artiste et travailleuse du sexe, je me sers de mon corps pour m'émanciper

À l’approche du festival SNAP, la travailleuse du sexe et artiste-performeuse Bertoulle Beaurebec nous a expliqué pourquoi la culture peut aider à changer le regard sur les travailleurs du sexe.

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10 Mai 2019, 8:58am

Photographie : Tiwy Chan 

Après Lille, Lyon, Marseille et Bordeaux, le festival SNAP, pour Sex workers Narrative, Arts & Politics, débarque à Paris ce samedi 11 mai à la Générale Nord-Est. Organisé par des travailleurs et travailleuses du sexe [abrégé en TdS], cet évènement ouvert à tous et toutes mêlera table-ronde, projections et performances artistiques afin de changer le regard sur des professions multiples et protéiformes. Pour mieux comprendre pourquoi l’art et la culture peuvent être, pour les TdS, des outils d’empowerment et d'émancipation, on a discuté avec la travailleuse du sexe et artiste-performeuse Bertoulle Beaurebec qui, du haut de ses 22 ans, ne laisse personne lui dicter sa conduite.

Ton parcours peut sembler atypique : tu as commencé un cursus en Histoire de l’art et Archéologie.

Oui, mais ça m’a rapidement embêté, j’étais entrée en Histoire de l’art et Archéo avec une idée bien arrêtée : devenir conservatrice du patrimoine. Sauf que j’avais fantasmé les études, je pensais que ce serait bohème et que je pourrais appréhender l’art émotionnellement, à ma manière. On analysait tout d’une façon méthodologique à travers la perspective, le contexte historique - tous ces trucs qui au final me faisaient chier. Quand j’ai commencé à aller au musée en traînant des pieds alors que d’habitude, j’adore ça, je me suis dit : « on va arrêter, si ça commence à me dégouter de ce que j’aime, je pense que c’est pas pour moi ». Je me suis donc tournée vers le Cours Florent, qui m’a permis d’aborder l’art de manière pratique et donné la possibilité d’explorer mes capacités.

A quel moment t’es-tu tournée vers le travail du sexe ?

Je pratique le travail du sexe depuis que j’ai 18 ans. Tout a commencé quand j’ai passé le casting d’un théâtre érotique. Ça m’a paru facile et assez naturel, je ne suis pas pudique ou gênée pour exprimer ma sexualité. Après, c’est allé crescendo [rires] : j’ai fait du strip tease et de l’escorting, été sugar babe et domina, et aujourd’hui je suis pas mal implantée dans le milieu fetish BDSM. Quant au porno, c’était la dernière chose que j’avais pas faite en ce qui concerne le travail du sexe. Ce qui m’attirait, c’était de voir l’envers du décor. Je ne regarde pas le résultat, c’est vraiment l’expérience du tournage qui m’intéresse. Du coup, le travail du sexe pour moi, c’est du vrai travail, un travail qui me permet d'échapper aux rouages fucked up de notre société, qui me laisse une certaine liberté, me permet d’explorer mon corps et ma sexualité, et de rencontrer des gens dans des circonstances qui sont plus vraies, plus émotionnelles aussi : on pourrait penser que c’est aseptisé, difficile et que les gens te traitent comme une merde, en réalité c’est plutôt l’inverse – on devrait limite être remboursés par la sécu. J’ai fait des rencontres très intéressantes, parlé à des gens avec qui je n’aurais jamais parlé autrement qu’à travers le travail du sexe. Ça me permet d’évoluer et de remettre en question mes idées et a priori au niveau de la société, vis-à-vis d’un certain type de carrières, de certaines personnes.

Tu y vois donc avant tout un moyen d’émancipation économique ?

Je ne peux pas parler comme une [prostituée] tradi qui fait ça pour payer son loyer parce que je n’ai jamais vraiment fait que ça, j’ai toujours eu la performance et la danse à côté pour me faire des sous. Les gens qui sont contre le travail du sexe font l’amalgame entre esclaves sexuels et travailleurs du sexe libres, mais quand on a le choix, c’est un outil d’émancipation économique assez monstrueux, même si l’Etat nous met des bâtons dans les roues. Je crois que c’est aussi ça qui dérange, le fait qu’en tant que TdS, on ne soit pas dépendantes de la société et de la manière dont elle fonctionne, qu’on puisse décider nous-mêmes comment on va gérer notre temps et notre corps. J’ai limite le sentiment qu’il y a une forme de jalousie sur le pouvoir que les TdS ont sur leur temps et sur leur corps.

