Abra wears top TOPSHOP. Pants Joseph. 

la famille la plus soudée du hip-hop vient d'atlanta

En se retrouvant pour faire de la musique, les outsiders d'Awful Records ont fini par se construire et s'émanciper les uns les autres, pour transformer leur label en l'écurie de talents la plus solidaire, unie et ambitieuse d'Atlanta.

par Frankie Dunn
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19 Décembre 2016, 12:55pm

Abra wears top TOPSHOP. Pants Joseph. 

Father porte une veste Marcelo Burlon of County Milan, et un col-roulé The Kooples. 

Tommy porte un haut Charles Jeffrey LOVERBOY, un pantalon Henry Holland et des bottes Dr. Martens. 

Keith son haut, son pantalon, ses chaussures et ses bijoux. Ceinture Lanvin.  

Lord Narf porte une veste Paul Smith et un corset Vivienne Westwood. 

Ethereal porte une veste Givenchy par Riccardo Tisci, son propre haut et ses bijoux. 

Derrière Awful Records se cachent les créateurs les plus influents et expérimentaux de la scène hip hop d'Atlanta (pourtant déjà incroyablement florissante). Awful Records, c'est un collectif d'individus, d'artistes qui se ressemblent et se retrouvent pour créer. Aujourd'hui, le collectif rassemble 17 producteurs, rappeurs et chanteurs, unis dans la musique et éternellement liés par une invincible amitié. À la tête de ce label et véritable empire du DIY, il y a le rappeur et producteur Father qui a connu un succès foudroyant en juillet 2014 avec son tube implacable et catchy Look At Wrist, en featuring avec iLoveMakonnen. Un succès viral qui a creusé le sillon pour le reste de la famille. La voix d'or d'Abra a occupé l'espace cette année, la chanteuse enchaînant les singles enflammés Fruit, Come 4 Me, Crybaby et plus récemment Pull Up. Pendant qu'elle s'envolait pour une tournée sans fin, ses meilleurs potes s'assuraient de l'hégémonie estivale d'Awful Records en lestant mixtapes, albums et clips homemade à une vitesse effrénée. Le monde est à leurs pieds, et l'année 2017 s'annonce excellente pour eux.

En coulisses de leur premier concert londonien à l'église St John-at-Hackney, Father, KeithCharles Spacebar, Abra Ethereal, Lord Narf et Tommy Genesis n'ont pas le temps de papoter. Ils s'éparpillent, sont occupés partout. Ils font la balance, discutent avec Dev Hynes (un pote, collaborateur, et l'invité surprise de ce soir), se perdent dans le labyrinthe du backstage, prennent des photos avec des fans, tout en étant - pour certains - déjà défoncés à la mort. Mais leur approche très détendue du professionnalisme qu'ils présentent est exactement ce que l'on attend de ce gang d'outsiders. Ils sont tous dans leur vingtaine, ont le cœur qui bat au rythme de la trap d'Atlanta, et chacun apporte son style inimitable à la sonorité Awful. L'humour et la légèreté de Father côtoient la douceur romantique d'Ethereal, le bourreau des cœurs KeuthCharles et le flow nostalgique de Lord Narf. Dans le même temps, la petite sœur maléfique Tommy Genesis envoie des phases furieuses et la duchesse de la famille, Abra, rend pour chaque son le plus beau des hommages au R&B des années 1980.

C'est en 2013 que Father décide de lancer Awful Records, après une épiphanie. « On n'était pas en mission pour monter un truc, raconte Ethereal. On passait déjà du temps tous ensemble au même endroit, et d'un coup on s'est tous mis des grosses gifles : 'Oh ! On se réveille ! On est super unis ! On doit faire un truc ensemble !' Après avoir pris conscience de ce potentiel collectif, Father décide de réunir les troupes autour d'une vision commune d'indépendance et la machine se met rapidement en branle. Nait un gang de joyeux tarés avec des noms de super-héros et des personnalités bien trempées. « Peu importe ton nom, c'est toi, il te représente. Et c'est ce qu'on va te laisser être, ici, » assure KeithCharles. « Mes amis sont les plus tolérants de la planète et l'authenticité est leur mot d'ordre. »

À moins que vous viviez complètement déconnecté, vous êtes probablement déjà au courant qu'Atlanta est LA scène musicale du moment. Sur la place qu'Awful Records y occupe, Lord Narf avoue : « On est vus comme des gens bizarres. Notre musique sonne différemment de la musique typique d'Atlanta. » Alors oui, ils rappent sur la défonce, mais plutôt que de le faire en club avec strip-teaseuses et bouteilles à l'infini, leur monde s'articule autour du studio-maison dans lequel ils enregistrent - dans la baraque Awful qu'ils ont partagé jusqu'à la fin du bail le mois dernier. Même si elle n'était pas parfaite, elle était leur sanctuaire, un espace privilégié, protégé où ils ont coexisté, fait la fête et collaboré les uns aves les autres.

