le reboot de « gossip girl » sera-t-il moins misogyne que la série ?

You know you love me, XOXO.

par Roisin Lanigan
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23 Juillet 2019, 4:58pm

L'été dernier, à cause d'une canicule compromettant toutes mes tentatives de sorties, j'ai décidé de regarder une nouvelle fois Gossip Girl du début à la fin. La série emblématique des années 2000 (toujours visible sur Netflix) était toujours aussi extravagante et peu réaliste qu'au premier visionnage. Mais elle était aussi, à ma plus grande surprise, beaucoup plus problématique que dans mon souvenir.

Il y a nécessairement un décalage dû à l'époque à laquelle Gossip Girl a été tourné. Beaucoup de choses ont été dites pour expliquer à quel point la série s'imposait comme le parfait reflet des années 2000 : une époque de développement technologique fulgurant, donnant aux plus jeunes la sensation d'être incroyablement connectés les uns aux autres. Souvenez-vous à quel point les téléphones portables munis d'appareils photo ont transformé notre rapport au monde et à nos amis - qu'importe la qualité desdites images, outrageusement pixelisées - tandis qu'au même moment, des réseaux sociaux primitifs de type MySpace et LiveJournal nous invitaient à passer de plus en plus de temps sur internet. Grâce à l'explosion de TMZ et des blogs de ragots comme celui de Perez Hilton et OhNoTheyDidn’t, le journalisme de tabloid est devenu omniprésent. Personnage anonyme racontant la vie de jeunes lycéens en postant des photos d'eux sur internet, Gossip Girl incarnait parfaitement ce phénomène. Peu étonnant que la série ait eu autant de succès : avec elle, c'est la représentation d'une nouvelle manière de vivre qui a vu le jour, aussi excitante que désirable à bien des égards.

Le terme a beau sonner un peu maladroit, nous vivons aujourd'hui dans un monde entièrement digital. Nous passons la plupart - si ce n'est tout - notre temps en ligne, connectés les uns aux autres via Instagram, Twitter, WhatsApp et Facebook. Les réseaux sociaux sont si omniprésents que certains font même des retraites, se coupant d'internet pour préserver leur vie privée et leur santé mentale. En un peu plus de dix ans, les choses ont changé si rapidement que Serena Van Der Woodsen et Blair Waldorf sont maintenant totalement déconnectées de la réalité contemporaine des réseaux sociaux et des médias. « À cause des réseaux sociaux, nous avons aujourd'hui le pouvoir et la responsabilité de communiquer nos succès et nos infortunes dans une agora virtuelle qui influencera aussi bien nos perspectives d'emplois que nos relations avec nos amis et notre famille, écrivait Nathan Ma pour VICE, affirmant que les réseaux sociaux avaient tué la série. Aujourd'hui, quand on y pense, on est tous des Gossip Girl

Mais honnêtement, ce n'est pas seulement à cause de la technologie que la série Gossip Girl nous semble datée. SI tel était le cas, pourquoi regarderions nous toujours Friends avec passion, une série pendant laquelle les personnages ne mentionnent l'existence de téléphones portables qu'après 10 saisons ? En ce qui concerne à Gossip Girl, ce sont les intrigues qui semblent datées. Un épisode de la saison 4 illustre parfaitement ce sentiment. En essayant de causer la faillite de l'hôtel de son neveu, l'oncle de Chuck le piège en convainquant plusieurs employées qu'il les a harcelées sexuellement. Aux côtés de son compagnon, Blair passe tout l'épisode à dire que ces femmes portent plainte uniquement pour l'argent. Cette intrigue fait partie de toutes celles que Gossip Girl esquisse avant de les abandonner quelques épisodes plus tard - qui se souvient encore de Lord Marcus Beaton? Ridicule ! Mais dans un monde où les présidents se targuent d'« attraper les femmes par la chatte » et où nous sommes de plus en plus conscients de la gravité du harcèlement sexuel, le soufflé retombe.

