on a rencontré l'homme derrière la bande-son de twin peaks

Dean Hurley nous a livré quelques-uns des secrets de conception de la musique la plus envoûtante de l'histoire de la télévision.

par Russell Dean Stone
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26 Septembre 2017, 10:29am

Imaginez-vous deux secondes que votre boulot consiste à faire la musique de Twin Peaks ; que vous êtes payé à produire, trouver de la musique et la faire découvrir à David Lynch. On a fait pire, non ? Eh bien c'est le boulot du designer sonore de Twin Peaks Dean Hurley, musicien, technicien et collaborateur de longue date de David Lynch. Il tient l'Asymmetrical Studio du cinéaste, à Los Angeles (dans la fameuse maison de Lost Highway), a co-écrit et co-produit quatre albums de Lynch – The Air Is on Fire (2007), The Train (2011), Crazy Clown Time (2011) et The Big Dream (2013) – et participé aux albums de Lykke Li et Dirty Beaches. Non content d'aider Lynch à sélectionner les groupes qui foulent la scène du Roadhouse Bar de Twin peaks pour le retour de la série, il fait aussi une apparition dans l'Episode Five, en tant que batteur d'un groupe fictif aux côtés du fils de Lynch, Riley.

Après la sortie d' Anthology Resource Vol.1 :△△, album réunissant les meilleures nappes sonores composées par Dean Hurley pour Twin Peaks, the Return, deux autres albums ont vu le jour : Twin Peaks (Music from the Limited Event Series), une compilation des groupes qui ont investi le Roadhouse pour la saison 3 de la série, et Twin Peaks (Limited Series Soundtrack) qui met à l'honneur les compositions d'Angelo Badalamenti, compositeur culte des premières saisons, dont la bande-son fut couronnée d'un Grammy Award.

L'histoire de la conception de la bande originale initiale de Twin Peaks est notoire pour beaucoup. Pour les autres, imaginez Lynch diriger Badalamenti pendant l'écriture du Laura Palmer's Theme, avec pour seule indication : « Make it like the wind, Angelo ». Imaginez ces deux alchimistes arriver à la perfection sonore, et Lynch avouer à son collègue parvenir à sentir et « voir Twin peaks » à travers sa musique avant de fondre en larmes devant la beauté de sa composition. La musique a été pensée bien avant le tournage de la série. Avec ses thèmes jazzy, ses élans à la fois romantiques, nostalgiques et violents, la soundtrack originelle a ancré son influence dans la pop. Elle a été citée, samplée, reprise et référencée par tout le monde, de Sky Ferreira à Bastille en passant par Moby et Xiu Xiu. Alors même si le son reconnaissable de Badalamenti (qui a récemment eu 80 ans) a laissé place à l'ambient de Hurley, nul doute qu'il restera une référence musicale pendant longtemps encore.

On a posé quelques questions à Dean Hurley, pour essayer de percer le secret de la bande-son iconique de Badalamenti, comprendre comment on lui succède et savoir comment on collabore avec David Lynch.

Que sais-tu de la manière qu'avaient Lynch et Badalamenti de travailler ?
Au début de leur collaboration, ils avaient l'habitude de s'enfermer dans une pièce pour bosser. Angelo avait une salle d'écriture dans Downtown New York. C'est là-bas qu'ils ont créé et travaillé ce qui est devenu Floating Into The Night puis la bande-originale de Twin Peaks. Ils se rendaient au studio Excalibur [comme on peut le voir dans ce documentaire trop méconnu] de l'ingé son Art Polhemus, au coin de la 46 ème rue et de la 8 ème avenue. Vers Time Square, je crois. David adorait ce studio, il y retrouvait une vibe d'Europe de l'Est. C'est comme ça qu'il me l'a décrit, comme un espace un peu à l'arrache, un studio de fortune. C'est ça qui a plu à David et Angelo. Ils s'y sentaient à l'aise.

