première : kiddy smile, let a bitch know

Kiddy Smile partage en exclusivité le clip de 'Let a Bitch Know', dans lequel les vogueurs parisiens se réapproprient les tours des cités parisiennes - là où tout a commencé.

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juil. 11 2016, 3:24pm

Le rêve de Willi Ninja est bien vivant, et Paris s'enflamme. En six petits mois, la scène ballroom parisienne s'est brillamment distinguée de son héritage new-yorkais pour développer ses propres icônes, son propre style, son propre son, avec le producteur Kiddy Smile en tête de podium.

Avant de rejoindre la House of Mizrahi, Kiddy avait déjà un pied dans la mode et un autre dans la musique. Il était styliste, bossait dans l'événementiel et enchaînait les DJ sets aux quatre coins de Paris quand il a attiré l'attention de Lasseindra Ninja et Mother Steffie Mizrahi. Kiddy est vite tombé amoureux du mouvement et y a vu l'occasion d'intégrer une communauté spécifique aux jeunes noirs LGBTI. Autant inspiré par la disco et la house planante des années 1990 que par les ballrooms qu'il côtoie, Kiddy apporte une dimension nostalgique à sa musique, résolument française. Il partage en exclusivité avec i-D le clip de Let a Bitch Know. Rencontre.

Déjà, le clip est incroyable. Parle-nous un peu des personnes qu'on y voit.
Merci. On s'est vraiment donné du mal pour ce clip. C'est toujours agréable d'avoir de bons retours. Je bosse principalement avec mes amis, ma famille, donc tous les gens magnifiques que tu vois dans la vidéo font partie de la scène Ballroom parisienne, une scène au sein de laquelle la communauté LGBT peut exprimer son talent, dans différentes catégories, dans des compétitions. C'est ça qu'on appelle les Balls. Donc tous ces gens sont français, danseurs, artistes. Quand je leur ai parlé de mon idée et que je leur ai demandé leur aide, ils ont tous répondu présent. Il y a énormément de solidarité et de soutien dans la scène Ballroom, même si on est tous mus par la compétition.

Avec ce clip tu sors le Voguing de son environnement naturel, de la nuit… qu'est-ce qui t'as poussé à le transposer dans ce contexte urbain ?
La ballroom, c'est un lieu d'émancipation et de liberté. J'aurais adoré que ce mouvement naisse à Paris quand j'étais plus jeune, ça m'aurait aidé à gérer plein de choses dans ma vie. Et puis je me suis demandé si le monde n'était pas dans son entièreté un lieu d'émancipation et de liberté plutôt qu'un terrain de divisions. Et je regardais la manière qu'ont eue les gens de filmer le Voguing dans le passé. C'est toujours assez étrange, ça ressemble plus à ce que ces gens fantasment, ceux qu'ils voulaient qu'on soit. Nos vies y étaient fétichisées, sans essayer de comprendre d'où nous venions et pourquoi nous étions arrivés dans la ballroom. C'est une approche qui m'est très chère parce que nous, les gens de la ballroom française, on vient tous d'un milieu urbain difficile. Et comme on fait partie de la communauté LGBT, on a dû se conformer et laisser tomber une partie de notre passé. Voilà ce que j'ai essayé de faire avec ce clip : nous réapproprier cette culture de la rue qui a fait de moi l'artiste que je suis aujourd'hui.

Les vêtements sont magnifiques. Toi, tu es toujours parfaitement habillé. La mode c'est une part importante de ton identité artistique ?
Bien sûr, j'adore les belles marques, les pointures de la mode. Mais ce dont je me soucie avant tout, c'est le visuel. J'ai grandi dans un foyer modeste, avec une mère célibataire très stylée. C'était à la fois inspirant et frustrant, de ne pas pouvoir contrôler ce que tu peux porter et la manière de te présenter aux autres parce que tu manques d'argent. En plus, j'ai toujours été grand et assez gros, donc c'était assez facile de se foutre de moi. Ce qui s'est arrêté le jour où j'ai eu assez d'argent pour m'acheter la tenue de mes rêves. Ce jour-là, j'ai compris la force du visuel et de l'esthétique. Les gens changent. Je suis passé du paria ruiné à l'étudiant stylé.

On t'a déjà entendu dire que tu essayais de toujours t'habiller comme si tu étais figurant pour Le Cinquième Élément. Il y a quoi d'autre qui t'inspire ?
C'est vrai ! Secrètement, j'espère que Luc Besson pense à moi pour un petit rôle dans la suite du film hahaha ! Mon style est composé de plein de choses différentes, mais principalement de pièces féminines, parce que les rayons grandes tailles masculins sont vraiment chiants à mourir. C'est dommage qu'il n'y ait rien de prévu pour les grands gaillards flamboyants. Mais, pour être plus précis, j'aime bien jouer avec des genres différents (du streetwear, du classique, du vintage, des fringues plus sexe…) et les mélanger. Mélanger les matières aussi, le vinyle, le cuir, la fourrure, etc.

