort, décédé mais dont la présence reste éclatante dans la ville. Nous voilà spectateur avide, accro aux histoires de cette artiste dont l’enthousiaste se nourrit de la réinvention du monde.

Isabelle Ha Eav

Extrait de la série Howl, 2017

« Howl » est une série née d’un accident, d’une rencontre et d’une matière textuelle. Comment s’en étonner lorsqu'Isabelle précise que son travail s’appuie sur « l’instinct, le ressenti, l’impulsivité » avec un intérêt certain pour la matérialité du support photographique. Cette jeune photographe originaire de Paris, a pensé ce dernier projet au retour d’un road trip aux Etats-Unis. Là-bas, elle rencontre Buddy, un performer, ami du poète fondateur de la Beat Generation Allen Ginsberg. Il lui raconte qu’ensemble, ils lisaient le poème Howl dans des lieux divers de New York. Buddy dévoilera à Isabelle la 11e version remaniée du texte, devant être lue en public avant que Ginsberg ne décède. « Je suis revenue avec cette matière et je savais ce que je voulais en faire. Mais les photos que je composais ne marchaient pas ». Isabelle se penche alors sur une pellicule restée coincée dans l’appareil photo, « extirpée, confrontée à la lumière, à la perte, à l’oubli », laissée de côté. « J’ai commencé à graver le texte sur ces tirages, surtout sur les corps. » Un texte et 36 poses marquées par les contrastes, l’aléatoire, rassemblés pour dire ce qui peut être gardé en tant que traces. Des traces mais c’est finalement l’idée d’impermanence qui nourrit les pensées d’Isabelle. A Niort, elle a choisi de penser l’ In Extremis, « exploration d’un geste sans usages, surgissant. (…) Des corps, des mouvements, de l’humain qui essaie de s’extirper, des thématiques qu’(elle) tend toujours à formuler ».

Lisa Gervassi

Grand Canyon 2.0, extrait de la série Qu'en moi Tokyo s'anonyme

Dîplômée de l’Ecole d’architecture de Paris-La Villette, Lisa Gervassi a appris la photographie en autodidacte. Elle travaille à plusieurs projets en cours qui creusent « le rapport de l’homme avec son entourage ». C’est à travers deux séries qu’elle s’est présentée à Niort. La première, « Nigrum Exilium », travail né d’une solitude devenue recueillement, réalisé de manière intuitive (elle a inversé l’objectif de sa caméra). Un monde microscopique. On entrevoit des paysages devenus clichés, qu’elle a elle-même longuement observés, créant des liens qui disent son approche multidisciplinaire : une chanson évoquant une île, Imaginary Songs From Tristan Da Cunha (de Deathprod), des récits de voyage de conquistadors (elle a des origines mexicaines) et un texte dans lequel un homme décrit son expérience de naufrage, d’exil. La seconde « Qu’en moi Tokyo s’anonyme », du nom d’un recueil du poète Thibault Marthouret, qui explore le silence - et le rapport qu’entretient l’individu avec lui - dans différents espaces. Une mise en images de mots que Lisa s’approprie pour offrir un voyage cette fois, macroscopique. Naturellement, elle voulait s’intéresser pour la résidence, « à la limite entre ces deux mondes (petit/grand) ». Une piste qui l’a menée à « Atopie », une série autour de la peau, « système de protection de notre individualité et le principal lieu d’échange avec le monde extérieur ». Un entre-deux qui doit nous amener à répondre « à une nécessité vitale : celle de la croyance en l’identité et en la continuité de soi ».

Nia Diedla

Extrait de la série Maleza, 2017

Nia est franco-chilienne. Elle a 39 ans et se passionne pour le théâtre, la poésie et l’image. Le projet qu’elle a choisi de présenter en amont de la résidence s’intitule « Maleza ». Il marque son intérêt pour les racines, la généalogie, « cette mythologie que nous construisons avec les morceaux manquants », un lien entre réel et irréel qui se dessine à travers les mots, espagnols et français. Alors qu’elle s’installe en France, ses pensées vont à ses aïeules qui, de longues années avant, ont fait le voyage inverse, de l’Europe vers le Chili. « Je les imagine comme de l’herbe sauvage, de celle qui pousse partout et où je pousse moi aussi maintenant. (…) une herbe qu’on arrache mais qui revient toujours sans renoncer ». Elle se rapproche de ces femmes qu’elle n’a pas connues, jamais vues. « Une façon de comprendre mes racines », de saisir un passé qui vient lui murmurer des choses à l’oreille. Mais ne se cache-t-il pas aussi derrière les paupières, párpados ? Nia avait en tête pour cette résidence de « fouiller des histoires pour en faire une constellation qui raconte ce qu’il y a sous les paupières de Niort ». Elle livre les chimères de Léontine, profondément intimes, et prolonge un travail photographique qui prend force dans la langue autant que le regard, se développe dans un écrin fait de silhouettes en noir et blanc.

Dina Oganova

Extrait de la série I Am Georgia, 2017

Après des études supérieures en Russie, Dina Oganova, photographe documentaire dont les projets au long cours ont déjà beaucoup voyagé, retrouve la Georgie, ce pays natal dont elle sait si peu et qu’elle place donc au centre de son art. Sa série « I am Georgia » est un parcours qui capture l’étendue et la beauté d’un territoire à travers ses habitants. Et « My place », un projet pensé à Tbilissi, la capitale. Elle y rencontre ceux, bébés de 1991, qui constituent la « dernière génération née en Union Soviétique et la première à grandir dans la Géorgie indépendante ». Elle les photographie dans leur appartement, dont elle aime découvrir l’atmosphère et les détails, intérieur parfois marqué par le passé. Et les questionne - eux qui cherchent la liberté, la vraie - sur leur quotidien, leurs envies futures. « Je prévois de retrouver ces personnes tous les dix ans pour voir comment elles évoluent, ce qu’elles vont devenir. Certains ont déjà déménagé, se sont mariés…C’est un projet toujours en cours », qu’il faut regarder grandir. À Niort, Dina livre « Be Me », une série sur l’amour, personnelle, illustrée notamment par ces mots : « suddenly I found him again, in between all these trees and small roads, he was standing as a little boy in the river with flowers in his eyes and crying. It was him living in me. » Intime oui, mais le talent de Dina réside dans le regard franc et sensible qu’elle porte sur les êtres, nous donnant accès à leurs pensées et par là même, aux nôtres.

Exposition à l’Hôtel de Ville de Niort jusqu’au 20 mai.