Photographie : Seana Gavin, @seanagavin

pendant 10 ans, j'ai photographié la magie (et les galères) de la scène rave

De Londres à Amsterdam en passant par Narbonne et des kilomètres de campagnes désolée, Seana Gavin a parcouru l'Europe aux côtés du collectif de ravers Spiral Tribe.

par Micha Barban Dangerfield
|
15 Juillet 2019, 8:54am

Photographie : Seana Gavin, @seanagavin

« Spiral Baby », c'est le nom que l'on donne aux ravers anglais partis sur les routes avec le Spiral Tribe, le collectif à l'origine des free parties, celles qui se vivent sous les étoiles, les pieds plantés dans la boue. Nous sommes en 1993 et Seana Gavin fait partie de ces ados désemparés par la montée d'un libéralisme austère et puissamment conservateur. La rave lui apparaît alors comme un moyen d'exulter et de projeter de nouvelles utopies – celles amorcées (et échouées) par le punk ne suffisant plus.

Si les premières fêtes de Spiral Tribe naissent dans les hangars de l'ouest londonien puis dans les campagnes anglaises, la répression policière dont elles font l'objet pousse les organisateurs à s'exiler sur les routes européennes. De Narbonne à Amsterdam en passant par la périphérie de Barcelone ou encore la République Tchèque, quelques milliers de ravers répandent leurs rêves partout où ils passent. Loin de sa terre natale, la rave devient nomade, s'affranchit des frontières et des injonctions à vivre bien comme il faut. Pour en être, il faut tout plaquer.

Seana est encore très jeune quand elle décide de suivre le mouvement, un appareil photo scotché à la main. Elle est l'une des rares à avoir documenté cette période qui manque encore cruellement d'archives. Lorsqu'on lui demande pourquoi elle s'est emparée d'un 35mm, Seana répond que c'est par crainte de voir ses souvenirs se dissiper dans la brumaille des lendemains. De ses clichés se dégage un sentiment de liberté dont seuls les affranchis, les vrais, peuvent faire l'expérience. Et à l'heure où le dévoiement marketing de la rave menace de détruire toute sa force contestataire, le travail de Seana vient rappeler que c'est la marge, et seulement la marge, qui en assurera la survie.

i-D l'a rencontrée pour parler d'une jeunesse qui danse, encore et toujours, en attendant que le monde s'écroule.

1563129895822-Spiral-Baby-Lincoln-rave-1994

Te souviens-tu de tes premières photos ?
J’ai commencé la photo avec un appareil jetable dans une soirée. Ça a été un déclic. Après quelque temps, je me suis payé un appareil compact, assez petit pour qu’il tienne dans ma poche.
Quand je voyageais dans toute l’Europe, de rave en rave, j’emmenais mon appareil partout avec moi pour figer ce qui m’entourait, les gens que je rencontrais et l’atmosphère générale de ces fêtes. J’avais le sentiment qu’il était important de documenter mes expériences en raves. Ça relevait de l’urgence même. Je craignais que tous mes souvenirs finissent par disparaître dans le brouillard de ma mémoire.

Comment as-tu rencontré le collectif Spiral Tribe ?
La toute première fois que j’ai pris conscience de leur existence, j’avais 14 ans à peine. Leur clip « Foward the Revolution » passait à la télé. Je n’étais qu’une gamine et j’étais comme hypnotisée. J’ai tout de suite su que je voulais mon aussi en faire partie, d’une manière ou d’une autre. Un an plus tard, je n’avais que 15 ans quand j’ai commencé à aller à leurs fêtes. J’ai rencontré du monde, la plupart de mes amis vivaient dans des squats et menaient une vie alternative, à la marge de tout.

