le flattop : l'histoire de la coupe de cheveux la plus controversée

De Big Daddy Kane à Grace Jones en passant par le neveu d'Obama : alors que le flattop opère son grand retour dans les rues de New York et d'ailleurs, i-D s'est penché sur l'histoire d'une coiffure plus politique qu'il n'y paraît.

par Antwaun Sargent
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23 Juin 2017, 7:10pm

i-D Hair Week is an exploration of how our hairstyles start conversations about identity, culture, and the times we live in.

C'est bien connu : l'âge d'or du Hip-Hop est une époque marquée par la redéfinition des codes de l'esthétique noire. Une coupe de cheveux qui a fait son apparition au milieu des années 1980 le prouve : le Hi-top fade. Les barbershops tenus par les communautés noires ont dicté la tendance capillaire des fer-de-lance du hip-hop : le cheveu sculpté à la perfection, dressé verticalement sur la tête. La coupe Hi-Top, surnommée aussi « flattop », est une des premières coupes de cheveux à marquer l'histoire hip-hop du New York downtown. 

Le cheveu afro stylisé a, depuis sa naissance, toujours été synonyme d'une certaine émancipation. Quelques années avant la naissance du hip-hop la coupe afro, parfaitement remontée et libérée, marquait les premiers pas de l'esthétique black power. La coupe fade, le cheveu coupé court et rasé de près sur les côtés, est née dans les rangs de l'armée américaine, dans les années 1940. Elle s'est transformée en flattop au début des années 1980, marquant l'avènement d'un nouveau style de musique et dès lors, d'une nouvelle esthétique noire.

« Le hip-hop a dicté notre façon de nous habiller, de nous coiffer aussi », confiait Greg "the Groomer" Cooper Spencer, à Ebony. Dans cette interview, le barbier de New York se souvient : « Avant cette période, on se reposait sur les leaders noirs, comme Martin Luther King Jr., Malcolm X et Muhammad Ali qui portaient l'afro, pour que notre engagement se reflète dans notre look, ajoute-t-il. Dès les premiers balbutiements du hip-hop, les artistes ont fait en sorte que leur coupe et leur tenue reflètent leur musique. »

Les rappeurs comme Big Daddy Kane, Doug E. Fresh, MC Rakim, Jazzy Jeff, le Prince de Bel-Air et Will Smith sont à l'origine de l'ascension pop du flattop dans les années 1980. « Le flattop, c'était l'incarnation de l'expression personnelle, l'envie d'être différent », explique le barbier de 35 ans Mike Vegas, qui se souvient s'être coupé les cheveux en 1988 pour ressembler à Big Daddy Kane, qu'il avait vu dans l'émission Yo! MTV Raps. « Il faut penser le hip-hop comme notre rock'n'roll à nous, c'était le son rebelle de l'époque, enchaîne Mike, désormais propriétaire du barbershop Krome NYCQuand tu portais un flattop, c'était comme si tu disais : Ecoute petit, c'est moi qui représente la nouvelle génération. »

Même Vanilla Ice, le rappeur blanc le plus prolixe des années 1980, s'est approprié cette culture et s'est converti au fade. Christopher "Kid" Reid, du duo Kid n' Play s'est épris de cette coiffure, au point de la faire figurer dans les films House Party. Kid et les pionniers du hip-hop ont fini par surnommer cette coupe le « Cameo cut », d'après le leader du groupe Cameo, Larry Blackmon, qui aurait été le premier à se réapproprier la coupe fade dans les années 1970 - comme en témoigne CED-GEE lorsqu'il signe sur son morceau Give the Drummer Some Lyrics, une rime en son hommage : « Teach... them respect/ Hook 'em up just like a tape deck/Mono or Stereo, cuz I'm a real pro/ With a Cameo, and not an afro. »

Mais avant le hip-hop et ses crews new-yorkais s'en emparent, l'icône pop Grace Jones avait succombé aux appels de la coupe Cameo pour la pochette de son quatrième album studio, sorti en 1980, Warm Leatherette. À noter, certains inconditionnels du hip-hop jurent que Jones n'était pas la première dame à se raser la tête et que la Reine d'Egypte Nefertiti l'aurait devancée. Mais revenons à la pochette de cet album, shootée en noir et blanc par le photographe français et compagnon de Grace, Jean Paul Goude : on y voit la chanteuse bras croisés, lèvres repeintes en noir et cheveux dressés à la verticale. Grace Jones affirmait avec cette coupe son côté masculin, en décalage avec les idéaux traditionnels de beauté.

