Gauche : Jazzelle porte une veste et un collier Junya Watanabe, un t-shirt Cyberdog et ses propres boucles d'oreille et grill. Droite : Manteau Burberry. Chaussures Rick Owens. 

jazzelle zanaughtti : la nouvelle renégate de la mode

Jazzelle est bien plus qu'une mannequin. Elle est un mouvement, une transgression des règles, le vent d'air frais dont la mode a besoin. i-D a rencontré cette icône de la beauté alternative.

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avr. 19 2018, 11:10am

Gauche : Jazzelle porte une veste et un collier Junya Watanabe, un t-shirt Cyberdog et ses propres boucles d'oreille et grill. Droite : Manteau Burberry. Chaussures Rick Owens. 

Cet article a été initialement publié dans le n°352 d'i-D, The New Fashion Rebels Issue, Été 2018.

Le nom du compte Instagram de Jazzelle Zanaughtti incarne à la perfection la manière qu’a notre génération d’embrasser – voire d’exhiber – ses insécurités. La mannequin de 22 ans a opté pour @uglyworldwide, un choix aux antipodes de sa merveilleuse dégaine androgyne. Mais cette appellation reste manière très juste de renouer avec l’approche de la vulnérabilité que nous avons développée. Nous publions des mèmes cyniques, histoire de nous amuser de nos défauts, et nous transformons Instagram et Twitter en « safe places » où discuter de nos failles.

Jazzelle a joué un rôle majeur dans ce mouvement, célébrant l’anormal, le bizarre, une imagerie freak rafraîchissante. Elle partage constamment à ses plus de 400 000 followers des selfies mettant en avant sa vision peu conventionnelle de la beauté, apparaissant avec des objets collés sur le visage, des perruques néon sur la tête ou des sourcils rasés. Son style dégenré, affranchi de toute règle, traduit un rejet des standards de beauté traditionnels. Parce que même si Jazzelle a été la muse du photographe renommé Nick Knight, même si elle est devenue une icône millenial et a défilé pour des marques comme Gypsy Sport et Ashish, elle pense toujours « faire tache » dans le milieu.

Jazzelle porte une veste et un collier Junya Watanabe, un t-shirt Cyberdog et ses propres boucles d'oreille et grill.

« Je n’étais pas sûr d’être adaptée au mannequinat, raconte Jazelle, à l’aise dans son baggy, son hoodie oversized et une paire de toutes petites lunettes de soleil à la Matrix accrochée au col. D'ailleurs je me suis faite éjecter de ma première agence à cause de mes performances artistiques. »

C’est dans le bureau du Flatiron District de son agence, New York Models, que l’on retrouve la mannequin originaire de Detroit, à la fin de la Fashion Week new-yorkaise, juste avant qu'elle ne s'envole à Londres pour sa prochaine série de shows. Quand on lui demande pour qui elle va défiler, elle répond, amusée, en levant les yeux au ciel. « Tu sais quoi ? Je ne peux même pas te dire. Je ne savais pas que j’allais à Londres jusqu’à il y a deux jours. »

Toutes pièces Rick Owens.

Jazzelle a une manière bien à elle de cultiver son authenticité. Elle est aussi vulnérable dans la vraie vie qu’en ligne. Elle s’ouvre facilement, parle du moment où elle a « touché le fond », juste avant de quitter Chicago pour New York. Rien n’allait : elle avait trois boulots à la fois, s’embourbait dans une relation amoureuse avec « un homme plus âgé, abusif » et se débattait pour payer ses factures et aider sa mère dans le même temps. « J’étais vraiment dans un mal profond – je faisais la fête tout le temps pour oublier la douleur, » se souvient-elle, le regard perdu sur la table devant elle, se remémorant cette période difficile. « Personne ne veillait sur moi. Mon copain de l’époque et mon entourage me répétaient que personne d’autre ne pouvait me comprendre. Que je n’arriverais à rien dans la vie s’ils n’étaient pas dans ma vie. » Jazzelle était en recherche de contrôle. Un contrôle qu’elle a trouvé en se rasant la tête. « Je me suis réveillée un matin et je me suis dit ‘allez, je m’en tape, j’en ai marre des gens qui me disent comment être, comment me comporter. C’est fini.’ » Et comme ça, elle a troqué ses longues boucles pour une coupe à ras, désormais sa signature esthétique. « Au final, c’est devenu une métaphore bien plus significative que je ne le pensais, affirme Jazzelle en rigolant, évoquant cette phase comme son moment Britney 2007. J’en avais juste marre. J’étais prête à passer à autre chose, prendre un nouveau départ. » Et elle ne s’en doutait peut-être pas à l’époque, mais sa nouvelle coupe de cheveux allait justement lui ouvrir les portes d’une nouvelle vie.