« La répression de droite classique avait, au moins, l’avantage d’être honnête. La véritable envie des féministes universalistes, c’est d’invisibiliser et d’infantiliser les femmes qui ne pensent pas comme elles. »

Le travail du sexe reste fortement stigmatisé ou criminalisé par l’Etat. À quoi doit-on faire face quand on est travailleur du sexe en France ?

On est stigmatisés, rejetés, criminalisés. Les gens n’ont pas envie de comprendre : on crie, on essaye de leur expliquer mais comme on est infantilisés, notre parole compte beaucoup moins que celle de quelqu’un qui n’aura jamais mené notre train de vie mais sera présenté comme « expert » sur un plateau de télé. On vit dans une société qui aime théoriser et faire du sensationnalisme. Les médias aiment manipuler le travail du sexe et le changer en esclavage sexuel, c’est un amalgame accepté alors que c’est quand même gros : parler de cartel et de réseaux de proxénétisme qui vont vendre des êtres humains, c’est quand même très différent de ce que vivent la plupart des TdS ou même de la prostituée traditionnelle qui travaille au Bois de Boulogne. On nous criminalise et du coup, on nous précarise parce qu’on nous force à nous cacher. Quand on se cache on peut être plus facilement victimes de personnes mal intentionnées et surtout, on est privé d'une protection à laquelle les autres civils ont droit.

Le contexte est difficile : la loi sur la pénalisation des clients adoptée en 2016 force à une certaine clandestinité. Et la répression du racolage exercée par la droite réactionnaire a fait place à une répression « de gauche » qui s'abrite derrière la défense des femmes...

Il y a une certaine hypocrisie autour de ce débat, on a retiré le délit de racolage passif pour ensuite criminaliser les clients. Merci mais non merci ! On nous dit que c’est pour nous protéger, que s'il n'y a pas de clients, il n'y a pas de prostitution. Sauf que depuis les hétaïres dans la Grèce antique, peu importe le type de société, il y a toujours eu des prostituées. La répression de droite classique avait, au moins, l’avantage d’être honnête. La véritable envie des féministes universalistes, c’est d’invisibiliser et d’infantiliser les femmes qui ne pensent pas comme elles. Ne pas comprendre que les femmes ne sont pas homogènes et qu'elles n’ont pas toutes les mêmes envies, aspirations et manières de se percevoir fait beaucoup de mal aux TdS. Ces femmes disent « on vient vous sauver » alors que nous n'avons aucunement envie de l'être.... et qu’elles ne vont pas se concentrer sur celles qui ont réellement besoin d'aide.

Tu as fait le choix d’être visible et de témoigner à visage découvert, pourquoi ?

Je considère que je n’ai pas à le cacher. Je respecte et comprends celles qui n’ont pas d'autre choix que de se cacher pour des raisons émotionnelles, familiales, de sécurité, mais il se trouve qu’au-delà de ma personnalité, j’ai une spiritualité assez développée qui m’empêche de prendre ce genre de décision : si je ne suis pas sûre de pouvoir assumer un choix vis-à-vis d’un inconnu, ça met un doute sur la réalité de ce que je ressens. Donc en ce qui me concerne - et j’insiste là-dessus, je ne remets pas du tout en cause les raisons de celles qui ont besoin ou envie de se cacher -, c’est important de m’assumer à visage découvert, d’en parler librement, pour montrer que c’est un choix qui est aussi valable qu’un autre. Qui n’empêche pas d’être toi, d’évoluer dans la société, qui ne fait pas de toi un ou une paria.

« Bien sûr qu'on m’objective, qu'on m’animalise : depuis que je suis toute petite, des vieux hommes blancs de l’âge de mon père me disent que j'ai des jambes de gazelle, une démarche de panthère et que je dois être sauvage au lit. »

Payes-tu les frais de cette visibilité, en termes de harcèlement ou cyberharcèlement par exemple ?

Oui ça me coûte en tranquillité sur les réseaux mais j’ai juste à ne pas ouvrir mes DMs, ou alors à les ouvrir et en rire. Si tu suis mon Insta, je fais souvent des stories où je poste des DMs que je reçois en les commentant. Mais pour moi il y a une différence entre se faire alpaguer avec irrespect et harceler : je reçois beaucoup de messages de personnes qui peuvent être chiantes, mais il ne s'agit pas des mêmes personnes à répétition - et donc pas de harcèlement si l'on se réfère à sa définition. J’imagine que ça peut être chiant pour certaines, mais je garde en tête que quand elles viennent me parler, ces personnes ne parlent pas à un être humain mais à un fantasme, à une image que je renvoie.

En tant que femme et surtout que femme noire, à quels genres d’objectivation dois-tu faire face ?

