chanel siffle son nouveau départ

Chanel présentait aujourd'hui sa nouvelle collection croisière. C’était la première fois que Virginie Viard s’exprimait (vraiment) seule depuis la mort de Karl. Il fallait donc y voir le début d’une aventure, un point de départ.

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03 Mai 2019, 5:08pm

Sous la Nef du Grand Palais aujourd'hui, au milieu des rails et des stations de gare imaginaires (Venise, Saint Tropez, Byzance, Rome, Edimbourg), on rêvait tous de voyages, où plus précisément du moment qui les précède. On s’est arrêté là, à cet instant où la distance n’est encore qu’un fantasme et l’ailleurs une fiction, quelques secondes avant que le train entame sa trajectoire. Les invités pouvaient aussi remonter le parcours en sens inverse – au choix – et imaginer le retour, cet instant où l’on pose un pied engourdi sur un quai familier, dans une ville à soi. Avec un décor beaucoup plus sobre que d’habitude, Chanel a souhaité laisser assez d’espace pour que chacun divague comme il l'entend.

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À une époque où les frontières n’ont jamais semblé aussi étanches pour certains et invisibles pour d’autres, la maison de couture a voulu tracer de grandes lignes d'union sur une carte (invisible) et relier les territoires entre eux, sans pour autant les confondre. Il a quelquefois été reproché à Chanel son goût de la conquête ; lorsque la maison s’envolait pour défiler dans des pays qui ne lui reviennent pas. À Paris, on ne pouvait pas l’accuser d’ingérence : Chanel regardait ce matin le monde depuis son prisme, son royaume – Paris. À quelques jours seulement des prochaines élections européennes, tandis que l’Union craque sous toutes ses coutures et que l’exit se conjugue dans toutes les langues, Chanel invitait justement ses convives à apprécier le monde (et ses contrastes) avec les yeux, l’humilité et la curiosité d’un voyageur.

Dans cette gare fictive, les aiguilles de l'immense horloge ont remonté le temps : la maison parisienne a cette fois-ci quitté le leitmotiv de l’ultra-connecté auquel elle nous avait habitué durant ses shows prêt-à-porter pour revenir à une époque « pré-mondialisation » où la formule low-cost et le kit all-inclusive n’existaient pas encore. Le voyage, au Grand Palais, s'appréhendait dans le confort d’un vieux train, sur un temps long et près du sol. Comme pour signifier que sa vraie valeur ne s'articule pas à la distance que l’on parcourt mais bien au temps que l'on prend pour l'accomplir. Le temps qu’il faut pour prendre conscience de l’échelle du reste du monde – celui qui ne nous appartient justement pas.

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Cette humilité, on la retrouvait également sur le podium. Propulsée à la tête de la maison après la mort de Karl Lagerfeld, Virginie Viard a révisé sa grammaire et déroulé le lexique Chanel comme pour relancer un cycle, réaliser son propre départ. En douceur. Pour ça, la créatrice s'est inspirée du temps où Coco Chanel squattait les wagons du Train Bleu, véritables pénates ambulants, avec ses amis Jean Cocteau et Paul Morand. Ces années Folles passées à picoler au wagon bar (plus chics que ceux de 2019, for sure) et à observer le lent défilé des paysages, le front posé sur une vitre fumée.

L'idée de mouvement se matérialisait directement dans les vêtements qui composaient la collection et dont les silhouettes racontaient l’histoire de Chanel. Tout était pensé pour faciliter le geste et l'élan, dans des coupes amples et conquérantes, des tweeds en overall, des sequins comme des poinçons qui brillent. Les robes suivaient des lignes pures et les cotons légers s’accordaient à des toiles souples. Il y avait également des tonnes de références aux années 1980, des leggings un peu bling façon Barbie-yogis en déplacement, des roses et mauves fluo, des épaules larges comme ça et les petits cris hallucinés de Catherine Ringer en fond. « Tch-Tch Fou, Tch-Tch Fou ».

À la fin du défilé, c’est donc Virginie Viard qui s’est avancée sur le quai pour saluer la foule. Seule et droite, le regard solennel. Puis un coup de sifflet a retenti. C’est le début du reste de la vie de Chanel qui démarre.

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