Selam Fessahaye. Photographie Stephen Tayo.

7 créateurs repérés à la fashion week de lagos

« La mode africaine n’est plus à la recherche d’une quelconque approbation, elle s’impose avec impertinence. »

par Mahoro Seward
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03 Mai 2019, 1:44pm

Selam Fessahaye. Photographie Stephen Tayo.

Il est presque inutile de le rappeler, mais la relation qu’entretient le monde de la mode avec l’Afrique n’a pas toujours été fondée sur le respect – l’exploitation et les représentations culturelles erronées étant bien souvent au cœur de leurs interactions. Cependant ces liens sont peu à peu en train d’évoluer. Avec, de manière générale, une importante attention portée à la tradition et l’artisanat – des qualités fondatrices de l’identité du continent africain. À raison, les grandes maisons de couture semblent mettre en lumière ces nouvelles sources d’inspiration, en témoigne le défilé croisière Dior du 29 avril dernier, qui présentait le fameux tissu wax produit en collaboration avec l’usine et le studio d’Uniwax basés à Abdijan. Toutefois, ce sont les jeunes designers à l’origine de cette effervescence créative qui devraient en réalité catalyser enthousiasmes et applaudissements. Au fondement d’une identité plus que crédible et durable pour la mode africaine, ils se détachent de l’influence des grandes marques occidentales qui imposaient jusqu’alors une certaine géographie, voire une idéologie, au monde de la mode.

L'Arise Fashion week a particulièrement accéléré le développement, déjà follement rapide, de l’économie et de l’identité de la mode africaine. La dernière édition de ce rendez-vous, créé en 2009, se tenait ce dernier week-end de Pâques à Lagos et accueillait certains des talents africains les plus intéressants, venants de tous les horizons du continent et des diasporas. Un casting de choix composé par Arise, avec l'aide de Naomi Campbell. En backstage, Stephen Tayo, jeune photographe Lagosien de 24 ans, s’est entretenu avec quelques-uns de ces designers pour en apprendre plus sur leurs collections et sur leur vision du futur de la mode africaine – et pas seulement.

Loza Maléombho, 34 ans

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« Cette collection s’inspire des amazones du Dahomey et du peuple Akan (Asante), des guerriers sous leurs Empires respectifs. C’est un croisement des cultures panafricaines un peu fantasmé, mais qui repose sur notre Histoire commune. Je voulais mettre en avant le matriarcat, la vigueur et le pouvoir que nos mères et ancêtres ont transmis aux nouvelles générations.

Je suis très optimiste concernant l’évolution de l’industrie de la mode en Afrique. Le potentiel de création d’emplois sur le continent est sans précédent, du tissage à la création, de la production à la vente… S’il est sûr que nous sommes face à de nombreux challenges, on s'oriente globalement vers la recherche de solutions, attitude qu’Arise saisit plutôt bien et que n’importe quel chef d’entreprise en Afrique peut comprendre. »

Kenneth Ize, 29 ans

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« L’idée à l’origine de cette collection vient du souvenir de ma mère, ses amis et d’autres membres de la famille qui se préparaient pour certaines fêtes pendant des semaines. Ils s’installaient dans le salon, dans la salle de bain et dans la chambre dans une frénésie quasi constante. La collection transmet l’atmosphère d’intimité liée à ces lieux et ces instants ; l’accent est mis sur la couture et l’étoffe tissée à la main que nous créons avec des artisans locaux.

Qu’est-ce que l’avenir réserve à la mode africaine ? Elle est en évolution en ce moment même, et s’intègre lentement et progressivement dans les pratiques plus mainstream de la mode et du design. Je ne pense pas que l’on puisse confondre complètement la communauté formée par la diaspora, les expatriés africains et ceux qui travaillent directement depuis le continent, que ce soit Lagos, Dakar, ou Johannesburg, même s’ils restent bien sûr liés. Arise est comme un pont qui relie la diaspora africaine, la création locale et le monde de la mode plus conventionnel. »

3.PARADIS : Émeric Tchatchoua, 31 ans

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« Pour cette collection, j’ai exploré le sentiment de la nostalgie, cette jouissance de la tristesse. Je rends hommage au passé par la destruction du présent, et j'exprime mon point de vue sur le concept de nostalgie, que je considère comme un rappel du lent passage du temps, de la dimension tragique de la vie humaine – le temps s’écoule une fois pour toutes. Cette collection est un mariage de différents tissus, finitions, silhouettes et détails, fortement influencée par l’idée de mélanger la douceur et la souffrance que l’on attache aux souvenirs.

