londres, 1970 : la reine du punk s'appelle jordan

Une nouvelle autobiographie raconte l'incroyable histoire de Jordan, la femme qui a incarné, quasiment à elle seule, la liberté et l'audace de la scène punk londonienne des années 1970.

par James Anderson
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18 Avril 2019, 10:52am

Rares sont les existences aussi punk que celle de Jordan.

Originaire de Seaford, une ville de la côte sud de l’Angleterre, Pamela Rooke – qui s’est rebaptisée Jordan à 14 ans – a passé toute son enfance à s’entraîner pour être danseuse de ballet. Mais c’était avant de devenir une fan inconditionnelle de David Bowie, avant de commencer à se déguiser et avant de traîner dans les clubs gays de Brighton et de Londres. Au milieu des années 1970, c’est dans la capitale anglaise qu’elle gravite et qu’elle travaille dans la boutique alors révolutionnaire de Vivienne Westwood et Malcolm McLaren, SEX. Elle enchaînera avec Seditionaries et, plus tard, World’s End, chacune des enseignes successives du légendaire duo punk étant basée au 430 Kings Road.

Jordan était une innovatrice hors-norme : intelligente et intrépide. Elle voulait être sa propre œuvre d’art, et ne faisait aucune compromission dans cette quête. Ses tenues étaient si extrêmes pendant la seconde moitié des années 1970 que, pendant ses trajets quotidiens de Seaford à Londres, l’équipage du train l’isolait souvent en première classe pour la protéger des quolibets et des violences que son apparence pouvait provoquer chez les autres passagers. Tout simplement : personne n’osait déambuler dans les rues dans une combinaison de cuir BDSM, ou en blouse transparente sans rien dessous, le tout couronné d'une immense coiffe peroxydée, un épais maquillage noir autour des yeux (et tout ça deux décennies avant que Madonna ne démocratise l’esthétique SM avec son livre photo Sex). Le courage et l’audace de Jordan en ont fait la muse toute trouvée de la mode subversive de Viv et Malcolm, et l’ont logiquement placée à l’épicentre du merveilleux chaos punk rock qui secouait alors le pays au rythme des Sex Pistols (managés par McLaren). Il n’est pas exagéré de dire que toutes les filles et femmes au style punk qui ont traversé les décennies suivantes doivent énormément à Jordan. Elle leur a ouvert la voie, même si elles ne s’en rendaient pas forcément compte.

Au début des années 1980 – après avoir joué dans Jubilee de Derek Jarman ; croisé le chemin d’Andy Warhol et David Bowie ; gracié de sa personne les pages des tout premiers magazines i-D ; partagé un appartement avec un dominatrix hors pair, par ailleurs chanteur des Sex Pistols, au doux nom de Johnny Rotten ; et géré la carrière d’Adam and the Ants (l’une des plus grosses sensations pop à l’époque en Grande-Bretagne) – Jordan s’est mariée, avant de tomber sérieusement accro à l’héroïne et de retourner à Seaford. Rassurez-vous, l'histoire ne s'arrête pas là. Elle est parvenue à prendre le dessus sur son addiction pour démarrer un nouveau pan de sa carrière, passé à élever des chats Birmans et à travailler en tant qu’infirmière vétérinaire – ce qu’elle fait encore aujourd’hui.

Jusque très récemment, Jordan s’était faite très discrète, évitant volontairement la lumière et les sollicitations médiatiques désireuses de décortiquer son incroyable histoire. Mais aujourd’hui, son autobiographie très attendue, Defying Gravity, co-écrite avec l’auteure Cathi Unsworth, s'apprête à sortir. Elle est la peinture folle et vibrante d’une vie marquée par la nécessité constante de repousser les limites, par la provocation, le punk rock (et une passion pour les chats).

jordan punk

Qu’est-ce qui vous a décidé à travailler sur Defying Gravity ?
Dans le passé, on m’a souvent proposé d’écrire un livre, mais je trouvais la démarche un peu trop nombriliste. Il y a deux choses qui m’ont convaincu que cette fois pouvait être la bonne. D’abord l’incroyable exposition Punk 1976-78 à la British Library en 2016, qui m’a fait saisir à quel point les gens étaient fascinés par l’incroyable liberté de cette époque, et la place que j’y occupais. Et puis, en 2015, j’ai vendu certaines de mes anciens vêtements aux enchères, qui dataient de cette époque et en étaient devenus iconiques. Ils traînaient dans un placard depuis des années. Ça n’avait aucun sens de les laisser éternellement là, mais je voulais m’assurer qu’ils soient préservés. La dernière fois que j’avais porté mon haut Venus [une pièce Westwood/McLaren de 1971, rarissime], qui s’est vendu à plusieurs milliers de livres aux enchères, c’était en 1985 à Live Aid ! Ça ne m’a pas attristé de me séparer de ces vêtements – j’avais le sentiment de prendre la bonne décision en les mettant entre les mains de musées ou de collectionneurs qui sauront en prendre soin ou partager leur héritage.