« Quand on était tous sous le même toit, c'était cool. C'est vraiment sympa d'être dans une dynamique familiale, très solidaire et très unie. Mais au long terme, ce genre de cas de figure peut finir par peser sur les fondations, » se souvient Father. « C'est vraiment bien que tout le monde ait commencé à construire à l'extérieur de ça, et pas à y empiler de plus en plus d'étages. » Tommy Genesis souscrit, ajoutant que, « le truc cool avec Awful, c'est que ça nous a permis de nous développer, d'affiner nos identités. Grandir individuellement est une suite logique. » Basée à LA, où elle alterne entre son autoproclamé « rap fétichiste » et des campagnes Calvin Klein, Tommy G a été adoptée par Awful après une longue amitié en ligne. « D'un coup, je suis tombé dans cette famille totalement dysfonctionnelle. C'était nouveau pour moi, mais j'avais l'impression de tous les connaître depuis toujours. »

Comme pour catalyser la prochaine phase de leur aventure, KeithCharles s'est relocalisé à New York, pendant qu'Abra vit la tournée et que Father Narf et Ethereal s'apprêtent à faire le bilan de l'année passer pour mijoter la suite. « Tout le monde évolue de manières très différentes, et c'est vraiment cool à observer, » sourit Ethereal. « Avant, le seul fait de se séparer nous bloquait, ça ralentissait le processus créatif et entravait notre conscience collective. Mais aujourd'hui on est ici, à Londres. Il y a quelqu'un à Los Angeles, à New York, à Atlanta. C'est génial de voir tout le monde voyager. »

Et alors qu'ils grandissent sans discontinuer, qu'ils sortent toujours plus de musique et commencent à se créer chacun leurs empires individuels, les choses s'accélèrent. « J'imagine que c'est comme être jeté au fin fond de la piscine. Soit tu nages, soit tu coules, » décrypte Father. « On est beaucoup à nager. Il y en a quelques-uns qui pataugent un peu, mais certains d'entre nous y sont allés la tête la première. » Et si on reste sur la nage, ce serait quoi, sa discipline ? « Je me suis trouvé une bonne foulée. Mais je ne fais pas de la plongée en mer profonde ou ce genre de trucs… Ce n'est pas comme si j'étais allé me décrocher un deal de taré à plusieurs millions. » Et pourtant il aurait pu. Il a été approché mais n'a jamais mordu à l'hameçon. « Je ne veux pas perdre la liberté de faire ce que je veux, quand je le veux. J'aime être indépendant, apprendre de mes erreurs. C'est un processus plus lent, mais plus gratifiant sur le long terme. Je sais que je veux perdurer dans ce game. »

Ethereal en est arrivé aux mêmes conclusions, qui l'ont réveillé de ses rêveries d'Atlanta et l'ont fait faire son tout premier passeport pour ce voyage. « J'ai l'impression qu'après ce qu'on a accompli, on peut tout faire. Ce n'est plus un jeu. Tout est à portée de main, on serait vraiment idiots de ne pas se bouger. » Et en se bougeant, Lord Narf espère inspirer les autres, ceux restés à la maison. « Je veux que les musiciens d'Atlanta me voient à Londres et comprennent que s'ils en veulent vraiment, tout est possible ! »

Sans surprise, le concert (complet) à l'église d'Hackney fut une tuerie. « J'ai passé un long moment de l'autre côté du pupitre, à sentir qu'il me manquait quelque chose, » avoue Abra à la fin de la soirée, en référence à son éducation chrétienne. « Puis je me suis retrouvé au pupitre, et j'étais moi-même. » La soirée a été importante, inclusive, pleine d'énergie et d'optimisme. Au même titre qu'Abra, et sa dévotion, on a été témoins des transformations qui affectent quand on trouve les siens, et qu'on se jette dans leurs bras sans hésiter. La famille Awful est peut-être dysfonctionnelle, mais elle à l'air sacrément heureuse.

Pour ce qui est du futur, Father travaille sur ce qui pourrait être sa dernière sortie avant un bon moment. Il pense à prendre du recul sur la musique, pour devenir producteur exécutif, s'occuper du label et d'y amener encore plus de nouveaux artistes. « Il faudra qu'il y ait une nouvelle classe pour prendre la relève après nous si on veut que que la marque reste forte. » Il veut aussi une maison en bord de mer avec un grand bureau et un énorme fauteuil duquel il pourra gérer son affaire. Mais pour l'instant… au milieu de toute cette folie, quel est le meilleur souvenir de leur aventure Awful ? « Tout, » assure Abra, enthousiaste. « Le bon et le mauvais. On s'est vraiment éclaté. »

Credits


Texte Frankie Dunn
Photographie Ronan McKenzie 
Stylisme Bojana Kozarevic
Coiffure Maki Tanaka avec Bumble and bumble. Maquillage Daniel Sallstrom, CLM, avec NARS Cosmetics. Assistance stylisme Lula Ososki.