Tu as des souvenirs de ta première rave ?
Oui ! J’ai commencé assez tôt à sortir dans un club très populaire de l’est londonien. C’était hyper drôle. Je me souviens qu’on se faisait peindre le visage avant d’y entrer. Et je me suis mise à sortir dans des raves quand ce fameux club fermait (le couvre-feu était à minuit !) Je dansais jusqu’au lendemain. Il s’agissait de teufs organisées pas les Spiral Tribe, des rassemblements en petit comité dans l’ouest de Londres. C’était en 1993. La première fois que j’y suis allée, j’ai parlé à tout le monde et dansé toute la nuit. J’avais l’impression que nous étions tous liés par quelque chose de magique. Je suis tombée amoureuse de cette ambiance collective. Et j’ai commencé à faire la fête tous les week-ends. Sans exception. Les semaines ressemblaient à des salles d’attente, des entre-deux interminables. Je n’avais plus du tout envie d’aller à l’école et les gens de mon âge me semblaient très ennuyeux. Ils avaient des vies normales, des problèmes d’adolescents. Moi je m’en foutais d’être ado, je voulais faire la fête. À force, j’ai rencontré les créateurs de tous les gros sound systems de Londres, dont les Spiral Tribe. J’ai fini par les suivre partout, à voyager avec eux dans des mobile homes.

Quel était l’esprit de ces voyages ?
Nous étions les plus grands hédonistes de notre génération ! Notre seul souci était celui de trouver un moyen de nous déplacer d’une fête à l’autre. L’argent n’était pas une priorité, on se contentait du minimum et on partageait beaucoup de choses. Le plus important était de se sentir libre.

1563130085393-Teknival-Courcelles-France-1997pg

De quel monde rêviez-vous tous ensemble ?
Nous étions très politiques au fond. Appartenir au mouvement des free parties à cette époque, c’était exercer sa liberté et communier dans la fête. La fête est vite devenue une revendication : dans les années 1990, les autorités ont tenté de nuire à la scène rave et d’interdire tous les événements organisés sans permis. Une véritable répression policière s'est mise en place. On voulait tous échapper aux injonctions de la société, à cette obligation de se conformer, de rentrer dans les cases d’un système auquel nous n’accordions aucune valeur. La marge nous allait très bien. On ne voulait tout simplement pas faire de prêt immobilier, ou bosser dans un bureau face à un ordi. Nous refusions ce confort-là. Nous en avions trouvé un autre. Tous ensemble.

Ta série montre une jeunesse qui refuse les frontières.
Oui, nous nous sentions tous très libres. Nous n’avions pas de limites. J’étais très casse-cou quand j’y pense maintenant. Au fond, j’étais intimement persuadée que rien ni personne ne pouvait me faire de mal. J’avais foi en tout et peur de rien.

En Europe, les scènes raves étaient-elles différentes de celles de Londres ?
Le monde de la rave était finalement un petit monde, un groupe international qui se reconnaissait. Le mouvement est d’abord parti de Londres, mais très vite, des scènes ont émergé un peu partout et des sound systems se sont établis en France, en Hollande, en Allemagne. Les membres de Spiral Tribe improvisaient des fêtes absolument partout aussi. Cela dit, en Europe, les fêtes s’organisaient davantage en extérieur et c’est comme ça que le mot « free party » a pris tout son sens selon moi. Le fait de faire la fête à ciel ouvert renforçait encore davantage notre sentiment de liberté – ça n’avait rien à voir avec les warehouse bétonnées dont nous avions l’habitude. C’était le cas surtout en France et c’est un schéma qui est resté.

Comment les autorités ont-elles réagi face à l'ampleur prise par le mouvement ?
À Londres, à cette même période, la police faisait peser une énorme pression sur les ravers, la répression était énorme : il y avait des descentes, des fouilles, des arrestations et du matériel confisqué. Les autorités européennes, elles, ont mis plus de temps à réagir, le fait que tout se passe dans des champs nous protégeait aussi. C’est pour ces raisons que les communautés de ravers sont devenues nomades, adaptant leur mode de vie aux raves itinérantes, pour éviter la police et trouver de nouveaux grands espaces. Beaucoup de jeunes se sont mis à vivre dans des caravanes, des mobil homes. La rave n’était plus seulement la lubie d’un week-end. C’est devenu un choix de vie à part entière.

