i-D était à la marche des fiertés de saint-denis

Dimanche dernier à Saint-Denis, un millier de personnes se rassemblaient pour la première marche des fiertés en banlieue française. i-D était dans le cortège.

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14 Juin 2019, 11:24am

Il y avait du monde, un bon millier de personnes, ce dimanche 9 juin Place de la Résistance à Saint-Denis dans le 93, à l’occasion de la première Pride de banlieue de l’histoire des Prides françaises. Journalistes de tous médias, caméras et micro pointés, se mélangeaient avec une foule de gays, lesbiennes, trans, dont beaucoup venaient de banlieue, pendant que d’autres militants débarquaient spécialement de Paris pour les soutenir et les encourager face à un événement qui risque de marquer un avant/après dans le militantisme, du moins on l’espère.

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« Je suis là pour montrer que les personnes trans existent, pour montrer que Saint Denis essaie de s’ouvrir aux communautés LGBT et qu’elles peuvent être en sécurité ici. » Matthew, 18 ans

L’initiative de cette marche qui marque un sursaut de conscience dans la mobilisation des LBGT+ de banlieue - les quartiers perdus de la République comme certains aiment à le nommer non sans mépris - est à mettre au crédit de quatre jeunes LGBTQ issus de l’association Saint Denis Ville au Cœur. Une association ouverte à toutes et tous et dont l’objectif est de créer de la cohésion sociale, d’améliorer les conditions de vie des habitants, via des initiatives à la fois culturelles, sportives, sociales ou écologiques.

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« Est-ce que la banlieue est plus homophobe que le 16ème arrondissement ? C'est ce que les gens pensent parce que les regards sont évidemment rivés sur les banlieues populaires. » Theophile, 24 ans

« Nous avons un fonctionnement très démocratique au sein de l’association, déclare Youssef Begmadi, transgenre marocaine âgée de 22 ans qui habite Aubervilliers. Il y a une petite année on a commencé à réfléchir à l’organisation d’un événement LGBT+ racisé à Saint Denis, sans savoir vraiment quelle forme ça prendrait. On a fait germer ce projet, certaines associations parisiennes - même si on fait attention à ne pas être récupérés - nous ont aidé, donné des conseils et c’est devenu cette Pride. On attend énormément de choses de cette marche, il y a beaucoup d’enjeux en cours. Déjà, on a envie que les LGBTQI intersectionnels et les LGBTQI de banlieue puissent se rejoindre dans leurs luttes et agir pour leur propres identités et leurs propres combats. On veut qu’ils ne se sentent pas obligés de s’associer à des luttes qui ne les concernent que partiellement et courent le risque d’invisibiliser leur existence. On a aussi envie de changer la donne sur les accusations qui pèsent sur nos territoires. Quitte à parler des problèmes soulevés par les banlieues populaires, qu’on le fasse au moins avec un minimum d’exactitude et de recul ! »

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« Je suis venue parce que je tenais à rendre hommage aux organisateurs qui ont travaillé toute l'année comme des fous sur ce projet. Je suis fière que tout se passe bien.» Yasmeen, 23 ans

À 15 heures le signal de départ est lancé et une joyeuse foule très mixte de jeunes et moins jeunes, de militants aguerris et de sympathisants, de jeunes LGBT de banlieues racisés ou non, d’hétéros sympathisants, se lance dans la Marche qui doit rejoindre le parvis de la Basilique en une petite heure. On traverse les rues commerçantes de la ville dont tous les magasins sont ouverts, des slogans comme « Assez de cette société qui ne respectent pas les gouines, les trans et les pédés », « Macron démission », « Fières et fiers d’être révolutionnaires » commencent à se faire entendre à travers les mégaphones, pendant que les bannières se déploient : « Banlieusard.e.s Fièr.e.s », « Le périph n’a pas arrêté le sida », « Pas de racisme dans nos fiertés ».

