le kitsh c'est politique : le "camp" est la meilleure arme de la culture queer

Le camp a longtemps été le langage secret des communautés gay. Existe-t-il encore ?

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juin 1 2017, 12:00pm

J'ai toujours aimé le camp. Mais avant, je savais qu'il existait un mot pour le désigner. Quand j'étais petite, les Spice Girls étaient camp, (surtout Geri Halliwell), l'Eurovision était camp, la tante de Sabrina, l'apprentie sorcière était camp et Hocus Pocus, le film préféré de mon enfance (merci Bette Miller) était camp aussi. Le premier single que j'ai acheté, Believe de Cher, était un condensé de camp, même si mon radar d'enfant de 7 ans n'était pas assez affiné pour le savoir. Nombreux sont les enfants à avoir des goûts camp. En grandissant, certains passent à autre chose et d'autres se découvrent homosexuels. Vous vous souvenez de l'épisode des Simpson Homer's Phobia dans lequel John Waters joue le nouveau copain gay de Marge ? L'un de mes premiers souvenirs camp.

Si le camp est très répandu, cela ne le rend pas insaisissable pour autant. Soyons clair : tout ne peut pas être camp. En 1964, Susan Sontag écrit Notes on camp, un essai resté célèbre pour avoir essayé de fixer le concept. « L'essence du camp réside dans son goût pour le non-naturel : l'artifice et l'exagération. Le camp met tout entre guillemets. » Décrit comme un « mode d'esthétisme », « un code secret » ou encore un « insigne identitaire », il faudrait le connaître pour le repérer, ce qui revient à dire que « tout le camp ne provient pas du regard du spectateur » mais qu'il y est essentiel. Sontag essaie donc d'expliquer la proximité entre camp et homosexualité en soutenant que l'allégresse du camp « neutralise l'indignation morale ». D'autres affirment que le camp s'articule à l'expérience gay parce qu'il relève d'une performance identitaire bien connue des homos placardisés.

En tant que style et esthétique, le camp a toujours envahi la culture queer : déjà implicite dans les écrits d'Oscar Wilde, il était ouvertement présent dans le roman de Christopher Isherwood Le monde au crépuscule paru en 1954. On pouvait aussi le déceler dans les performances affectées de Joan Crawford ou Bette Davis, dont perce un excès caractéristique des comédies musicales hollywoodiennes des années 1930. Innocent et toujours accidentel, le camp prend de la vitesse à la fin des années 60 lorsque le réalisateur John Waters s'en empare pour critiquer les notions de bon et mauvais goût. Son style vulgaire et excessif lui vaut alors le titre de connaisseur du camp. Quelques années plus tard, le camp refait surface à travers les extravagantes tenues de Liberace (dont l'homosexualité reste pourtant secrète), la fabuleuse Cher et le charme ironique des Village People.

Mais à l'heure où la culture gay sort du placard et où l'indignation morale autour de l'homosexualité se fait moins forte, il est légitime de se demander à quoi ressemble le camp aujourd'hui. Il y a quelques temps, alors que j'interviewais John Waters, j'ai spontanément mentionné le mot « camp » et il a eu l'air choqué. « Camp ! s'est-il exclamé, je ne connais personne qui dirait le mot à haute voix, sous peine d'avoir l'air d'un vieux gay perdu chez un brocanteur des années 50. » Si même un connaisseur du camp le perçoit comme dépassé, cela signifie-t-il que sa nature élusive a finalement pris le dessus ? L'évocation du camp se fait désormais souvent au passé. Cette année, le BFI Falre (festival londonien de films LGBT) dédie tout son cycle au cinéma camp, mais aucune sortie n'est postérieure à 1981. On y programme Maman très chère, Barbarella ou Les hommes préfèrent les blondes. Zorian Clayton, le programmateur du festival, y donne une conférence intitulée « Amusement à travers le camp classique », mais s'il existe un camp classique, peut-on parler de « néo-camp » ?

« Je pense que le camp jouit toujours d'une certaine popularité et d'un fort pouvoir d'attraction, m'explique Clayton au téléphone. Certaines figures culturelles, certains films traversent les générations : les jeunes gays cherchent désespérément des références à l'histoire queer à laquelle ils se sentent appartenir. « Qui est Divine ? » « Quel est ce film de Bette Davis ? » ». Clayton admet que le camp « surgit de temps à autre selon la mode », mais note qu'il s'inscrit dans une continuité. « Certaines choses ne changent pas. Sa première manifestation connue date de 1671, dans une pièce de Molière, où un valet essaie de convaincre son maître de se camper sur une jambe en mettant une main sur la hanche. Il y a ici un goût pour l'excès, un esprit, une personnalité hors du commun. Quand le mot est entré dans le Oxford Dictionary, on y voyait quelque chose d'ostentatoire, d'affecté, de théâtral, d'efféminé, avec des gestes associés à l'homosexualité… La même chose qu'aujourd'hui. »

