de tunis à paris, ​la techno de deena abdelwahed démolit le patriarcat

La productrice et Dj tunisienne vient de sortir un EP, « Khonnar » sur le label français InFiné. i-D l'a rencontrée pour parler de techno, de la Tunisie et de lutte LGBT.

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19 novembre 2018, 3:05pm

Le premier disque de la jeune productrice et DJ tunisienne Deena Abdelwahed, surprenant et sobrement intitulé Khonnar (ce qui en tunisien signifie ce qu’on ne veut pas voir et qu’on cache sous la table), est l’album qu’on attendait sans plus y croire, le pavé enfin capable de secouer la mare électro avec intelligence et engagement. Neuf titres en forme de déluge sonore, de lave sous fusion, de rollercoaster d’émotions, qui auraient pu être signés sur Warp si le label observait un peu plus la diversité de la scène actuelle et qui se retrouvent sur le français InFiné, qui à chaque sortie n’en finit pas de nous étonner. Un Khonnar où résonnent dans le brouillard l’influence d’Aphex Twin ou d’Autechre, un disque comme coulé dans la lave et qui attaque de front les questions du poids de la religion, du sexisme exacerbé, du patriarcat, de l’éducation, du machisme. Le tout en esquissant la techno du futur, débarrassée de ses réflexes 4/4, lorgnant vers la bass-music autant que les chants arabes trafiqués ou l’indus. Un album qui décale les rythmes et dégenre les voix tout en déroulant une émotion à fleur de peau mais aussi une violence en retenue. Un album qui file des frissons.

Tu as longtemps vécu au Qatar, mais tu es tunisienne ?
J’ y suis même née. Mes parents sont partis en 1987 pour y travailler (ils sont tous les deux infirmiers) dans le cadre d’une coopération entre le Qatar et la Tunisie. Ils y sont encore car financièrement les salaires sont beaucoup plus élevés qu’en Tunisie.

C’est difficile de grandir à Doha ?
Même si j’allais dans une école tunisienne, la seule hors-Tunisie et créée justement pour toute cette communauté médicale tunisienne venue au Qatar, tu n’as le droit à rien. Je suis restée dans un cocon protecteur jusqu’à l’adolescence quand j’ai décidé de repartir à Tunis avec ma sœur. Le Qatar ce n’est pas l’Arabie Saoudite non plus, mais on ne peut pas dire que le pays soit très accueillant avec les étrangers et mes parents ont intériorisé ce rejet. J’ai passé mon enfance enfermée chez moi, devant la télé, une console de jeux ou, plus tard, le seul ordinateur qu’on se partageait entre toute la famille.

Tu as souffert de cet environnement fermé ?
Déjà je souffre d’une myopie incroyable. Je sortais rarement dehors et je voyais très peu le soleil. Ensuite je ne peux pas dire que j’en ai souffert, les choses n’étaient pas censurées, mais tout simplement pas présentées. Donc je ne savais pas que ça existait, comme la musique électronique par exemple. Ce n’est qu’avec l’arrivée d’internet, vers 2003, que j’ai commencé à réaliser l’amplitude du monde.

Un univers s’est ouvert à toi ?
Un petit bout d’univers plutôt. À l’époque ce n’était pas l’internet d’aujourd’hui, mais le web avec un câble, un modem, etc. On avait un seul ordinateur qu’on se partageait entre mes frères et sœurs, donc je ne pouvais pas l’utiliser facilement et il s’agissait d’être discrète. Mais comme mes parents travaillaient beaucoup, je me retrouvais souvent seule. Par rapport à ce que j'avais l'habitude de voir à la télévision et sur les chaines qu’on recevait, qui ne m’intéressaient pas mais que je regardais par dépit, ce fut une petite révolution.

Tu as l’impression d'avoir pris du retard ?
J’apprends au fur et à mesure. Ce qui me désole le plus, c’est que la plupart des choses qui m’intéressent ne viennent malheureusement pas de ma culture mais d’occident. Je ne me sens pas complexée pour autant, mais plutôt désolée de constater que je n’arrive pas - et mes amis tunisiens non plus - à trouver des productions culturelles qui me touchent dans ma langue natale. C’est désespérant mais c’est à nous d’agir, d’y remédier et de cesser d’être influencés à ce point par l’Occident.

Les filles qui font de la musique en Tunisie, on les perçoit comment ?
Oh juste comme un mec ! Être musicien, surtout dans la musique électronique, c’est pour ceux qui n’ont rien à foutre de leur vie, les gens aisés, les bourgeois, alors que c’est loin d’être le cas - en tout cas ça l’est pour moi. C’est un ressenti général, tous les gens qui travaillent dans l’art - que tu sois musicien, artiste, réalisateur, chanteur - sont vus comme des personnes pas très bien dans leur tête, des marginaux un peu fous. Je ne veux pas faire de comparaison avec la France, déjà parce que je ne suis là que depuis trois ans, et que plein de débats de société m’échappent encore, mais faire la fête à Tunis est compliqué : c’est souvent une source d’humiliations. Tu dois absolument tout calculer au lieu de profiter de ta soirée. Eviter les contrôles de police, certains quartiers sensibles, faire attention à ton style vestimentaire quand tu es une fille. Tu peux facilement te retrouver embarquée chez les flics qui vont te reprocher ton comportement, le fait de boire, de n’être pas encore mariée, de danser. Il y a en Tunisie une grande fierté à être macho, viril et violent. Ce sexisme installé bloque toute initiative.