Comment tu en es arrivé à t'impliquer dans la ballroom ?
Lasseindra Ninka et Mother Steffie Mizrahi, les pionnières de la Ballroom parisienne, m'ont approché pour que je les aide à organiser un événement, mais j'ai mis du temps à réellement devenir un membre actif de cette communauté. Je fais partie de l'Iconique House of Mizrahi, qui est basée à New York. Il y a une branche parisienne, qui s'appelle communément Paris Chapter, et qui est dirigée par la légendaire Mother Steffie.

L'année dernière, la scène voguing a attiré beaucoup d'attention à l'international. Comment réagis la communauté ?
Je pense que tout le monde est assez excité de voir autant d'attention et de reconnaissance de leur expression artistique, mais de mon côté je reste plus prudent. Je ne suis pas aveugle, j'ai conscience de la manipulation et de la capitalisation des personnes queer et de couleur. Ce qui me fait le plus peur, c'est que ceux qui ont rendu possible cette culture et qui ont tout fait pour la sublimer ne soient pas reconnus et célébrés comme il se doit.

Est-ce que c'est difficile d'être un musicien dans une scène où la performance passe avant la musique ?
Je peux comprendre que cela puisse paraître compliqué, dans cette époque où tout doit être mis en scène, chorégraphié et calculé en fonction de l'attention des réseaux sociaux, mais comme j'ai été danseur, c'est plus facile pour moi de considérer mon art comme un tout. Donc quand je compose ma musique, je visualise toujours le moment où je vais de voir performer sur scène - que ce soit en live ou pour un DJ set vocal. Et puis, je ne suis pas d'accord avec le fait que la musique est moins importante que la performance. Je ne pense pas que l'une doit forcément pâtir de l'autre, les deux peuvent également exister sur scène.

Let a Bitch Know sonne beaucoup plus house que la plupart des hymnes ballrooms - par quoi tu distingues ta sonorité ?
J'adore les lignes de basse ! C'est ce qui fait danser les gens. Une ligne de basse sexy, bien ronde et voluptueuse, c'est génial, et c'est pour ça que c'est une composante majeure de ma musique. Un bon groove, c'est important si tu veux que les gens dansent, donc je recherche toujours les schémas rythmiques les plus inattendus, très laid-back - presque off-beat. Bien sûr j'essaye de transmettre de l'émotion avec ma musique, et ça se traduit surtout dans la recherche de bons sons de synthés, mais je fais aussi passer mon message avec les mots et le chant. Je pense que c'est ça qui me distingue : le fait que j'écrive et que je chante d'une manière assez populaire alors que le son de la musique reste fidèle aux racines underground dans lesquelles je me reconnais, comme Frankie Knuckles, Fast Eddie ou Joe Smooth. Et je pense que ça colle très bien à la ballroom. Au début des années 1990, quand cette culture grandissait dans les clubs, c'était de la musique house classique qui y était jouée. Quand Masters At Work a sorti 'Ha Dance', tout a changé. Les gens de la ballroom s'agitaient (et le font toujours) sur Salsoul Orchestra, Tyree Cooper et Ellis D… Mais tu as dû le remarquer, je suis une fille très nostalgique.

Tu as déjà évoqué la difficulté d'équilibrer la tradition et ta famille avec ton travail et ton mode de vie - tu as réussi à trouver cet équilibre ?
Je pense que je ne le trouverais jamais… Peut-être quand j'aurais ma propre famille. Ma famille ne comprend pas vraiment ce que je fais et a du mal à considérer mon travail comme un "vrai" travail, comme je n'ai pas de d'horaires de bureau, ni de bureau. C'est difficile pour eux d'y voir une carrière. Pour eux, si tu ne passes pas à la télé, la musique est un hobby. Je pense qu'il y a aussi le fait que beaucoup de gens, dont ma famille, s'imagine le travail comme quelque chose d'emmerdant. Comme moi je m'amuse, automatiquement ce n'est pas tu travail. Ce sera toujours difficile de trouver un équilibre entre la tradition africaine de ma famille et mon travail vu que mon orientation sexuelle est une grande part de ma musique. Et si je sais qu'ils m'aiment à mort, je pense qu'ils essayent encore de gérer tout ce que je leur envoie dans la figure au quotidien. Et ça fait beaucoup, pour être honnête !

Tu penses que les contre-cultures vont être affectées par une Europe qui se divise et penche de plus en plus (très) à droite ?
La division n'est jamais un moteur productif, à part pour les mauvaises intentions, et c'est ce qui se passe en ce moment. Pas seulement en Europe mais dans le monde. Ça fait très peur, mais je pense que si les gens s'impliquaient davantage et combattaient un peu plus les injustices qui les entourent, cela pourrait donner de belles œuvres d'art, parce que l'inspiration artistique n'est jamais aussi puissante que sous l'oppression. La plupart des contre-cultures sont nées en réaction à l'oppression, parce qu'il y avait un besoin de défendre des choses plus grandes, plus personnelles. Donc ce chemin qu'emprunte l'Europe devrait pousser les gens à résister par l'art, à rétablir la vérité par l'art… C'est ce que je ferais.

Credits


Texte Alice Lewis
Photographie Andre Atangana
Vêtements et accessoires Balenciaga