Le personnage de Chuck, joué par Ed Westwick, est par ailleurs dépeint dès le début comme étant un prédateur sexuel égoïste et calculateur. Dans le premier épisode, Chuck agresse sexuellement Serena et Jenny Humphrey (qui a 14 ans dans la série). Mais pendant les six saisons qui vont suivre, on est amené à le voir comme un jeune orphelin traumatisé, brisé et esseulé qui, certes, prend de mauvaises décisions, mais mérite in fine la sympathie du spectateur. Difficile d'imaginer le même type d'évolution narrative pour une série en 2019.

Gossip Girl est, dans son essence même, une série qui met en scène un stalker (bon, Dan Humphrey est Gossip Girl ok - tout le monde le sait depuis 12 ans, ce n'est plus un spoiler) qui utilise un blog anonyme pour ridiculiser, entre autre, sa propre soeur et la femme avec laquelle il finit par se marier, simplement pour avoir accès aux privilèges de l'Upper East Side. Il est donc logique que Penn Badgley ait incarné l'émotionnellement abusif et meurtrier stalker Joe Goldberg dans la série Netflix You en cette fin d'année. La comparaison avec son rôle précédent (Dan Humphrey) est très logique : Joe est le Dan Humphrey de 2019. Et en 2019, nous avons enfin compris qu'espionner et photographier la vie de quelqu'un pour attirer son attention était plus franchement effrayant que romantique. Autant dire qu'il est difficile d'imaginer Dan en outsider charismatique dans le reboot de Gossip Girl. En revanche, aucun mal à l'imaginer changé en troll, célibataire malgré lui.

Dan et Chuck ont au moins connu une - certes infime - évolution au fil des épisodes. Ils sont devenus des versions plus sympathiques d'eux-mêmes, un peu plus sages, un peu moins primaires. En effet, en dépit de leurs erreurs passées, la plupart des personnages masculins de Gossip Girl finissent plutôt bien. Ce qui est d'autant plus déconcertant lorsqu'on revoit la série et qu'on s'attarde sur le sort réservé aux personnages féminins. À chaque fois qu'un nouveau personnage féminin rejoint la série, il est immédiatement mis en compétition ou en rivalité avec un autre pour un homme, en témoigne la houleuse relation qu'entretiennent Serena et Vanessa sur 348 épisodes. Blair se sabote elle-même. Jenny a un fort caractère, est plutôt nihiliste, et se retrouve vite écartée du casting principal. Georgina ne semble exister que quand les scénaristes ont besoin d'une méchante capable de revenir facilement et se charge d'incarner des stéréotypes misogynes éculés (elle fait croire à Dan qu'elle attend un enfant de lui). Quant à sa lecture sociale du monde, difficile de faire abstraction du manichéisme de la série : polarisée entre Manhattan et Brooklyn, Gossip Girl fait passer Dan pour un jeune d'origine modeste alors que le loft de ce dernier ressemble à une suite de l'hôtel Hoxton. Sans parler du traitement réservé à Dorota, la domestique de Blair, dont le personnage est constamment tourné en ridicule.

Mais rassurons-nous : rien n'est fait et si l'on sait que le spinoff de la série sera diffusé sur HBO Max, nous ignorons tout de ce que les nouveaux scénaristes seront capables de faire à partir de la série originale. Impossible de savoir quoi que ce soit sur la nature des 10 épisodes d'une heure qui ont été commandés, sur leur casting et leurs dates de sorties. Ce qui est certain, c'est que le remake pourrait introduire la série et ses thèmes à une autre génération et permettre de poser un nouveau regard sur les relations qu'il met en scène, tout en faisant intervenir des personnages moins stéréotypés. Mais le projet pourrait aussi tomber dans les pièges auxquels n'ont pas échappé d'autres «reboots», incapables de s'adapter à l'évolution de leur public quelques années après la diffusion du programme d'origine (souvenez-vous de l'affreux projet de reboot de Heathers qui a finalement été annulé ). On croise donc les doigts pour qu'il s'agisse d'une relecture du premier scénario. XOXO, i-D.

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