faire son coming out : liberté, obligation ou privilège ?

Au sein de la communauté LGBTQ, le coming out est présenté comme un rite de passage impératif. Mais pour certains, les conséquences familiales, sociétales, sont un prix trop cher à payer.

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mai 11 2018, 8:55am

Faire son coming out : une existence politique
En grandissant au Qatar, je me suis vite rendu compte que les lois et la rhétorique à propos de la communauté LGBT n’étaient pas de mon côté. Je ne sais pas ce que j’aurais fait si je n’avais pas eu le privilège et l’opportunité de déménager à Londres. Mes amis queer qui vivent encore au Qatar ont des vies LGBTQ actives. Ils ont des amis queer, ne fuient pas le sexe et les relations amoureuses qui vont avec. Mais la plupart n’ont pas encore fait leur coming out auprès de leur famille ou du reste de la société qatarie. Quand on lui demande ce qu’il se passerait s’il décidait de sauter le pas, Hamza, un jeune homme qui vit à Dubai avec son petit ami, répond, « une peine de prison d’entre 3 et 10 ans, ce qui reviendrait à briser ma carrière et ma vie. » Mes propres difficultés m’ont forcé à me séparer, presque littéralement, de ma famille et de cette société qatarie.

Les médias LGBTQ mainstream mettent l’accent sur l’importance de faire son coming out, sans jamais explorer les nuances, le contexte qui s’impose aux gens et l’impact qu’il peut avoir sur leurs vies pendant et après leur coming out. C’est un acte que l’on présente comme un rite de passage crucial au sein de la communauté LGBTQ. Un acte qui doit être accompli pour le bien de tous. Le film Love, Simon de Greg Berlanti, sorti en mars dernier, est la dernière itération de ce récit du coming out, qui met aussi l’accent sur l’importance de vivre sa vie LGBTQ de la façon la plus authentique possible. Mais il existe une perspective alternative.

« Même quand les gens sont bien intentionnés, c'est toujours très énervant que des inconnus pensent utile de nous donner leur approbation. »

Être un message politique ambulant
Si plus de personnes faisaient leur coming out publiquement au Moyen Orient, les problématiques queer auraient plus de visibilité et participeraient à un changement positif. Mais à quels prix individuels ? Omar, qui a grandi au Qatar, raconte : « Ma famille couperait les ponts, c’est certain, » et « de nombreuses connaissances feraient sûrement de même. » Ce serait admirable, sans aucun doute, mais personne ne devrait être obligé de devenir activiste. Ce n’est pas juste de jeter tant de pression sur les épaules d’individus, particulièrement pour un tel acte, hautement plus facile à dire qu’à faire. Faire son coming out n’est jamais simple. Il existe déjà des challenges de taille pour des jeunes queer grandissant dans des endroits comme Londres, alors cela peut-être bien plus difficile dans des endroits qui sont ouvertement intolérants à ce sujet.

Les vies queer sont intrinsèquement politiques. Mon partenaire et moi avons compris qu’afficher notre affection en public est plus compliqué pour les couples queer. On ne le fait habituellement pas, par exemple, quand nous sommes dans les rues de Londres. Assurément, lire des témoignages de couples gays ayant été harcelés pour avoir osé se montrer de l’affection en public nous a rendus un peu nerveux, mais l’attention « positive » nous a tout autant découragés. Un jour, pendant un concert, un groupe de jeunes femmes nous a filmés pour Snapchat parce que nous étions « trop mignons » ; un homme dans un club hétéro a rigolé en nous voyant danser tous les deux, avant de nous lâcher un sourire bienveillant et « ne vous inquiétez pas, tout va bien, aucun souci. » Même quand les gens sont bien intentionnés, c'est toujours très énervant que des inconnus pensent utile de nous donner leur approbation. La meilleure manière de souligner notre différence. Les signes d’affection en public de la communauté LGBTQ sont forcément politiques, même dans une ville célèbre pour sa tolérance à cet égard, comme Londres. Parfois, nous n’avons simplement pas envie de gérer les réactions quelles qu’elles soient, et nous devrions avoir ce droit.

« Des études ont montré que le coming out réduisait généralement la dépression, mais elles se concentraient sur des panels de participants majoritairement blancs. »

Parfois, c’est nul le coming out
Dans certains contextes, le coming out peut avoir des conséquences négatives. Des recherches ont suggéré l'importance décisive de l'environnement sur les effets associés au coming out. Une étude a par exemple expliqué comment les personnes évoluant dans des environnements tolérants et faisant leur coming out finissaient par avoir une meilleure estime d’eux-mêmes. Cependant, les individus queer évoluant dans des environnements conservateurs peuvent se sentir davantage en sécurité à l'intérieur du placard que lorsqu'ils en sont sortis. Des études antérieures ont par ailleurs montré que le coming out réduisait généralement la dépression, le problème, c'est qu'elles se concentraient sur des panels de participants majoritairement blancs. Récemment, une étude centrée sur les lesbiennes, et qui prenait en compte l’ethnicité, en arrivait à des résultats similaires, même si moins tranchés. Il y était déterminé que, pour les lesbiennes de couleur, le contexte et le timing semblaient avoir plus d’importance en termes de santé mentale que le seul acte de faire son coming out. Les réactions négatives paraissent avoir des effets plus longs que les réactions positives. Ce qui contredit directement l’association mainstream entre le coming out et ses effets exclusivement positifs.