Robe Melitta Baumeister.

Son nouveau look a mis en relief son allure androgyne et attiré l’œil de quelqu’un de spécial : Nick Knight. Le photographe a contacté Jazzelle après avoir vu ses photos sur Instagram. « Il m’a dit qu’il aimerait organiser un shooting avec moi à Londres, se souvient Jazzelle, encore excitée par ce souvenir. Je lui ai dit, ‘j’adorerais venir, mais je suis ruinée. Alors… si vous pouvez me payer le trajet, oui !’ » Et pour une fois, les choses se sont passées sans heurts (malgré le fait d’avoir passé quelques heures coincée à la douane britannique). Comme prévu, Jazzelle était immortalisée par Nick Knight en Comme Des Garçons. Quand elle revoit les photos du shooting qui a changé sa vie, elle dit déceler dans ses yeux « la paix et la sérénité ». Et elle se met à pleurer, sèche ses larmes avec la manche trop longue de son hoodie. « C’était le plus beau moment de ma vie, assure-t-elle entre deux sanglots. Oui, j’avais une vie avant ce shoot, mais c’était une vie vraiment merdique. »

Deux ans plus tard, Jazzelle est l’une des mannequins les plus en vogue de l’industrie. L’époque où personne ne croyait en elle est loin, très loin. Elle traîne avec elle une foule dédiée de fans et followers du monde entier ; des gens qui lui envoient leurs œuvres d’art et qui la questionne sur tout : ses secrets de l’estime de soi ou ses conseils maquillage. C’est facile de comprendre pourquoi tant de personnes se reconnaissent en elle : elle a montré au monde que ce n’était pas un problème de sortir des cases. Elle utilise ses légendes Instagram comme des lettres pleines d’émotion. L’une d’entre elles se démarque : elle y évoque la douloureuse expérience qu’est grandir. « Eventually I stepped my pussy game up and they left me the fuck alone for the most part, » écrit-elle. Il se dégage de ses textes une honnêteté toute particulière. Une manière pour elle de dire au monde que certaines cicatrices ne peuvent pas être refermées à coups de photoshoot et de défilés de mode. Malgré toute l’inspiration qu’il communique, Jazzelle affirme que son compte Instagram est d’abord pour elle. « J’utilise Instagram comme mon journal intime. Tous les conseils que tu peux lire sur ma page, ils sont aussi et d’abord pour moi, je ne parle à personne. C’est pour que je puisse y revenir, dans quelque temps, lire et me dire ‘Okay, ce jour-là j’ai dit ça, il faut que j’en revienne à cette pensée positive.’ »

Jazzelle hésite à accepter le statut de modèle – elle ne fait que partager ce qu’elle connaît. « Je suis une personne queer, et j’ai été harcelé pendant très longtemps, raconte-t-elle. Alors quand ces sujets sont arrivés sur le devant de la scène, je les connaissais déjà très bien. » Jazzelle se souvient des amis LGBTQ qu’elle s’est faits à Chicago. « Aucun de nous n’avait d’argent, rigole-t-elle, mais c’était une atmosphère si créative, on arrivait tous à faire de belles choses avec le peu qu’on avait. » Alors que notre moment ensemble arrive à sa fin, la conversation en arrive à ses conseils de vie. Plutôt que de suggérer la lecture d’un livre, une vidéo ou une organisation à rejoindre, elle délivre une philosophie simple : « Tu dois vivre dans le monde, le monde ne doit pas vivre autour de toi. » Et c’est exactement ce qu’à fait Jazzelle depuis son moment Britney Spears 2007.

Robe Saint Laurent par Anthony Vaccarello.
Chemise, pantalon et chaussures Vetements.
Chemise, pantalon et chaussures Vetements.
Haut et ceinture Louis Vuitton.
Manteau et chaussures Raf Simons.
Manteau Céline. T-shirt AG Jeans. T-shirt du studio. Pantalon Palm Angels.
Manteau Burberry. Chaussures Rick Owens.
Jazelle porte une veste et un collier Junya Watanabe, un t-shirt Cyberdog et ses propres boucles d'oreille et grill.

Credits


Photographie Daniel Jackson
Directeur mode Alastair McKimm

Maquillage Hannah Murray, Art + Commerce. Manucure Rica Romain, LMC Worldwide avec Chanel Le Vernis. Assistance photographie Mitch Stafford et Tim Hoffman. Manager digital Karen Goss. Assistance stylisme Maggie Holladay et Desiree Adedje. Assistance maquillage Colby Smith. Directeur casting Samuel Ellis Scheinman pour DMCasting. Mannequin Jazzelle, New York Model Management.

Cet article a été initialement publié dans i-D UK.