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« J'ai fui le Pakistan parce qu'en tant qu'homosexuel, ma vie était en danger. Je suis à Paris depuis un an, je n'ai pas de travail, plus de famille, je suis seul et je ne veux pas retourner dans mon pays de naissance. » Amiraci, 28 ans

La présence policière est discrète, le rassemblement bon enfant, les passants regardent souvent étonnés, aucune insulte ne semble être émise, ni aucun incident d’ailleurs. Après un sit-in d’une minute par respect pour les victimes du racisme et des LGBTphobies, le cortège se remet doucement en route, croisant les trois passages piétons arc-en-ciel installés par la municipalité, et qui en un an, n’ont subi aucune dégradation contrairement à ceux peints en plein cœur du Marais.

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« Beaucoup de gens passent leur temps à nous rappeler notre statut de banlieusard. LGBTQI+ ou pas, il est temps d’expliquer aux autres qui nous sommes vraiment. » Youssef, 22 ans

On croise Louise et Angel, 14 ans, qui habitent et étudient à Saint Denis et se définissent comme bi. « J’ai essayé de convaincre des potes de mon collège que c’était important de venir, explique Louise, mais c’est difficile. Pourtant il faut faire bouger les mentalités, j’ai parfois l’impression qu’on est toujours au 19ème siècle ici alors que d’autres endroits sont libérateurs. Plein de gens se prennent des remarques homophobes tous les jours. » Théophile, entortillé à la fois dans un drapeau algérien et un rainbow-flag est venu de Romainville tout spécialement. « Déjà pour jouer à domicile, rigole-t-il, la Pride se déroule tous les ans à Paris et désolé, mais Paris n’est pas mon territoire. Je suis né, j’ai grandi, je vis, j’étudie en banlieue et Saint Denis se rapproche le plus de ce que j’ai connu comme milieu social. Si fondamentalement le degré de violence est le même partout, il faut à garder à l’esprit cette surmédiatisation des violences dès qu’il s’agit du 93. Parce que même si elles sont présentes - ne le cachons pas - ce ne sont pas structurellement les mêmes violences. Peut-être que les LGBT qui habitent Paris et dénoncent sans cesse la violence des banlieues devraient réfléchir à celles en œuvre dans le Marais qui est en train de mourir à cause de l’industrie du luxe, du prix des loyers, de la gentrification. »

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« Je me sens concernée car j’ai du mal à comprendre comment des gens peuvent manifester de la haine et de la violence envers des personnes qui ne font que s’aimer. » Kim, 14 ans

Il est 17 heures, la Pride (sans pour une fois la présence de chars hurlant de la techno ou de marques venus s’offrir une bonne conscience à peu de frais) se retrouve place de la Basilique où un village associatif accueille les stands de plusieurs associations qui ont soutenues la Pride de Saint Denis comme l’inter-LGBT, Act Up Paris, Access T, SOS Homophobie, les Irrécupérables. On a l’impression de retrouver l’ambiance bon enfant des premières prides parisiennes.

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Sur la tribune qui est dressée devant la Basilique, deux témoignages puissants nous ramènent à la dure réalité. Celui de Madoussou, jeune lycéenne de Saint Denis, qui lance à travers la foule un : « noirs, arabes, chinois, nous ne sommes pas né.e.s homophobes, notre histoire est anti-homophobie et rappelons nous que c’est grâce à des trans noires que la marche des fiertés existe. » Ce à quoi répond en écho Hanane de l’association des Femmes en lutte qui se définit comme « une maman lesbienne de l’immigration et de banlieue » : « Cette année nous fêtons l’anniversaire des 50 ans de nos luttes avec l’anniversaire de Stonewall. Nous, on marche pour une révolution queer des banlieues populaires, on refuse de mettre le drapeau français LGBT à côté du drapeau bleu, blanc, rouge. Nous à Femmes en lutte, on se dit que le pire homophobe de France ce ne sont pas les gens des quartiers populaires, mais l’Etat français et ses institutions, et ses politiques sociales et économiques désastreuses qui sont sans pitié avec nos revendications. »

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« La Pride parisienne c’est surtout festif, il y a des chars, de la musique à fond, on en oublie un peu le côté politique. Ici on peut entendre toutes les revendications et ça fait du bien. » Sarah, 24 ans

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Crédits

Texte : Patrick Thévenin
Photographie : Manuel Obadia-Wills

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