En tant que femme, on va forcément projeter des choses sur moi, mais encore plus en tant que femme noire : il y a beaucoup de projections sur la façon dont je pense, je bouge, je m’exprime ou sur ce que je recherche dans la vie, qui vont m’être imposées sans que j’ai le choix. On vit dans une France néocoloniale, c’est important pour moi de le préciser. Il faut énormément de temps pour que les moeurs changent dans l’esprit d’une société, et ce serait mentir que de se dire que d’un coup, on est tous égaux et traités de la même manière. Bien sûr qu'on m’objective, qu'on m’animalise : depuis que je suis toute petite, des vieux hommes blancs de l’âge de mon père me disent que j'ai des jambes de gazelle, une démarche de panthère, que je dois être sauvage au lit, toutes ces choses qui renvoient à une certaine animalité et sont une preuve d’ignorance par rapport à l’altérité que je représente à travers ma couleur de peau. J’ai appris à ne pas le prendre personnellement parce que ce n’est pas personnel, n’importe quelle femme noire va être confrontée aux mêmes clichés. Je ne peux pas les prendre personnellement quand je sais que la personne ne me connaît pas. Il s'agit de faire preuve d’une certaine rationalité pour se protéger émotionnellement : si tu prends tout à cœur dans une société raciste et sexiste et que tu es une femme noire, autant te rouler en boule sous ton lit et ne plus parler à personne.

« C’est important de laisser une liberté au discours, aux images et à l’art, de ne pas passer par un prisme qui va déformer le message initial. »

Qu’en est-il de la dimension plus artistique de ton travail ?

J’ai commencé dans l’entertainment, ça m’a ouvert des portes et permis de voyager, notamment en Asie. Mais j'ai été rapidement frustrée de n’explorer que cet aspect visuel, superficiel. À force de passer mes soirées à danser devant des gens bourrés qui ne rendent rien en retour, je me suis sentie épuisée énergétiquement parlant. Je me suis donc mise à explorer le body art par moi-même de façon spirituelle.

Le travail du sexe est un thème récurrent dans l’art et la littérature mais on associe rarement les TdS à des artistes. Quel sens l'art peut-il prendre dans ce contexte ?

Quand tu écoutes un débat par des politiques ou des gens qui ne sont pas concernés à la radio ou la télé, ça n’ouvre pas forcément l’esprit. Par contre, quand tu vois des TdS qui ont envie de mettre en avant leur expérience d’une façon cristallisée, c’est à dire plus poétique que juste des témoignages, et bien ça ouvre l’esprit d’une façon que les mots ont du mal à atteindre. A travers l’art et les émotions, tu es capable d’avoir davantage d’empathie pour les gens qui sont en face de toi. La force du SNAP, c’est que les gens viennent sans idée trop arrêtée sur ce qu’ils vont voir mais repartent en ayant appris plein de choses. J’ai eu des retours suite à une de mes performances : même si je ne parlais pas, les gens avaient compris le message que je voulais faire passer d’une façon beaucoup plus intense que si je leur avais expliqué avec des mots. C’est important de laisser une liberté au discours, aux images et à l’art, de ne pas passer par un prisme qui va déformer le message initial. Là, ça vient de gens qui l’ont directement vécu et qui sont TdS, et c’est le plus important : que les premiers concernés puissent s'exprimer.

Il y a aussi une dimension collective très forte...

Bien sûr, ça propose plusieurs points de vue, plusieurs vécus, plusieurs sensibilités, plusieurs personnes, parce qu’il y a énormément de prismes différents dans le travail du sexe. Ma performance s’appelle Sujet/Objet, parce que c’est un gros souci dans notre société : on est objectivés, on va dire que les TdS sont des entités compactes, comme les femmes dans le patriarcat finalement, et on va essayer de les définir à travers le vécu d’une victime de traite d’êtres humains par exemple, et c'est ce qui pose problème. Au SNAP, on est re-personnifiés, ré-individualisés, et on nous rend notre humanité quand on nous permet de nous exprimer. Je n’ai jamais vu un festival qui donne la parole aux TdS de façon à la fois politique et artistique. C’est un évènement assez détente, où on peut échanger avec des TdS, ce qui est le plus important : échanger sur nos perf et sur des questions purement politiques et sociétales.

C’est donc un espace ouvert à tous ?

Ce qu’on ne veut surtout pas, c’est se retrouver qu’entre nous ! L’objectif n’est pas de s’encenser entre nous mais d’ouvrir les autres à l'idée que les TdS peuvent exister normalement dans la société. Et pour ça, il faut taper dans des milieux où les TdS sont inconnus ou leurs expériences peu diffusées. Ce sont les gens qui ne le sont pas directement qui sont importants finalement. Venez vous ouvrir l’esprit !

Matthieu Foucher est sur Twitter, Bertoulle Beaurebec est sur Instagram .

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