j'ai passé un an à photographier des ados en maison de correction

La photographe polonaise Zuza Krajewska a passé quatre mois a visiter et immortaliser les gosses de Studzieniec, une maison de correction pour jeunes délinquants.

par Basia Czyżewska
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11 Avril 2016, 5:20pm

"C'est mon copain qui m'a montré cet endroit. Je me souviens que j'étais enceinte jusqu'au cou," explique Zuza Krajewska. "On roulait dans les bois. On est tombé sur un panneau qui indiquait la maison de correction ; comme si c'était une espèce de mal tapi dans l'ombre."

La photographe Zuza Krajewska a fini par visiter la maison de correction et les 42 garçons qui y vivent avec son assistant, Borys. La plupart des occupants y sont enfermés pour vol ou agression. Elle a passé du temps avec eux, à parler, à prendre des photos. Elle explique : "Au début, je pensais que ce projet ne durerait qu'une semaine. Mais en commençant à prendre des photos, je me suis rendue compte que ce n'était pas ce genre de sujet. Je ne pouvais pas partir comme ça. Ils me fascinaient, alors je me suis donné un an." Zuza se sent investie d'une mission : montrer l'histoire de ces jeunes hommes ; raconter leur vie.

Tu te souviens de ta première rencontre avec ces garçons ? Comment t'ont-ils accueilli ?
Au début ils disaient des trucs comme, "Ah, tu as un appareil photo. J'en ai déjà volé, tu devrais faire attention." Ils me jaugeaient, me testaient. Mais en les regardant, la première chose que j'ai vue, c'est des enfants. Leur comportement était spontanément enfantin. Comme le fait de se dire que voler 2000 PLN (467€) fait de toi un homme. Un seul d'entre eux présentaient des antécédents familiaux stables. Les autres ont été élevés par des alcooliques, avec un père en prison ou dans un orphelinat… Pour eux, grandir c'est déjà survivre. J'ai lancé ce projet parce qu'il touche à beaucoup de sujets : la cruauté, la punition, l'ignorance des règles, mais aussi une sensibilité enfantine et un besoin partagé d'amour.

Tu penses que faire partie de ce projet est important pour eux ?
Je pense qu'il leur donne beaucoup d'importance, oui. Quelqu'un s'intéresse à eux, ils se sentent importants. Cela fait partie du processus de réhabilitation et ça marche. Pour les prendre en photos, j'ai dû demander une autorisation à leurs parents. Je leur parlais de mon projet, je tentais de les convaincre. Puis j'ai entendu dire que le père d'un des garçons était incarcéré pour meurtre et je me suis dit que c'était au-delà de mes compétences. J'ai exclu ce garçon, j'ai lâché l'affaire. Mais il voulait faire partie du projet. Il le voulait tellement qu'il a appelé son père, et a finalement obtenu sa permission. Ça lui importait beaucoup. C'est une situation assez rare et inédite pour ces gosses.

Tu as l'impression qu'ils étaient honnêtes avec toi ? Parvenaient-ils à s'ouvrir ?
Ils sont tous très différents. Certains sont des leaders, très extravertis. D'autres restent plus discrètement dans le fond. Mais il se passait quelque chose à chaque fois : si je passe du temps seule avec l'un d'entre eux, il finit toujours par s'ouvrir. On a eu de vraies conversations. Parfois ils ont un peu honte de parler, mais en réalité, ils ont tous besoin de cet échange honnête. Ils se sont rapidement mis à me parler d'expériences très intimes et douloureuses. Ils en parlent de la même façon qu'un sujet tout à fait banal. J'ai été parfois choquée de la facilité avec laquelle ils parlent de choses aussi graves. Ils les acceptent, d'une certaine manière. C'est peut-être pour ça qu'ils font eux-mêmes des choses répréhensibles sans se rendre compte de leur gravité.

Penses-tu qu'ils testent tes limites parfois ?
Peut-être, mais je ne les juge pas. J'essaye seulement de créer des liens. Je suis curieuse, et ils parlent. Il appartiennent souvent à des gangs et deux d'entre eux ont déjà cambriolé 30 baraques alors qu'ils n'ont que 13 ans. Ils font tout ça pour des broutilles, pour choper des voitures télécommandées et quelques billets pour leurs familles. J'écoute ces histoires et je vois des enfants qui ont été manipulés. Quoi qu'ils aient fait dans le passé, je les aime beaucoup et je pense beaucoup à eux quand je suis à l'extérieur.

Comment réagissent-ils lorsqu'ils se découvrent sur tes photos ?
Ils rigolent. ils m'accordent leur confiance te je dois en rester digne - c'est pour ça que j'ai fait le choix de ne pas montrer certaines choses, des scènes trop intimes. Ils sont très contents du résultat, généralement. Je leur apporte une poignée de grands portraits imprimés et ils les accrochent aux murs de leurs chambres. Je leur ai par exemple filé une photo de Patryk ramassant un verre cassé à la cantine, ils l'ont accroché pile à l'endroit où ça s'est passé. Ils la regardent tous les jours.

Penses-tu que ton approche serait différente si tu photographiais des filles en maison de correction ?
Une fois ce projet terminé, je me tournerai peut-être vers les filles. Elles sont plus hardcore et plus dures, paraît-il. Il y a davantage de cynisme en elles, c'est du coup plus difficile de les atteindre. C'est ce que j'ai entendu. Il faudra que j'aille le vérifier de moi-même. Studzieniec est un endroit vraiment extraordinaire. C'est une des quatre institutions en Europe à éduquer les enfants via l'équitation, par exemple. Il se trouve que ces gosses excellent quand il s'agit de s'occuper d'animaux. La plupart des garçons gagnent un peu d'argent en confectionnant des meubles et en faisant pousser des plantes. C'est super que cet endroit leur offre l'opportunité concrète de se détourner de leur sombre parcours. Le principal m'a montré des photos de ceux qui peuplaient le centre initialement, aux débuts du 20ème siècle. C'était fou, ils ressemblaient comme deux gouttes d'eau aux gosses d'aujourd'hui. J'adorerais exposer ces photos pendant le mois de la photographie de Cracow.

Tu vise un objectif particulier ?
J'ai commencé ça parce que j'étais curieuse. Maintenant je me sens investie d'une mission. Ce qui m'intéresse le plus, c'est de travailler avec ces garçons. J'ai réalisé qu'ils n'avaient aucune estime d'eux-mêmes. Et maintenant je vais les voir, je prends des photos d'eux, je travaille avec eux sur un pied d'égalité. Alors quand je vois quelque chose qui me plaît, je dis simplement "stop, c'est magnifique", ou "tu es super" et je prends la photo. C'est très stimulant pour eux. Voilà ce que j'ai à leur offrir.

Credits


Texte Basia Czyżewska
Photographie Zuza Krajewska

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