Donc ça, c'était dans les années 1980. Qu'est-ce qui a changé avec le temps ?
Depuis que j'ai commencé ce boulot, j'entends tout le temps David me dire : « S'il ne vivait pas dans le New Jersey, je travaillerais avec Angelo tous les jours ! » Angelo a déménagé dans le New Jersey quand David est allé à Los Angeles. Mais par un système de branchement et de broadcast mp3 haute résolution, ils arrivaient à communiquer. Ils pouvaient entendre ce que faisait l'un ou l'autre à tout moment, dans n'importe quel studio. En gros, c'était comme un portail depuis lequel David pouvait entendre Angelo en résolution parfaite, comme s'il jouait dans le studio de David. Et puis ils se parlaient via une application type Facetime. Du coup il pouvait le guider, lui parler comme ils le faisaient lorsqu'ils étaient dans la même pièce. Ils continuaient donc à faire ce qu'ils avaient toujours fait, mais d'une manière un peu plus futuriste. David adore les nouvelles technologies, donc il était à fond dans cette nouvelle manière de bosser. On a commencé à tester cette technique avant le retour de Twin Peaks, juste pour leur permettre de continuer à travailler ensemble. Quand Twin Peaks est arrivé, David s'est encore plus plongé là-dedans. Il s'est tourné vers moi et m'a dit : « J'ai envie de travailler avec Angelo par Internet ».

Pourquoi la bande-son qu'Angelo a produite pour Twin Peaks est aussi iconique, selon toi ?
La musicalité d'Angelo ne ressemble à aucune autre. Il travaille sur les suspensions. Le langage musical commun est là, mais il arrive surtout à exploiter une suspension jusqu'à faire ressentir des choses très intenses à l'auditeur. Quand deux accords viennent s'entrechoquer puis fusionner pour en former un nouveau. Ça nous évoque à la fois l'harmonie et la dissonance, et c'est à ce genre de romance et de violence que les gens réagissent. On pense d'abord à la dissonance quand ces deux accords, ces deux tonalités se frappent violemment, puis l'harmonie s'impose en même temps que les notes apprennent à coexister.

Qu'est-ce qu'il se passe de particulier quand David et Angelo joignent leurs forces ?
Angelo exploite à merveille tout ce que je viens d'expliquer, et David le pousse à l'exploiter encore plus. David est quelqu'un de très contrasté, pour lui les émotions sont technicolor, il ne veut pas qu'elles soient seulement tristes ou violentes, il veut être déchirant ou totalement déjanté. Il fait passer son message par l'extrême.

La saison 3 de Twin Peaks diffère des autres dans l'usage inédit qu'elle fait du silence.
David est à l'origine de ce changement. Il parle toujours de la justesse d'une séquence ou d'une performance, tout en restant très abstrait sur la description du processus. Je crois qu'il y a un moment où il sent la justesse dans la saturation musicale et d'autres où il préfère se concentrer sur les personnages et la vallée en insistant sur le contraste entre musique et silence.

Le choix de faire appel à des groupes pour jouer au Roadhouse a été controversé. Y a-t-il eu des groupes qui ont décliné cette opportunité ?
Non, mais certaines personnes à qui nous avons fait appel n'ont pas réussi à se rendre disponibles. David voulait vraiment travailler avec des gens qu'il a essayé de convaincre à plusieurs reprises mais avec qui les choses se sont révélées très compliquées, chacun ayant déjà pris des engagements au moment du tournage. Nous étions par exemple en discussion avec un groupe dont je suis un très grand fan qui nous disait : « ok, nous serons libres dans un ou deux mois, vous serez toujours en tournage ? » Malheureusement, ça ne marche pas comme ça.

C'est un métier privilégié que de familiariser David Lynch avec le monde de la musique !
La plus grande part du travail consiste à lui faire des propositions mais il agit de la même manière avec moi : il lui arrive de me parler de groupes et de s'enthousiasmer pour quelqu'un. Parfois, son goût est imprévisible. Ce n'est pas un échange à sens unique, il fait beaucoup de recherches sur internet et adore tomber amoureux d'une vidéo YouTube.

J'ai eu un coup de foudre pour Cactus Blossoms après les avoir vus dans Twin Peaks, the Return.
Ils m'ont beaucoup impressionné. Je voulais trouver un groupe qui ferait réagir les spectateurs et les pousserait à se demander : « je ne les ai jamais entendus, qui est ce groupe ? ». J'étais très excité à l'idée de parler d'eux à David. Je suis venu tout en douceur : il demandait « qu'avons-nous à écouter ? » et je lui ai répondu « qu'est-ce que tu dirais si je t'annonçais que les Everly Brothers sont prêts à jouer au Roadhouse ? ça te plairait ? ». Là, il savait que j'avais quelque chose à lui faire écouter. Il est devenu fou d'enthousiasme, m'a dit : « mais comment c'est possible ? ». C'était génial.

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