"dirrty" : le point de non-retour du sexe dans la pop

Bien avant Miley Cyrus.

par Issy Beech
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02 Décembre 2016, 9:45am

Sur la couverture de son quatrième album studio, Stripped, Christina est assez simplement vêtue : un pantalon aux lanières de cuir, un fin brassard noir, un fard à paupières du plus bel effet. Elle est à l'époque l'une des plus grandes popstars, mais elle est restée jusque-là une Girl Next Door. Enfin, si l'on passe outre quelques sous-entendus déjà bien sentis de type : « I'm a genie in a bottle / You gotta rub me the right way. » (Soit « Je suis le génie de la lampe / il faudra que tu me frottes dans le bon sens. ») 

Quand elle entre dans la phase pré-production de Stripped - son deuxième album d'intérêt si l'on oublie un disque en espagnol fait à la hâte et un opus de Noël oubliable - Aguilera vient de prendre les reines de sa création avec force et fracas. Elle est celle qu'elle veut être ; adulte, de la manière la plus explicite et éhontée possible. Et le marketing de Stripped va dans ce sens à l'époque : c'est un pas dans la féminité affirmée et la découverte de soi. Beaucoup plus tard, on apprendra que la chanteuse souffrait de problèmes de santé - de « dépression nerveuse » comme son équipe le raconta officiellement - aux prémisses de la production de l'album. Des difficultés à l'origine de ce changement conceptuel drastique.

« Allow me to introduce myself, » entend-on dès les premières lignes de la première chanson de Stripped. « I want you to get to know me… the real me. » Une manière de dire : Tout ce que j'ai fait avant ? C'était de la merde. Une fabrication. Du marketing. Ça ? C'est authentique.

Steve Kurtz est resté pendant longtemps à la tête de l'équipe d'Aguilera, en tant que manager. Et c'est sa rupture avec lui qui a permis à la chanteuse de sortir de cette image de petite fille bien sage qu'elle haïssait tant, et qui lui avait apparemment causé tant d'angoisses. En ce sens, Stripped n'était pas tant une réinvention, mais une révélation de la vérité de la chanteuse. La vraie Aguilera.

Le single de l'album, Dirrty, en featuring avec Redman avait un message assez simple et limité : danser avec ses potes en club. Suer, se tordre, s'exciter. Rien de trop fou. Mais le clip a transformé des paroles plutôt innocentes en un hymne sexuel qui - j'y tiens - a littéralement changé le monde. En plus d'avoir joué un rôle majeur dans le complot dit des « deux R », avec Hot in Herre de Nelly un peu plus tôt la même année, et Right Thurr de Chingy l'année suivante. Mais c'est le sujet d'un tout autre article. 

Le clip de Dirrty, réalisé par David LaChapelle s'articule autour d'une Christina de 21 ans, revigorée, en haut de bikini, pantalon fesses apparentes et minuscule culotte au derrière barré d'un « X ». Elle est en sueur, arbore fièrement ses nouveaux piercings aux lèvres et au nez, s'échappe d'une cage pour pénétrer sur un ring de boxe, y lâcher quelques pas au milieu des danseurs musculeux et en nage, avant de se battre et de mettre KO une femme au visage caché par un masque de catch mexicain. La vidéo se termine sur une Christina dans l'eau jusqu'aux genoux, fouettant l'air de ses cheveux en cercles concentriques. À la Willow Smith. 

Si le single en lui-même n'a pas eu un succès incroyable - il n'atteint que le n°48 des charts américains, et passe très peu à la radio - le clip est, lui, un hit instantané. Il est n°1 du MTV's Total Request Live, et élu meilleur clip de l'histoire du TRL à l'occasion d'un vote en 2008. Plus tard cette année-là, il est élu 9ème clip le plus sexy de tous les temps par les lecteurs de FHM, et en 2013, il prend la deuxième place de la liste des clips les plus « Scandalously Sexy » de VH1.

Le public est conquis, tout excité, incapable de détourner le regard. Normal, non ? Des seins, des fesses, du sexe, de l'absurde, de la violence. Une immersion dans l'esprit de l'adolescent moyen.