Ce qui explique que les gens se rassemblent en collectifs ?
Bien sûr et on se soutient à fond ! Ce sont des bulles de liberté car il n’y a pas de différence entre un mec ou une fille dans ces collectifs justement. On laisse le sexisme de côté, on se soutient tous, même sur la sexualité des LGBT encore problématique en Tunisie. Mais soyons réalistes, on est une dizaine de personnes, pas plus ! C’est pour ça qu’on a créé ces collectifs, pour respirer un peu, monter sur Tunis écouter de la musique très forte, boire et traîner ensemble. L’irrespect n’existe pas dans notre communauté, on est obligé de se soutenir car en dehors c’est très difficile. C’est sans doute plus simple pour les garçons en Tunisie, même s’ils essaient de ne pas trop en parler, de ne pas dire qu’ils font de la musique électronique. Si jamais on le leur demande, ils parlent de leur autre boulot ou préfèrent dire qu’ils sont chômeurs : tu ne peux pas vivre de ta musique en Tunisie.

Si tu n’étais pas venue habiter en France tu n’aurais sans doute jamais sorti de disque ?
Exactement ! Je n’aurais pas autant développé ma musique, ma pratique du deejaying et j’aurais toujours un boulot principal. A la base je suis architecte d’intérieur, je travaillais dans une boutique où on faisait des meubles sur mesure, je réalisais les plans et les esquisses avant d’envoyer les pièces à fabriquer et les week-end je mixais dans des fêtes souvent illégales.

Tu serais encore en Tunisie ?
Entre les deux peut-être. Quand j’ai commencé à produire de la musique, à ne plus me contenter de mixer, je pensais aller vivre à Berlin quelques mois, histoire de développer mon côté productrice. Je n’avais jamais mis les pieds en Europe et Berlin représentait le hub techno parfait. Mais j’hésitais, ce genre de décision demande aussi d’avoir pas mal d’argent de côté et puis j’ai rencontré mon ex, et je l’ai suivie à Toulouse par amour.

C’est facile de quitter la Tunisie ?
Non pas vraiment, il faut un visa et toutes sortes de papiers. Je suis venue en France avec un visa « compétences et talents » de trois ans, que j’ai obtenu après un dossier long et complexe. L’Institut français de Tunis m’a été d’un grand secours, ils me suivent depuis plusieurs années, ils m’ont facilité les choses. Je viens de le renouveler et j’ai obtenu quatre ans au lieu de trois. Mais idéalement j’aimerais développer mon projet en Europe et retourner un jour en Tunisie pour lancer des projets militants, aider à bouger les choses, militer aux côtés de mes amis qui travaillent pour des associations LGBTQI ou chez Amnesty. Je suis souvent dépitée de constater que tous les gens qui pourraient faire changer la Tunisie partent à l’étranger par découragement. J’ai parfois l’impression que c’est à ma génération de faire bouger les lignes. Ce qui ne veut pas dire que je regrette d’être venue en France, au contraire, j’ai vu, j’ai vécu, j’ai compris ce que voulait dire être libre, travailler pour faire avancer les mentalités et ne pas rester figée entre quatre murs parce que ton père en a décidé ainsi et qu’il pense que si tu sors tu vas te faire harceler. Mais je ne veux pas non plus - et je le sens parfois à travers certaines questions des journalistes - jouer la victimisée, celle qui, hamdoullah, aurait trouvé la paix et son destin en France !

Ta musique intègre des références à la musique arabe, qui est, on va dire, tendance dans l’électro depuis quelques années. Tu as fait attention de ne pas tomber dans le cliché ?
En fait, j’ai déballé tous les clichés dans le morceau « Dawa » histoire de dire que comme ça on me laisserait tranquille et que sur le reste de l’album je n’aurais pas à y recourir (rires). J’ai essayé aussi de déconstruire un peu cette musique qui est devenue très technique et calculée, très machiste et je montre mes muscles façon « t’as vu ce que je fais avec ce synthé vintage que j’ai trouvé dans un marché aux puces au Japon ? », j’ai tenté de la rendre plus organique comme si cet album était d’abord destiné à être joué en live.

Un album acclamé, une résidence à Concrete, les meilleurs festivals qui t’invitent, des créations avec l’univers de la danse... Tu dirais que tu as de la chance ou du talent ?
C’est plutôt à toi de me le dire, quand je dis que je suis chanceuse on me répond : « Non tu as du talent ». Je suis arrivée en France avec une petite cuillère en argent dans la bouche, en un an tant de bonnes nouvelles se sont succédées que je n’arrive parfois pas à y croire. Du coup, ça me met une forme de pression, j’ai envie de bien faire pour qu’enfin la chance et le talent s’équilibrent.

Deena Abdelwahed sera en concert à la Gaité Lyrique le 31 janvier 2019.

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