en plein brexit, les fontaines d.c. prennent les rênes du post-punk

Ne leur parlez pas d’appartenance à la nouvelle scène rock d’Outre-Manche : les cinq Dublinois signent un manifeste post-punk singulier qui renoue avec la richesse de la culture irlandaise et s’oppose aux effets de mode londoniens.

par Pascal Bertin
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12 Avril 2019, 11:17am

« Je vais me faire plein d’argent » (« Too Real »), « mon enfance était petite mais je vais devenir gros » (« Big »). On serait à Londres ou Manchester, nul doute que ces mots aux chevilles enflées seraient ignorés, l’arrogance étant la béquille d’un certain rock britannique qui se mord la queue depuis trois décennies. Mais l’accent ne saurait mentir, nous sommes ici à Dublin. Dans la capitale irlandaise, une nouvelle vague de rockers insoumis cherche à se faire entendre tout en revendiquant des origines leur évitant de copier par-dessus l’épaule de leurs aînés et d’en oublier l’essentiel : la musique. Vu que les gars de Fontaines D.C. sont nés dans les années 1990, leur discours aurait très bien pu passer par le rap. Mais leurs héros ont pour nom Iggy et Lou, et tous les cinq crachent un rock nerveux sur un nombre d’accords réduit à son minimum légal depuis 1977. Une voix à la limite du spoken word version punk, le chanteur Grian Chatten ne se risque jamais vers les graves ou les aigus, comme un Jonathan Richman des Modern Lovers de la toute première heure, sans ne jamais sonner neutre pour autant. Ça donne Dogrel, un premier album coup de poing de 40 minutes : 11 titres de concentré sans concessions d'une rage post-adolescente qui en rendrait d’autres maladroits mais confère à Fontaines D.C l’urgence qui manque à leurs congénères - à qui on reprochera de faire beaucoup de bruit pour rien.

Dans un chaos maitrisé qui ne joue pas sur le cri primal punk mais sur une tension permanente jusqu’à la balade irlandaise finale, les cinq visent juste et fort, peut-être parce que l’Irlande est un peu plus près de leur Amérique de cœur, mais surtout, à l’écart de cette Angleterre aux groupes autocentrés sur leur dressing. i-D a rencontré le charismatique Grian Chatten et le bassiste Conor Deegan.

Comment avez-vous vécu ces derniers mois un peu fous ?
Conor Deegan : Honnêtement, tout s’est fait de façon progressive. On a commencé par sortir des singles, donner des concerts, on a joué en Irlande puis dans d’autres pays en commençant par l’Angleterre. On est passés d’un peu de concerts, à plus de concerts, jusqu’à beaucoup de concerts. Et depuis qu’on a enregistré notre album en septembre, ça n’a pas arrêté.

Est-ce que jouer autant sur scène vous a aidés à progresser ?
CD : Je me sens clairement plus sûr de moi en live.
Grian Chatten : Oui, j’ai l’impression de creuser et d’approfondir à chaque concert. Tout en cherchant à retrouver la fraîcheur de l'expérience chaque fois que nous jouons, histoire de ressentir quelque chose de nouveau. J’ai l’impression que nous sommes de plus en plus investis émotionnellement. Il peut m’arriver d’être sur scène et de me sentir au plus bas à force d’exprimer pleinement le sens des chansons. Ça devient de plus en plus intense pour moi.

Ça n’a pas été trop dur de capturer en studio votre énergie et la tension de vos morceaux ?
GC : Dès que j’entends notre musique, que ce soit sur scène ou en studio, je me mets à transpirer… Même chose en session pour une radio, pour une répétition, ça me ramène toujours aux conditions dans lesquelles j’ai écrit telle chanson, à l’endroit où j’étais, aux émotions du moment…
CD : On avait plusieurs albums dont le son nous plaisait, comme celui du groupe Goat Girl. On a vraiment aimé la façon dont le producteur Dan Carey capturait leur son live. Il a d’ailleurs décidé de nous enregistrer dans les conditions du live, c’était ce qu’on voulait.
GC : Pour Goat Girl, il a réussi à saisir leur univers, comme si un monde spécifique était gravé. C’est un grand producteur avec beaucoup d’empathie.

Votre musique renvoie à un style et une époque, le post-punk. Êtes-vous à l’image de la nouvelle génération, bien plus ouverte aux autres styles de musiques ?
GC : Oui, définitivement. Le fan exclusif de rock nous semble appartenir au passé. Notre génération est plus ouverte. On se sent différents, on accepte effectivement volontiers les autres styles de musiques.
CD : Nous avons pour la plupart grandi avec un post-modernisme aujourd'hui incontournable de notre société. On ne va pas dans un magasin de disques en y cherchant le bac country-music. Avec Google ou YouTube, tu as tous les groupes à portée, sans qu’ils ne soient plus confinés dans une sous-culture comme a pu l'être le punk, par exemple.

Quelles sont les figures majeures de la musique qui vous ont montré la voie ?
GC : Celles qui nous ont poussés dans la musique, ce sont les Pogues, les Beach Boys, les Dubliners… mais je ne cite pas The Fall, tu vois.