Grace Jones a admis que le fait de se raser avait marqué un changement radical dans sa vie de femme et d'artiste. Lors de son apparition sur le plateau de l'émission Live! With Regis and Kathie Lee, Grace s'est exprimée sur cette expérience en ces termes : « une chose sacrée. C'est quelque chose qu'on ne fait jamais et quand on le fait, on se sent… Comme une nonne. » Sur ces paroles, Regis Philbin lui rétorque que beaucoup de mecs portent aussi cette coiffure : « C'est terrible, s'exclame Jones. Pour ma prochaine pochette d'album, je ne mettrai même pas de photo de moi, sinon, tout le monde pensera que c'est moi qui copie tout le monde ! »

En 2015, Grace Jones a inspiré la styliste Erykah Achebe qui s'est rendue dans un barbershop pour demander une coupe de cheveux en l'honneur de son idole. « En tant que fan incontestée de Grace Jones, mon choix s'est fait naturellement », se remémore Erykah. « J'avais les cheveux teints à l'époque et je me suis rendue chez un coiffeur en lui demandant de me retirer la couleur. Et puis vu que j'étais là, je lui ai dit : « vous savez quoi, coupez plus court, faites-moi un flattop. J'ai l'impression que cette coupe me correspond mieux. Je suis passée par tellement de styles et de coupes différentes, j'ai finalement trouvé la bonne et elle ne demande pas trop d'entretien. » Erykah soutient que si la coupe fade est traditionnellement portée par les hommes noirs, les réactions que sa nouvelle coiffure a suscitées ont été plutôt positives. « Ma mère déteste cette coupe, confesse-t-elle. Mais elle a appris à l'accepter : Les gens sont parfois étonnés de voir une femme noire porter cette coiffure mais je vois de plus en plus de femmes choisir le flattop. » Une ascension fulgurante du cheveu naturel qui permettrait aux femmes noires d'oublier les permanentes pour se conformer aux diktats de beauté européens.

Pour les hommes, cette tendance rétro qui avait été bannie de la décennie 1990 opère son grand retour, portée notamment par la star du NBA Brandon Jennings et Iman Shumpert. À l'inauguration de la présidence Obama en 2009, on pouvait apercevoir son neveu assis derrière Michelle Obama, Avery Robinson, porter le flattop asymétrique. Une coupe « fade » décriée par les médias et la toile car jugée trop « old-school ». Etrangement, Chris 'Kid' Reid à qui l'on doit la popularisation du flattop, avait confié à TMZ que le neveu d'Obama devrait, « arrêter de vivre dans le passé » avant de parler du flattop comme d'un « truc stupide aujourd'hui ». Dexter Thomas, spécialiste du hip-hop et intervenant de VICE News Tonight, qui a toujours continué à porter le hi-top, note que ses interventions retransmises sur YouTube suscitent des débats enflammés sur la toile : certains internautes vont jusqu'à qualifier sa coupe de « dérangeante ». Celui qui écrit actuellement une thèse sur l'émergence du rap japonais raconte : « On me donne souvent ce mauvais conseil : si tu te coupais les cheveux, les gens te prendraient plus au sérieux. Sauf que je n'en ai pas envie. Je veux représenter une certaine esthétique noire punk et une certaine communauté des années 1980 et 90. »

« On va me prendre pour un fou mais c'est le flattop qui nous a réunis, mon crew et moi », confesse Elijah Pryor du collectif new-yorkais Tribe NYC. En 2010, les membres de la Tribe se sont rencontrés dans les rues de Soho autour d'un point commun : ils portaient tous le flattop. « Quand j'ai commencé à laisser pousser mes cheveux, il y a dix ans environ, j'en ai fait une équation mathématique : je pouvais dessiner des formes, en décolorer certaines parties, raser les côtés… Bref, des possibilités infinies, » explique Elijah, depuis son quartier Jamaica dans le Queens. Il se rend toutes les deux semaines chez Vegas, le propriétaire de Krome NYC, pour se faire tailler son flattop. « Plus je grandis et m'épanouis en tant que personne, plus mes cheveux poussent. Ils s'adaptent aux dimensions de mon nez, aux traits de mon visage, de manière parfaitement maîtrisée. » 

Pour sa série Heads publiée sur Vice en 2013, le photographe Awol Erizku s'est rendu dans les barbershops des communautés noires. Neuf hommes noirs posent face à l'objectif. Tous portent le flattop, de manière radicalement différente et singulière. L'un d'entre eux a son nom gravé derrière la tête. Un autre s'est teint les cheveux aux couleurs du drapeau panafricaniste. Parmi eux se tient Elijah Pryor, son flattop vertigineux et bleaché, sa pose en hommage à Malcolm X. L'air est assuré, son regard confiant. Sa coupe rappelle les premiers jours du hip-hop américain. Il est l'incarnation d'une esthétique noire cool, affirmée et engagée. 

Credits


Texte : Antwaun Sargent
Photographie : (de haut en bas)
Photographie Stef Mitchell
Elijah: Sen Floyd and Dani B.
Dexter DJ Furth
Awol Erikzu, Heads, 2013, courtesy of the artist. 

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