Mais dans le même temps, les gens de plus de trente ans furent outrés. David Browne, journaliste à Entertainment Weekly, traite Aguilera de « femme la plus vulgaire du monde. » Une critique du Time affirme qu'elle à l'air dans le clip « d'être tout droit sortie d'une convention intergalactique de prostitués. » Charmant.

Peu de temps après, le Saturday Night Live faisait une parodie du clip avec Sarah Michelle Gellar dans le rôle de Christina. Dans un accent dégueulasse de campagnarde du sud des Etats-Unis (Aguilera est née à Staten Island, New York…) le personnage de Gellar claironnait : « Quand les gens vont voir ce clip, ils vont arrêter de me voir comme la blonde pétasse de l'industrie de la musique qui fait des bulles avec son chewing-gum… et ils vont commencer à me voir comme une pétasse, tout court. » Dans le même épisode, Tina racontait en blaguant comment le clip lui avait fait l'effet d'un herpès génital télévisé. 

Pour faire court, le clip de Dirrt… a fait réagir. Parce qu'il a foutu à la fenêtre toute la pop à chewing-gum rose à laquelle MTV nous avait habitué à la fin des années 1990 - Britney, Mandy, Monica. Il a sauté l'étape de la suggestion pour aller directement au sexe et à la folie. Bien sûr, les adultes étaient en rogne, mais ce clip a montré a dévoilé à toute une génération d'ados ce que leur avaient caché leurs parents pendant des années. Le clip nous a montré un avant-goût de ce qui pourrait nous attendre : l'indépendance sexuelle, et, si l'on s'en tient à la vision de LaChapelle, des fêtes quasi-orgiaques sur les dancefloors et dans les fights clubs underground. 

La réponse d'Aguilera aux critiques médiatiques n'aura été que mesure et contenance. « Quand tu es à l'aise, ouverte et audacieuse artistiquement, dans la musique comme dans la vidéo, il y aura toujours un tas de gens qui vont se sentir menacés par toi, particulièrement dans l'Amérique moyenne, » déclarait-elle à Blender. « Je suis en position de pouvoir, de contrôle. Je suis aux commandes de tout et tous ceux qui m'entourent. Selon moi, c'est au niveau d'audace que l'on mesure la valeur d'un vrai artiste. »

Et les critiques ont bien pu continuer à rejeter la légitimité de la représentation sexuée de Christina - la plupart s'appuyant (encore et encore, et encore) sur la supposée obscénité de la « simulation de masturbation » dans le clip - elle répondait simplement : « Je pense que mes fans ont grandi avec moi, et qu'ils apprécieront ce besoin que j'ai, de m'exprimer. »

Puis Beautiful est arrivé. Le second single de Stripped, et véritable « fuck you » à tous les rageux. Une chanson qui mettait l'accent sur l'amour de soi, envers et contre toutes les critiques : « Words can't bring me down. »

Aujourd'hui, dans une ère de tolérance et de libération (une ère qui y tend en tout cas), c'est compliqué d'imaginer que si peu - du sexe soft et de la violence filmés - puisse causer autant de chaos et de colère. Et si notre réalité est celle-là aujourd'hui, c'est sûrement grâce au Dirrty de Christina Aguilera.

Quand on y revient avec du recul, il est clair que les critiques de l'époque relevaient de la plus crasse des misogynies. Tout ce mécontentement ciblait une jeune femme publique, qui exprimait sa sexualité sans le soutien d'aucun homme. Les gens ont eu peur, comme ils ont eu peur de Madonna avant elle, et d'Aretha avant elle. Face à elles, les gens se demandaient : « Mais, ces femmes n'ont pas honte ? » La réponse de Christina était simple : « Non. »

D'une certaine manière, Dirrty a ouvert la voie à des vidéos comme Anaconda et Wrecking Ball, à des artistes comme Fergie et Beyoncé et à une forme de sexualité ouverte pour toutes les femmes de la pop. Et plus important peut-être, Dirrty a ouvert la voie au costume d'Halloween 2016 de Kyle Jenner. Christina, pour toutes ces raisons, nous te serons éternellement reconnaissants. 

Credits


Texte Isobel Beech
Screenshot via Vevo

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