Photographie @mitchel_sams 

féminisme et féminité chez maria grazia chiuri pour le défilé couture dior

La créatrice Dior continue de réinventer la couture pour la femme d'aujourd'hui.

par Osman Ahmed
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05 Juillet 2019, 3:57pm

Photographie @mitchel_sams 

Une maison est aussi un foyer. Et quand c'est une maison de couture, c'est aussi un nom de famille ; une maison avec un héritage et une histoire. Nous sommes nombreux à porter cet héritage, que ce soit un parfum, un rouge à lèvre ou un sac. D'autant plus pour ceux d'entre nous qui ont la chance d'être des clients haute-couture. Peut-être ceux-là considèrent-ils qu'un vêtements sur mesure est une demeure pour leur corps. C'est en tout cas ce qu'a voulu penser Maria Grazia Chiuri, qui signe le dernier défilé couture Dior, qui avait lieu au siège de la maison, 30 Avenue Montaigne. « La couture est un lieu ou repose le corps - elle existe grâce au créateur, à l'équipe et aux ateliers, » confie Maria Grazia avant le défilé. Cette phrase est certes métaphorique, mais également très littérale. Pour clore le défilé, un modèle portait une version miniature dorée de l'hôtel particulier qui abrite la maison de couture. La robe a enflammé internet et a engendré, presque immédiatement, la création d'innombrables mèmes.

Dior asks Are Clothes Modern?

Cette saison, Maria Grazia Chiuri était d'humeur philosophique. Elle est sûrement tombée sur le livre novateur de l'américano-autrichien Bernard Rudofsky : Are Clothes Modern? - Les vêtements sont-ils modernes ? (1944). Un livre qui questionne et critique l'utilité de la mode et le potentiel danger qu'elle représente pour le corps. L'auteur condamne les corsets, les escarpins et les jupes contraignantes - précisément les codes qui définissent son contemporain Christian Dior - qui sont selon lui aussi douloureux et inutiles que dangereux. Il préférait les péplos (une tunique drapée sans forme particulière) et les sandales confortables. S'il était en vie aujourd'hui, il porterait sûrement un t-shirt et des Birkenstocks. De son côté, Monsieur Dior a donné son interprétation de la toge en 1957 avec un corset intégré et un drapé très maîtrisé. La fonction contre la forme, la nature contre l'artifice, la réalité contre le fantasme… Vous avez compris.

Dior couture

Maria Grazia Chiuri a combiné les deux et a prouvé à Rudofsky qu'il avait tort. « Je veux montrer qu'on peut créer ce qu'on veut avec légèreté,» explique-t-elle. Je n'aime pas cette opposition artificielle entre l'encombrant et le pratique, le minimal et l'ornement. On peut trouver un équilibre dans la contradiction.» Ces robes pour Dior comprenaient des « corsets confortables » - constitués de tissus, et non plus une structure rigide - et on a vu défiler de nombreuses sandales grecques. Pour réitérer l'argument, elle a créé deux versions des péplos. L'une flottait élégamment, lacée à la taille, l'autre, sinueusement proche du corps.

Dior Couture

Une approche qui résonnait avec l’idée que maria Grazia Chiuri se fait de la haute couture. Ce doit être, selon elle, une deuxième maison pour ses clients. Tout tourne autour d’eux, et la couture est l’expérience individuelle ultime. Voilà pourquoi sa collection est totalement noire – elle est une toile vierge que ses clients ont la charge de remplir, puisque Dior peut créer telle ou telle robe dans la couleur et la matière de leur souhait. « Le client doit être conscient de ce qu’il veut, a-t-elle expliqué. Dans le passé, le directeur créatif donnait le ton de la maison et les clients suivaient. Aujourd’hui, la couture est l’occasion de construire une expérience unique. Vous pouvez décider de la forme du vêtement et de sa matière. »

Dior couture

Tout cela traduit la mission de Maria Grazia Chiuri, féministe assumée, qui invite de nombreuses artistes engagées à travailler avec Dior pour justement sublimer ce souffle de liberté. La dernière en date : Penny Slinger, surréaliste née en Grande-Bretagne, à qui un documentaire et une expo londonienne sont actuellement consacrés. L’artiste a créé un décor fantastique pour le défilé, évoquant les transformations de la nature au fil des saisons et des sculptures spirituelles de corps féminins. C’est également à elle que l’on doit l’idée de la robe dorée représentant le 30 Avenue Montaigne. Une approche assez surréaliste de la couture, en effet.

« Maria Grazia tient tout particulièrement à collaborer avec des artistes au travail fort, à le transposer dans la mode et à créer des ponts entre ces deux mondes, explique l’artiste basée en Californie juste avant le défilé. Elle est vraiment en première ligne, elle amène notre travail dans des endroits insoupçonnés. Elle enfonce les frontières, c’est une bonne chose. »

Dior Couture

Il est intéressant de rappeler que Christian Dior a été accusé d’avoir fait reculer le mouvement de libération des femmes après la Seconde Guerre mondiale. Il a réintroduit le corset et un glamour contraignant. Des féministes se sont élevées contre sa vision à l’époque, brandissant parfois des pancartes griffées d’un « Au feu, Mr. Dior ». Alors qu’on assiste à un retour en force de cette image victorienne, propulsé à l’ère des réseaux sociaux – Kim Kardashian en corset au gala du Met, Kylie Jenner et ses longs ongles en acryliques tout sauf pratiques ou Elle Fanning qui s’évanouit dans sa robe trop serrée à Cannes – le moment est tout trouvé pour analyser la dichotomie entre la vie des femmes en 2019 et l’idée que se fait la mode de la féminité.

Dior couture

Mais alors que pense Slinger, féministe de 72 ans, de cette version moderne du corset ? « Ce que j’adore, c’est que Maria Grazia Chiuri s’approprie cette esthétique, étudie comment modifier les silhouettes mais de façon très douce et libre, en utilisant des matières légères qui ne contraignent pas le corps des femmes, explique-t-elle. Nous voulons évidemment faire de notre corps une expression artistique, mais sans perdre une côte en le faisant ! De la beauté, du style, mais sans se faire mal. »

Dior Couture

Cet article a initialement été publié sur i-D UK.

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