être queer et irakien en 2016

La couverture médiatique des conflits du Moyen-Orient et de la crise des réfugiés a parfois limité les témoignages et reportages épineux sur le traitement et le triste sort de la communauté LGBTQI+ dans ces pays.

par Amrou Al-Kadhi
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22 Juillet 2016, 9:05am

En tant qu'irakien queer vivant aujourd'hui à Londres, il m'est incroyablement complexe de m'informer sur les conditions de vie de la communauté LGBTQI+ vivant dans les pays du Moyen-Orient en conflit. La couverture média de ce sujet est bien trop insuffisante. Le peu que j'en ai appris, je l'ai appris il y a quelques semaines, au plaisir d'une rencontre avec Amir Ashour, activiste des droits de l'Homme et fondateur/directeur d'IraQueer, une organisation qui vise à sensibiliser le monde, augmenter la visibilité et la représentation des problèmes relatifs à la communauté LGBTQI+ irakienne. Nous nous sommes rencontrés à l'occasion d'un événement coordonné par le UK Lesbian & Gay Immigration Group lors de la journée mondiale des réfugiés.

Amir est une personnalité incroyable et tout à fait remarquable. Son organisation est la première à fournir les informations, le soutien et une communauté solide aux citoyens LGBTQI+ vivant en Irak et en quête d'asile hors du pays. En tant qu'homme né et élevé dans un contexte arabe assez conservateur, je n'étais jamais tombé sur quelqu'un comme Amir, à ce affirmé, assumé, visible et vocal quant à son identité queer. Et d'ailleurs, il se trouve qu'Amir et le seul activiste LGBTQI+ irakien et public au monde. Cela donne une idée des risques encourus à vivre et s'assumer queer en Irak. Son activisme, sa visibilité l'empêche désormais de pénétrer les frontières irakiennes, où sa famille vit encore. 

Dans certaines zones du pays, le simple fait de connaître une personne queer vous met en danger. Un homme a eu le malheur d'avoir les cheveux trop longs… Il suffit que quelqu'un perçoive votre sexualité de travers. 

Sur le site IraQueer, la photo de profil d'Amir est la seule à ne pas être cachée par un émoticône - ses collègues travaillant en Irak doivent évidemment conserver l'anonymat ou leur vie serait en grand danger. Amir m'a raconté que dans certains quartiers de Bagdad les noms et les photos des citoyens LGBTQI+ sont listés et affichés sur les murs des immeubles. Résultat : ils sont souvent retrouvés et assassinés. « Dans certaines zones du pays, le simple fait de connaître une personne queer vous met en danger » Il continue en m'expliquant que sur l'une de ces « listes macabres… le crime d'une de ces personnes était d'avoir des cheveux longs. Il suffit que quelqu'un perçoive votre sexualité - ou l'expression de votre genre - de travers » Ce « criminel » était en effet marié et avait des enfants. Simplement la longueur de ses cheveux a été considéré comme une violation queer digne d'être punie de mort.

Cacher sa sexualité est donc la seule option pour survivre. Cela considéré, IraQueer fait de son mieux pour aider la communauté LGBTQI+ irakienne, en mettant en contact les personnes ayant besoin d'une aide médicale avec des docteurs, par exemple (qui en profitent parfois pour se prendre des honoraires bien plus élevés que la normale). IraQueen s'attèle aussi sans relâche à mettre en relation les citoyens LGBTQI+ entre eux, pour créer une communauté basée sur la confiance, qui puisse s'échanger des informations et s'entraider en toute sécurité. Dans ces vies gouvernées par la peur, Amir compte bien « établir un lien de confiance entre nous… montrer qu'on partage les mêmes peurs et les mêmes rêves. Une fois qu'on aura cela on pourra interpeller notre communauté sur nos droits, notre identité, et au long terme interpeller le public. »

Une bonne partie du boulot d'IraQueer consiste en la création de rapports détaillés sur le traitement des individus LGBTQI+ en Irak. Une façon de pousser le gouvernement à protéger les personnes en danger. On se fait une mauvaise conception de l'Irak en pensant que l'homosexualité y est criminalisée - simplement, il n'y a aucune protection à l'attention de cette communauté et un tas de lois générales contre la sodomie qui peuvent être tordues et interpréter pour attaquer et condamner les gays. L'intolérance grimpante vis-à-vis de l'homosexualité en Irak semble prendre une dimension sociétale et nationale. 

Personne ne comprend mieux le contexte que les locaux. Qu'un britannique ou un américain aille en Irak en disant "je vais vous parler de sexualité" ça n'a aucun sens… ça nous fait passer pour des ignares.

Une grande partie du problème vient du fait que l'homosexualité est désormais synonyme de « l'immoralité occidentale ». Amir explique que « les gens pensent qu'on n'avait pas de gays dans notre pays avant 2003, et que ce sont les américains qui ont amené l'homosexualité avec eux. » Les interventions militaires occidentales qui suivront dans le Moyen-Orient ne feront qu'alimenter cette croyance. Certains irakiens sont convaincus que « le comportement homosexuel est causé par le manque de travail. » Ce qui paraît clair, c'est que les communautés queer deviennent la cible idéale des idéologies extrémistes prétendant lutter contre l'Occident. Les exécutions de citoyens LGBTQI+ par Daesh se multiplient à une vitesse alarmante et la rhétorique homophobe s'ajoute à leur propagande anti-occidentale. Et à cause des destructions causées par l'Occident dans ces régions, disons que cette propagande y trouve écho assez aisément. Au grand dam de la communauté LGBTQI+.

Amir et son équipe sont catégoriques. En dehors de l'aide financière, ils refusent tout soutien occidental, et c'est compréhensible. « Personne ne comprends mieux le contexte local que les gens qui y vivent. Qu'un britannique ou un américain aille en Irak en disant 'je vais vous parler de sexualité' ça n'a aucun sens… ça nous fait passer pour des ignares. » Pour Amir, une telle intervention « conforterait l'idée selon laquelle l'homosexualité est une vient de l'Occident. Les citoyens seraient dépossédés de leur identité et le contexte local serait incompris. »

J'encourage donc tous ceux qui lisent cet article à aller jeter un œil à IraQueer.org pour saisir au mieux ce que cela veut dire, d'être LGBTQI+ en Irak aujourd'hui et pour comprendre comment Amir et son équipe viennent en aide à ces communautés. Et bien sûr - quand c'est possible - n'hésitez pas à faire une donation, pour que leur démarche vitale continue et s'agrandisse.

Credits


Texte Amrou Al-Kadhi
Image via HRC

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