Se retrouver dans une bulle
Des contextes différents, ça veut dire des expériences différentes du coming out. Beaucoup de mes amis occidentaux, LGBTQ ou hétéros, ont essayé de me pousser à faire mon coming out. Le faire dans des endroits gay-friendly, comme ici à Londres ou dans d’autres grandes villes occidentales, peut être libérateur et facteur de bien être mental. Mais tout le monde ne vit dans des endroits tolérants de la communauté LGBTQ, même dans ces villes-là. Mon partenaire, un gay blanc norvégien, m’a dit très tôt dans notre relation que les personnes queer en Norvège n’avaient pas à faire face à la discrimination ni même à l’anxiété du coming out, ce que je trouvais dur à croire vu ma propre histoire. Lui a grandi avec un couple gay dans son quartier et a fait son coming out à 16 ans sans grande difficulté. Cela dit, nous avons découvert plus tard que sa propre expérience ne faisait pas loi dans son pays. Depuis, nous avons rencontré des Norvégiens blancs qui ont eu affaire à des familles en totale désapprobation. C’est facile de se retrouver dans une bulle parfois.

« Mon statut était compliqué, dans la mesure où mes frères et sœurs étaient au courant mais pas ma mère. J’étais "out" en Europe mais je ne l’étais toujours pas sur Facebook. »

La purge Facebook
Quand j’ai rencontré mon partenaire et que notre relation a commencé à devenir sérieuse, l’une de nos premières conversations a concerné le fait d’être « out ». Il a été tout de suite très clair avec moi : il n’était pas question pour lui de fréquenter quelqu’un qui soit « dans le placard ». C’était pourtant loin d’être facile d’assumer mon homosexualité, dans la mesure où mes frères et sœurs étaient au courant mais pas ma mère. J’étais « out » en Europe mais que je ne l’étais toujours pas sur Facebook.

Cet été, j’ai décidé de retirer de Facebook toutes les personnes qui ignoraient que j’étais gay. En regardant ma liste d’amis, j’ai compris que je ne connaissais pas suffisamment bon nombre d'entre eux : je ne pouvais pas risquer que la mauvaise personne découvre mon homosexualité et décide de vendre la mèche. J’ignorais les conséquences que cela pouvait avoir sur mes futures visites au Qatar. Est-ce que cela pouvait me mener en prison ? M’exposer aux coups de fouet ? « Seulement » à l’exclusion sociale ? Je n’étais pas curieux de savoir. J’ai donc supprimé la moitié de mes « amis ».

Conséquences divines
Il me reste à faire mon coming out auprès de ma mère. Nous discutons régulièrement, et partons souvent dans de grandes conversations concernant le monde, la politique et la religion. Ma mère est croyante, elle pense que l’enfer et le paradis sont des choses qui existent. Elle serait triste si elle découvrait que j’étais gay. Mais même si ça devait être étrange au début, je ne doute pas que nous puissions continuer à avoir une bonne relation. Elle soutient tous ses enfants, malgré la tristesse que lui cause le fait que certains d’entre nous ne sommes pas religieux. Elle craint les conséquences divines dont elle nous croit menacés.

Je ne crois en aucune conséquence divine mais j’ai de l’empathie pour ma mère. Je lui cache peut-être une grande partie de ma vie, mais il y a d’autres facteurs à prendre en compte. Omar, dont je parlais plus tôt, a lui aussi d’autres choses à considérer. Comme il l’explique, il est entouré par une culture de la honte et il ne veut pas causer « la mort de [sa] famille d’un point de vue physique et social » en faisant son coming out. Hamza dit : « Mon père est vieux, diabétique, il a survécu par deux fois à un cancer et vit avec la maladie de Parkinson. Pourquoi devrais-je alourdir sa peine ? » La visibilité de la communauté LGBTQ est essentielle, mais il est important de comprendre que certains de ses membres ont de plus grands combats à mener que d’autres. Nous devons nous battre pour une société dans laquelle personne ne devrait s’inquiéter à l’idée de faire son coming out. Mais à la fin, c’est à moi qu’il revient de décider si je souhaite le faire ou pas. Les vies des personnes LGBTQ sont politiques et il est important de le garder à l’esprit, mais tout le monde ne peut pas assumer d’être un porte-drapeau.

L’auteur de cet article souhaite conserver l’anonymat.