Selon Clayton, le camp peut être trouvé partout dans la culture contemporaine si on se lance à sa recherche, certains gays plus âgés l'utilisent même comme un verbe, dans l'idée de « camper quelque chose ». Il affirme que la comédie musicale Hedwig and the Angry Inch est sur le point d'avoir une suite, et que Ru Paul's Drag Race est un spectacle plus camp que nature. « La terminologie faiblit peut-être et le terme ne s'entend plus autant qu'avant, puisque la façon dont les gens s'identifient est actuellement en train de changer dans la culture LGBT, suggère-t-il. Les gens n'aiment pas être enfermés dans des cases. En plus, beaucoup de gays attachés aux canons virils s'en détachent parce que c'est efféminé. Mais le camp existe toujours, puisque c'est avant tout une manière d'être, alors comment pourrait-il disparaître ? »

Universitaire allemande intéressée par la présence du camp dans la culture pop féministe, Katrin Horn écrit actuellement un livre intitulé Femmes, Camp et Culture populaire : un sérieux excès. D'après elle, il suffirait de regarder Lady Gaga pour se rassurer sur la présence d'icônes camp et constater qu'elle utilise le camp pour envoyer des messages politiques subversifs et s'attirer un public queer. « Son travail défie l'essentialisme, l'identité et l'originalité » écrit Horn dans l'un de ses papiers, soulignant la fluidité avec laquelle Gaga passe d'un genre à l'autre (gode-ceinture un jour, seins coniques le lendemain). Son travail fourmille de références gays, des films de la Lesploitation dans le clip Telephone, aux balls voguing dans le Monster Ball Tour en passant par l'hommage à Andy Warhol à travers Art Pop. Et puis il y a le mauvais goût de la robe viande, l'auto-tune assumé, la réinvention permanente et le jeu de rôles.

« Celui qui ne saisit pas les références de Gaga n'y verra pas de camp », affirme Horn. En ce sens, « on n'est jamais trahi que par les siens » ou pour le dire plus simplement : le camp reste un code compréhensible par les initiés. « Aujourd'hui, le camp n'est plus forcément un code entre ton copain et tes amis, admet-elle. D'abord parce que ça n'est plus nécessaire pour beaucoup de gens, et puis parce que le camp frôle parfois l'exhibition dans les médias de masse. Pourtant, si on ne saisit pas les références de Telephone, c'est juste un clip flashy, alors que si on les comprend, le sens de la vidéo change complètement : on n'échappe pas à sa coloration homosexuelle… Ces références vont alimenter l'ironie de la vidéo ou parodier la représentation des femmes à Hollywood par exemple. »

Katrin Horn explique avoir voulu écrire sur le camp à cause de toutes les personnes qui lui disaient qu'il n'existait plus. Quand elle s'est mise à sa recherche, Gaga lui est apparue même si elle est loin d'être le seul exemple. Dans son livre, Horn évoque le camp des lesbiennes d'un film comme But I'm a cheerleader ou celui du personnage de Liz Lemon dans la série 30 rock qui critique la commercialisation de l'identité féminine avec un recul inexistant dans un programme comme Sex and the City. Dans cette perspective, le camp peut être féministe, parce qu'il devient un outil de lutte contre les injonctions faites aux femmes. Mais alors, est-ce que des téléréalités comme Keeping up with the Kardashians ou Real Housewives sont camp (Kris Jenner a bien fait figure d'icône camp en 2017) ? « Je ne dirai pas que ces shows sont camp parce qu'ils passent à côté d'un aspect sérieux, ils ne sont pas suffisamment politiques. Ils sont donc certainement plus kitsch que camp ».

En considérant les propos de Clayton et de Horn, la difficulté de s'accorder sur ce qui est camp et ce qui ne l'est pas rend la notion complexe à définir. Pourtant, le camp existe toujours lorsqu'on le cherche, qu'il se cache sous le pantalon de Gaga, la perruque de Kris Jenner ou la langue de vipère de Ru Paul. Personnellement, j'ai le sentiment que le camp fleurit sur internet, à travers les private jokes développées par la pop culture, les GIFS et la distance ironique qui peut rendre un meme si drôle. « Je pense que le camp a montré ses multiples facettes ces dernières années, dit Horn. Peu importe où s'aventure la culture mainstream, le camp pourra toujours se loger à sa marge. La culture du meme est définitivement mûre pour une analyse camp. » Mais le camp reste-t-il subversif alors qu'il est partout ? « Je pense que chaque génération traverse un moment où elle imagine le camp dépassé parce qu'il s'est répandu (ce qui arrive souvent aux images queer), mais je ne pense pas qu'il disparaisse lorsque de nouvelles personnes se l'approprient ». Clayton confirme : « Le camp est un fondement. Ce serait très difficile de passer à côté en termes d'importance historique : le camp est radical et le sera toujours. »

Credits


Texte Amelia Abraham
Photo : Pierre et Gilles – The Virgin with the Serpents (Kylie Minogue), 2008 – Image via artfund.org