Dès votre plus jeune âge, vous avez développé une passion pour les vêtements. D’où vous est venu cet intérêt pour l’image et l’apparence ?
Je ne sais pas vraiment, c’était quelque chose d’instinctif, mais j’imagine que mon apprentissage de la danse y est pour quelque chose. J’adorais le ballet, ça te pose les bases de ta vie, ça ouvre au monde des costumes, du fantastique, de la métamorphose. Ça t’apprend aussi à surmonter la douleur, la fatigue, à exceller et à donner constamment le meilleur de toi. Mais même avant tout ça, je pense que j’ai toujours su ce que je voulais porter – à l’école primaire j’étais connue pour mes robes légères. Il y a une photo de moi enfant dans le livre, sur laquelle je porte une petite robe de demoiselle d’honneur. Et on voit ma culotte, déjà à l’époque !

Est-ce que vos visites clandestines des clubs gays de Brighton et Londres, dans les années 1970, ont accentué cet intérêt stylistique ?
Oui, totalement. C’est à cette époque que je me suis fait les dents et que j’ai commencé à apprécier l’aspect social du vêtement. À l’école on se moquait de moi, en gros, parce que personne ne comprenait pourquoi je me coupais les cheveux à ras, ni pourquoi ils étaient de plusieurs couleurs. Les clubs gays à l’époque étaient majoritairement masculins – il y avait très peu de clubs lesbiens à Brighton. Les hommes gays que j’ai rencontrés et qui sont devenus mes amis m’ont ouvert à différents types de musiques, différents types d’interactions avec les gens. Tu pouvais t’habiller comme tu voulais, sans jamais être mal à l’aise. Dans un sens, c’est un peu – selon moi – la même chose que défend le punk, cette façon d’être totalement inclusive. J’étais acceptée dans ces clubs, même en tant que femme.

C’était important pour vous de rappeler, avec Defying Gravity, l’importance des femmes dans la scène punk ?
Très important. L’émergence du punk, c’est une époque où les femmes avaient le même statut que les hommes. Tout le monde s’échangeait ses fringues, son maquillage. Les lignes entre hommes et femmes étaient totalement floutées. Les femmes pouvaient rejoindre des groupes, il leur suffisait de mettre la main sur une guitare, comme les mecs, et de se laisser porter. Artistiquement parlant, les femmes se sont incroyablement épanouies durant cette période.

Vous avez porté des looks assez dingues dans votre vie, avant et pendant l’ère punk. Des tenues qui, j’imagine, ont dû attirer l’attention des gens dans la rue…
Ici à Seaford, ça a pu être très difficile. J’ai souvent eu de gros problèmes avec des gens qui me trouvaient obscène, qui ne comprenait pas mon allure. En prenant le train de Seaford à Londres, j'ai pu observer des réactions très violentes envers moi. Je me disais qu’une fois installée à Londres, tout serait plus simple, mais ça n’a pas vraiment été le cas. Là-bas aussi, il y avait des hommes juchés sur des échafaudages, qui sifflaient à mon passage, en se disant que vu comme j’étais habillée, je ne pouvais être qu'une fille facile. Mais j’avais aussi les réactions opposées : des gens qui étaient littéralement paniqués par mon apparence, parce que je remettais la normalité en question, je défiais leur vision de la sexualité et je le faisais exprès, pas en tant qu’objet sexuel mais en tant que personne en pleine conscience de sa sexualité. En ce sens, c’était un look qui me faisait sentir forte, puissante. Je me sentais très à l’aise avec moi-même. Quand je me remémore cette période, je m’étonne de ne jamais m’être fait arrêter, parce qu’il y avait des moments où je me promenais avec vraiment très peu de tissu sur moi ! J’adorais mon look, et je n’en avais rien à faire de ce que les gens en pensaient. J’ai été virée de l’école à 14 ans à cause de mon apparence – le principal avait peur que mes camarades se mettent à s’habiller comme moi. J’ai dû lui expliquer très calmement que ça n’arriverait jamais ; tout le monde se moquait de moi !