C’est pourtant une comparaison qui revient souvent, non ?
GC : Je ne connaissais pas avec de lire des critiques les mentionnant. J’aime beaucoup. Je peux même m’identifier à Mark E. Smith en comprenant d’où il vient, le pourquoi de son écriture. Mais il n’a pas influencé mon chant. Non, c’est plutôt Lou Reed, Jonathan Richman, et même Bob Dylan.
CD : Je veux ajouter Girl Band, un groupe irlandais qui a créé une musique étrange et bruitiste, qui a bien résonné dans la scène de Dublin. Ils nous ont vraiment inspirés.
GC : Mes parents se sont rencontrés dans un pub irlandais en Allemagne. Ils jouaient tous les deux dans des groupes de reprises de chansons traditionnelles, à la manière des Pogues ou des Dubliners. Ma mère m’a donné naissance peu de temps après et j’ai grandi dans cette musique dès mon plus jeune âge. Vers 9 ou 10 ans, j’ai commencé à écrire mes propres chansons. En même temps, j’adorais le football, je voulais jouer au Liverpool FC. Je collectionnais les vignettes et en voulais plein pour compléter mon album. Mon père m’a dit que je n’en aurai pas si je ne connaissais pas quelques chansons par cœur. J’en ai donc appris une dizaine, et j’ai fini par avoir mes paquets de vignettes.

As-tu au moins réussi à finir l’équipe de Liverpool ?
GC : Presque, il ne me manquait qu’un goal je crois.

Avez-vous aussi été sensibles au punk irlandais comme Stiff Little Fingers ou Undertones ?
CD : « Teenage Kicks » des Undertones est bien sûr un classique absolu. Tu les connaissais, Grian ?
GC : Non, j’ai grandi dans un environnement plus… ennuyeux, de rock un peu sentimental, sans grande inspiration, à une époque où U2 avait perdu tout son intérêt. On a donc vite commencé à chercher l’inspiration ailleurs. Les Undertones avaient été énormes et mes parents les adoraient quand j’étais petit.

D’ailleurs la bio de votre album a été écrite par leur chanteur actuel !
GC : Oui, c’est aussi un incroyable DJ de radio, un peu le John Peel irlandais, et il écrit vraiment très bien.

On vous sent aussi marqués par la scène punk new-yorkaise des années 1970…
GC : Bien sûr, on adore Lou Reed, Iggy Pop, les New York Dolls… Tous m’ont intéressé dans la perspective de tout ce qui a suivi le punk. Je n'ai aimé les Ramones ou les Sex Pistols que pendant peu de temps. C’est le changement qu'ils ont permis qui m’a intéressé, avec des groupes comme Public Image Ltd , on y sent plus d’émotions.
CD : Un spectre d’émotions plus large qui a rendu la musique plus riche.

Vous avez aussi connu la génération des Strokes et des Rakes il y a quinze ans : vous a-t-elle marqués ?
GC : J’étais clairement un fan des Strokes et surtout des Libertines. J’ai entendu les Libertines pour la première fois dans la voiture de mon père. Je devais avoir 10 ou 11 ans, c’était à l’époque de leur deuxième album. J’ai compris par la suite à quel point leurs textes étaient beaux. Les Libertines ont été une source d’inspiration et le sont toujours.

Etes-vous aussi sensibles à l’imagerie de toutes ces scènes musicales ?
GC : J’ai l’habitude de porter des choses que d’autres ne porteraient pas forcément et ne verraient pas comme des trucs très habillés.
CD : J’avoue que je m’habille pas mal en réaction à ce qui se porte actuellement à Londres dans une tendance un peu trop conservatrice à mon goût. La scène londonienne, on dirait des gens de la mode qui font accessoirement de la musique. Ce côté hyper stylisé a tendance à me révolter car il éloigne de l'essentiel. Iggy, les Ramones… c’étaient avant tout des musiciens. Ils avaient bon goût sur à peu près tout, donc forcément bon goût au niveau du look. Le fait qu’un groupe soit considéré comme un produit, avec des super fringues mais une musique qui manque de consistance, ça me rend malade. Ça me donne même envie de me foutre de mes vêtements pour afficher de la distance vis-à-vis de ces gens-là et nous concentrer sur la musique.
GC : C’est vrai que notre « mode » est un peu en réaction à ce qu’on a vu à Londres. Moins on s’habille comme ça, plus notre musique parle d’elle-même.

Vos racines irlandaises ont aussi compté à ce niveau ?
GC : J’adorais et j’adore l’esthétique des Pogues, leurs longs manteaux qui semblent parfois faits pour la neige, à la fois vieux et confortables, avec des cheveux ras comme ceux qu’arborait Shane MacGowan. J’adorais son look dans les années 1980. Il était incroyable, comme une version moderne d’un classique, un croisement entre les Dubliners et le Style Council. On peut dire que l'esthétique de l’Irlande des années 1970 m’a vraiment fasciné.

C'est ce côté nostalgique des Pogues que vous avez-voulu retrouver dans la balade « Dublin City Sky » ?
GC : J’ai eu comme une réaction par rapport à notre ville, aux choses que j’y ai vues, à des artistes comme les Pogues, qui m’ont touché. Ça m’a donné envie d’exprimer ce que je ressentais tout en suivant leur voie. « Dublin City Sky » parle de la mort de la culture irlandaise. Il nous semblait important d’exprimer ce qu’on ressentait et de montrer différents aspects de nous, à travers un son mais aussi avec des émotions.

Vous sentez de l’émulation ou de la compétition avec la scène rock anglaise ?
CD : Chaque fois qu’un groupe irlandais fait parler de lui, il devient britannique. S’il ne marche pas, il reste irlandais !
GC : Tu sens de la compétition avec les groupes anglais toi, Connor ? Oui, peut-être. Je suis fasciné par l’idée de ré-établir une identité culturelle forte à Dublin. La compétition est un bon moyen d’y parvenir. Si l’Angleterre et l’Irlande peuvent se lancer dans une course en se poussant mutuellement, un peu comme des nageurs qui partiraient dans des directions différentes, ça aiderait à établir cette identité. C’est important d’être en compétition artistique.

Album : Dogrel (Partisan / PIAS)

En concert à Paris le 22 avril (Point Ephémère)

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