1563130140728-Picnic-break-from-A-to-B-Germany-2000jpg

Où en sont ces gens ? As-tu gardé contact avec eux ?
Certaines personnes que je connaissais à l’époque ont continué d’organiser des fêtes et participer à des festivals comme le Mutoid Waste. Un paquet d’entre eux n’a pas survécu. J’ai baigné dans cet univers pendant près de 10 ans avant que les choses prennent un tournant tragique. J’ai perdu mon meilleur ami. C’est à ce moment-là que j’ai décidé de prendre mes distances avec le monde de la rave, que ma vie a pris une autre direction. J’ai gardé contact avec très peu de gens.

Quel est le meilleur souvenir que tu retiens de cette époque ?
Il est difficile d’élire un souvenir en particulier mais je me souviens d’un été passé à voyager qui s’est terminé sur une virée berlinoise de trois semaines. Je n’avais que 200 euros pour tenir toute la saison. Une fois à à Berlin, il m'en restait 5 pour rentrer à Londres. Une galère pas possible mais surtout une aventure inoubliable. On était très débrouillard et j’ai fini par réussir à rentrer en Angleterre. Le voyage a duré quatre jours.

Comment expliques-tu que le mouvement rave connaisse un nouvel essor aujourd’hui ?
Les nouvelles générations partagent un même sentiment politique avec les anciennes générations de ravers. Elles sont de plus en plus politisées et conscientes des disparités sociales. Le rêve capitaliste ne prend pas sur elles. Les manifestations, les modes de vie alternatifs, le refus des frontières révèlent un malaise. Il réside une forme de nostalgie positive dans le fantasme des nouvelles générations d’un monde pré-réseaux. Les années 1990 leur semblent plus « authentiques » et « innocentes ».

1563130167324-cCharlie-Brighton-rave-2000

Une large partie de l’esthétique et de la culture rave se retrouve aujourd'hui dévoyée par des logiques marketing et de grands groupes s’en sont approprié les codes. Quel regard portes-tu sur ce détournement commercial ?
Il est tellement fréquent de voir de grandes entreprises se tourner vers une culture créée par la jeunesse et pour la jeunesse, leur but étant d’accéder à ces populations et d’en faire des consommateurs. Aujourd’hui, c’est la rave, mais je crois que ça passera. Les « free parties » seront à nouveau « free ». Tu vois, les années 1990 ont vu naître un grand nombre de contre-cultures, il y avait les traveleurs, le grunge, la rave, l’acid, ect. Le contexte social était très différent – pas tellement politiquement mais humainement. Nous n’étions pas connectés autrement que dans le réel. Nous n’avions pas de smartphones et je pense que ce vide technologique nous a permis de préserver la nature secrète et marginale de nos rassemblements. Ces mouvements souterrains ont pris le temps de se développer, il n’y avait pas de contraintes commerciales, de course à la performance ou à la rentabilité. Au fond, le succès des raves a été très organique.

C’est important pour toi de montrer ces images 30 ans plus tard ?
J’ai conservé des négatifs pendant des années et je ne voulais pas les révéler. En 2003, la mort de mon ami a mis un terme à toute cette période de ma vie. Il y a un peu moins d’un an, j’ai replongé dans toutes ces photographies. C’est là que m’est venue l’envie soudaine de les montrer. En les exposant la première fois, je me suis sentie vulnérable car ce sont au fond des images très personnelles mais cela m’a permis d’exhumer de très beaux souvenirs que ma mémoire avait presque effacés. Sans que ça n’ait été mon intention, les photos sont pleines d’humour, on y voit des gens endormis dans des coins pas possibles, il y a des moments de galère hilarants.

Quelle est la plus grande leçon que tu as retenue de cette époque ?
Qu’il est primordial de s’amuser, de profiter du temps que nous avons sur cette terre. J’ai aussi retenu qu’il est important de faire l’expérience de ses propres limites et de les respecter. J’ai de la chance d’être encore là.

1563130199456-On-the-road-to-Czech-Teknival-2000jpg
1563130221291-NYE-aftermath-Abandoned-factory-Rome-2002
1563130958968-032c_exodus-uk-copy-630x419
Phootographie : Seana Gavin

Retrouvez i-D sur Facebook, Instagram, Twitter et Flipboard.