jordan punk

Certaines personnes ont raconté avoir été terrifiés à l’idée d’entrer dans la boutique SEX ou Seditionaries… principalement parce qu’ils avaient peur de vous ! À quoi ressemblaient ces endroits ?
De l’extérieur, il était impossible de voir dedans. C’était une vitre teintée, comme chez les chirurgiens-dentistes. La forme de la boutique consistait en un long couloir obscur au bout duquel je me tenais - l'air le plus intimidant possible, des cheveux bouffants et un maquillage sombre - devant un gros rideau en caoutchouc. Derrière, il y avait un petit dressing. L’esthétique était un peu sado, ce n’était clairement pas le genre d’endroit où tu disais « bonjour, je peux vous aider ? » Ça tombe bien, je détestais ça. On donnait par contre beaucoup d’importance à l’artisanat des pièces que l’on vendait. Je me souviens que les gens râlaient à cause du prix des vêtements, mais Malcolm et Vivienne n’ont jamais pris aucun raccourci. S’ils voulaient telle matière ou tel bouton, ils étaient capables d’aller au bout du monde pour mettre la main dessus. Il nous arrivait d’interroger les clients, parfois, parce que de notre point de vue ils achetaient une œuvre d’art, quelque chose qu’ils allaient devoir chérir. Nous n’aimions pas trop ceux qui venaient avec une tonne de fric pour faire du shopping à l’aveugle. On préférait parler aux gens, leur demander : « Pourquoi tu achètes ça ? Qu’est-ce que ça signifie pour toi ? Comment tu aimerais le porter ? Il y a plein de manières de le faire, on va te montrer ». L’idée n’était pas de foutre des fringues dans le sac des gens et de prendre leur argent. Je préférais faire cadeau d’un objet un peu bizarre caché sous la caisse ou réduire le prix de quelques livres sur un vêtement pour quelqu’un qui avait fait un long voyage jusque là, mais n’avait pas assez d’argent pour s’offrir quoi que ce soit. Dans ce cas, je faisais en fonction de ce qu’ils pouvaient payer. Parce que pour ces clients-là, ça voulait vraiment dire quelque chose et ils porteraient mieux ces fringues que la personne qui allait se les offrir pour suivre le vent.

Dans le livre, tu racontes que Vivienne vous avait renvoyée au début des années 1980 parce que vous vous étiez mariée ! Vous êtes toujours amie avec elle ?
Oui, on a eu un grand entretien ensemble pour le livre - 4 heures à discuter, c’était un super moment. J’en ris aujourd’hui, quand je vois qu’elle s’est elle-même mariée deux fois ! Je peux comprendre son point de vue quand je le replace dans le contexte de l’époque. À ce moment-là, elle ne voulait pas que je me marrie parce qu’elle avait peur que ça me décentre de ce que j’avais envie de faire, et c’est exactement ce qui est arrivé ! Elle m’a appelée des années après en me demandant de revenir et de travailler dans sa boutique, en me disant que tout le monde la lâchait et qu’elle avait besoin de quelqu’un en qui elle pouvait avoir confiance.

Le punk a été exploré à travers d’innombrables livres, films, documentaires, magazines jusqu’à devenir un sujet d’études universitaires.. Vous en êtes l’une des pionnières, quelle serait votre définition ?
Il me semble que le punk est né d’une période particulièrement dure, au cours de laquelle des jeunes ont vu dans leurs corps, dans leurs actions un moyen de faire changer les choses. Ils ont fabriqué des fanzines de leurs propres mains et ont créé en réaction au monde dans lequel ils vivaient. C’était un moment où les gens se chargeaient de prendre leurs vies en main.

Comment les jeunes d’aujourd’hui peuvent-ils retrouver l'énergie punk qui caractérisait le punk des années 1970 ?
J'ai rencontré beaucoup de jeunes avec qui j'ai longuement discuté - des personnes qui m’arrêtaient dans la rue, qui réalisaient des projets dans un cadre universitaire. Mais le contexte politique et social a beaucoup changé… Le conformisme prend malheureusement beaucoup de place. Les parents et les enfants portent les mêmes vêtements – j’aurais détesté m’habiller pareil que mes parents ! C’est la faute du marketing et du branding. Et puis aujourd’hui, les loyers sont tellement chers que c’est difficile pour un jeune de quitter son foyer et d’être autonome. À l’époque, les gens vivaient dans des squats, ce qui leur donnait une grande indépendance pour faire ce qu'ils voulaient. Je crois qu’aujourd’hui, la voie à suivre se trouve du côté de l’activisme. Je suis d’accord avec Vivienne pour dire que l’on doit se tourner vers l’avenir de notre planète. L’important, c’est d’avoir sa propre identité – on met du temps à réaliser à quel point cela donne de l’autonomie. Ne vous contentez pas de suivre les tendances. N'ayez pas peur et faites de vos rêves une réalité.

‘Defying Gravity - Jordan’s Story’ de Jordan Mooney and Cathi Unsworth, publié par Omnibus Press, sortira le 25 April

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Images Michael Costiff archive