Étant moi-même Africain, il était très émouvant de revenir dans ma « mère patrie » pour présenter mon travail. Une vraie bénédiction. L’avenir de la mode africaine ou en provenance des diasporas s’annonce très prometteur. Il existe de nombreuses personnes très talentueuses en Afrique, et elles ne me semblent pas assez mises sous le feu des projecteurs. Ainsi, les évènements comme l’Arise Fashion Week nous aident, créateurs africains, à prendre de l’importance, à bénéficier d'une visibilité accrue pour que de plus en plus de personnes puissent voir notre magnifique travail. »

Ituen Basi : Ituen Bassey

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« Pour notre dernière collection, "Dear George", nous souhaitions mettre en avant le tissu en coton à carreaux très colorés porté par les habitants de la région du Sud-Est du Nigéria, plus connu dans la région sous le nom de « George ». C’est une étoffe largement utilisée, précédée par une histoire très riche qui remonte à la période coloniale du Nigéria, lorsque ces tissus étaient amenés depuis la région de Madras en Inde. Pour nous, cette histoire raconte l’avènement d’un passage à l’âge adulte : ces vêtements permettront à ceux qui les portent de se réapproprier ce « don » en utilisant cette matière comme un moyen de réaffirmer leur personnalité.

Le plus important à propos de la mode africaine en ce moment est qu’elle n’est plus à la recherche d’une quelconque approbation, mais s’impose avec impertinence. Cet aspect est présenté sous tant de différents angles qui montrent la multitude des points de vues et la diversité des influences culturelles qui composent le continent. Ce qui est également rassurant, c'est le fait que l’audience soit croissante et de plus en plus réceptive aux créations qui émanent du continent et des diasporas. »

Post-Imperial : Niyi Okuboyejo, 35 ans

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« Ma présentation faisait se rencontrer une variété de références emblématiques de la diaspora : de l’équipe de baseball cubaine jusqu’au travail de l’artiste Rashid Johnson. Je voulais transmettre la beauté de l’expression noire à travers la diversité de notre Histoire, de notre culture et de nos savoirs faire.

Qu’elle y soit plus ou moins directement liée, je crois vraiment à la force de la mode qui existe déjà dans le champ de l’Histoire et de la culture des personnes noires. On voit en ce moment de nombreuses voix s'élever à travers le continent, et ainsi redéfinir ce qui incombe à l’identité noire et africaine. J’ai l’espoir que nous serons capables d’utiliser ce moment particulier pour développer des manufactures fonctionnant en écosystèmes, ce qui leur permettrait de mettre en valeur leurs idées indépendamment du regard occidental. L’Afrique est encore un lieu où les idées ne sont que partiellement explorées, et il est temps pour nous de transformer ces concepts en véritables produits pour les consommateurs. »

Selam Fessahaye : Selam Ghirmay Fessahaye, 35 ans

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« Décrire ma collection m’apparaît toujours difficile. C’est une manière de raconter mon histoire, très complexe. Mon inspiration principale provient de ce que je ressens immédiatement au moment de créer, j’aspire toujours à autant de liberté que possible. L’idée que je puisse inspirer un sentiment de puissance à quiconque aperçoit mes créations me touche vraiment. C'est vers cela que j’oriente mon travail.

La mode africaine, mais également en provenance des communautés d’expatriés, est indispensable pour renouveler le regard que l'on pose ce continent et sur les personnes qui l’habitent. Nos pays, nos cultures et nos peuples ont souffert des stigmates d’un passé abominable lié à l’exploitation. En prenant en charge nos propres atouts, nous offrons aux Africains l’opportunité de construire leur propre futur – pas seulement dans le cadre de la mode, mais par tout ce qui relève de la culture africaine. »

Okunoren : Taiwo Okunoren and Kehinde Okunoren

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« Cette collection capture l’essence de l’héritage sacré des Yorubas. "De la divinité à la forme" est le point culminant de plusieurs années d’étude des Yorubas par nos équipes de création, mais aussi une tentative de valorisation d’une culture qui a souvent été mal comprise et détournée. Nous avons également rendu hommage aux femmes africaines, en comprenant qu'elles sont la source de la vie et influencent un peuple entier. Nous pensons que pendant bien trop longtemps, le pouvoir divin de la femme africaine a été faussé voire écarté de notre Histoire commune.

Le message que nous voulons transmettre, c'est le besoin d’embrasser notre culture et de préserver nos traditions les plus importantes par tous les moyens possibles. De nos jours, les enfants africains grandissent sans rien savoir de notre culture. Ils ont tendance à être attirés par les cultures étrangères, et adoptent un mode vie occidental. Par exemple, il est amusant de constater qu’aucun cadre nigérien du domaine de la banque ne porte une chemise ou un costume produit au Nigeria. Ils vont tous à Savile Row ou préfèrent se rendre chez un tailleur à Hong Kong ou en Italie, puisqu’ils pensent tous qu’un costume fait au Nigéria est de qualité inférieure. Mais les choses commencent à changer : avant Arise, aucune attention n’était portée à la mode et au design nigérians, alors qu’ils provoquent aujourd’hui un intérêt des plus important. Certaines enseignes locales bénéficient désormais d’une entrée sur le marché mondial et ont pu se construire à partir de cette opportunité. »

Plus d'images des collections juste en dessous :

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Ituen Basi
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Kenneth Ize
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Tayo Okunoren
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Post-Imperial
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Selam Fassahaye

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Crédits


Photographie : Stephen Tayo
Stylisme : Bolaji Animashaun
Assistant styliste : Joshua David
Coiffure : Felix Johnson
Maquillage : Micheal Ukponu

Cet article a été initialement publié sur i-D UK.

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