une histoire politique de la pop, de public enemy aux pussy riot

Le dernier bouquin de Matthiew Collin, ancien rédac' chef d’i-D, est un voyage dopé à l’adrénaline à travers l’histoire culturelle et mondiale de ces dernières années – de Public Enemy aux Pussy Riot et de la scène techno berlinoise post-89 à la scène...

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juin 3 2015, 3:45pm

Anciennement correspondant et rédacteur pour The Big Issue et i-D, Matthiew Collin a toujours eu une vision progressiste de la politique, un amour démesuré pour la musique engagée et une oreille extrêmement affutée. Il se fascine pour ces moments où la pop, dans son sens le plus large, transcende le divertissement culturel et le mainstream afin d'en explorer les limites - là où la musique, qu'elle soit engagée ou pas, bouleverse les status quo, inspire les esprits et soulève les poings.

Son premier livre, Altered State, dont le titre établi un parallèle entre les effets psychotiques de la MDMA et la montée des revendications sociales, explore la culture de l'acid house et de l'ecstasy. Dans sa toute dernière oeuvre, Pop Grenade, Collin a rassemblé six essais consacrés aux énergies contestataires et subversives portées par la musique. "Le livre se fonde sur une expérience de terrain" dit-il. "Tout au long de ma carrière de journaliste, j'ai eu la chance de faire l'expérience de situations bizarres et inspirantes à la fois et j'ai toujours mis un point d'honneur à ne jamais écrire sur quelque chose dont je n'avais jamais fait l'expérience moi-même. Mon approche est donc très subjective et je ne prétends en rien écrire l'Histoire politique de la musique."

Sous-titré "De Public Enemy aux Pussy Riot, mémoires du front", le livre est inspiré de ses rencontres avec les différents acteurs de l'industrie de la pop. Son interprétation de l'émergence du mouvement Pussy Riot est fascinante et Collin s'incline devant leur courage et leur indignation ; "Il s'agit du mouvement artistique et punk le plus révolutionnaire de cette génération, stoppé et assujetti dans un procès spectaculaire à la Soviet' pour avoir osé blasphémer contre le leader d'un des pays les plus puissants du monde." Parallèlement, le chapitre consacré aux Public Enemy a été écrit avec la même ferveur que celle d'un fan tout en conservant un esprit critique. Le style saisissant de l'auteur n'a d'égal que le contenu de l'oeuvre et Collin défend l'idée selon laquelle l'engagement se doit de dépasser les simples refrains protestataires. "Le succès de groupes comme Public Enemy tient à deux choses : leur musique expérimentale et leur radicalisme politique. C'est ce qui les rendait spéciaux. C'est quelque chose de très important - la musique doit être aussi puissante, si ce n'est plus, que le message qu'elle véhicule. Comme me l'a dit Bill Adler, leur PR chez Def Jam records : 'Si la musique avait été chiante ou qu'elle ne portait aucun élan révolutionnaire, certaines personnes ne se seraient jamais intéressées à la politique.'"

Bien entendu, le radicalisme de l'acid house dont Collin s'est nourri dans les soirées garage de Nottingham ne repose pas sur les paroles - puisqu'il n'y en a pas. Néanmoins, le genre semait un certain idéalisme : "Quand tu ressens que tu as vécu quelque chose de fort, une sorte de tournant majeur - comme beaucoup de personnes l'ont vécu durant l'âge d'or de l'acid house et des raves - tu veux croire que tout ça ne se résume pas à un simple instant de bonheur et de délire. Pour moi, cette période a énormément compté, et aujourd'hui encore, parce que c'est à ce moment-là que j'ai voulu devenir journaliste et que j'ai commencé à vivre des choses incroyables. "

Collin a compris plus tard que le radicalisme n'est intrinsèque à aucun genre musical ou sous-culture mais qu'il a su instaurer une nouvelle approche, dans un jargon marxiste, des rapports de production musicale (indépendance par rapport au diktat, collectivisme) et de la consommation (les raves, consommation éthique). "Il y avait des revendications radicales qui dépassaient largement la simple envie de pouvoir danser après deux heures du mat'. Notamment lorsque les gens ont commencé à envisager cette scène comme une forme de contre-culture grâce à des crews comme les DIY Sound System par exemple."

Le chapitre consacré à l'émergence de la scène Teknival se concentre sur la dimension sociale de la musique, sur les anars et les "militants du son psyché" qui ont importé leur style de vie alternatif et nomadique en Europe. Collin ne tarit pas d'éloge à leur sujet. "Je pense qu'il faut beaucoup de courage et de volonté pour vivre sur les routes et naviguer de rave en rave. Vivre une vie d'outsider, écouter de l'acid sans cesse et prendre les drogues les plus fortes de l'univers exigent une résignation presque ascétique. J'admire beaucoup ces gens dont j'ai croisé la route, et je pense que ça se ressent dans le chapitre que leur aie consacré. Ils étaient vraiment hardcore et je pense que la pop a besoin de gens comme ça - des radicaux, des idéalistes, ceux qui préfèrent aller toujours plus loin pour viser toujours plus haut. "

Un autre chapitre analyse la Love Parade légendaire de Berlin et le rôle de la techno dans la réunion entre l'est et l'ouest. "La chute du mur de Berlin en 1989 et la réunification de la ville ont été un tournant culturel majeur. Elles coïncidaient avec les débuts de la scène techno qui était considérée comme la musique de la libération. La techno a aidé Berlin à renaitre de ses cendres et devenir non seulement une capitale mais aussi le terreau fertile de la création et des libres-penseurs." 

Toutefois, la Love Parade est l'exemple même de ce genre d'événements initialement séditieux et insoumis récupérés par une économie capitaliste qui en réduit le radicalisme à une rébellion de surface. C'est aussi ce que l'on dit de la ville de Berlin mais Collin n'en est pas si sûr : "Berlin semble avoir réussi à conserver une scène underground vibrante et durable. Les valeurs de ses sous-cultures diffèrent largement d'une éthique clubbing hyper capitaliste. En termes de vie nocturne, Berlin se place à l'extrême opposé d'Ibiza et de son extravagance ; la nuit berlinoise est brute, même un peu cracra et relativement abordable. Donc malgré l'avancée de la gentrification, Berlin reste un endroit où les freaks peuvent encore survivre et s'amuser."

Il est difficile de définir ce que constitue la musique "radicale" aujourd'hui. Happée par la force d'entrainement du capitalisme - "'qui transforme les rebellions en argent', comme les Clash le chantaient en 1978" précise Collin - elle sert à vendre n'importe quoi, allant du dentifrice à des voitures Toyotas. "La récupération culturelle de l'underground est très subtile aujourd'hui, explique-t-il. Les sponsors et partenariats commerciaux font maintenant partie intégrante des cultures underground, et c'est tout à fait accepté. Il n'y a qu'à voir comment Red Bull s'est imposé dans la scène éléctro comme l'un des plus gros boss de l'industrie et de la culture dance. Bien entendu, le but est marketing et consiste à vendre un maximum de boisson énergisante en faisant croire qu'une boisson pétillante bourrée de caféine, c'est cool - mais il n'y a pas beaucoup de résistance face à ce patronage. Ce qui surprend aujourd'hui c'est de ne pas voir de logo Red Bull - comme au Berghain par exemple qui refuse d'afficher des logos - mais c'est une exception. "

Le discours de Collin reste tout de même très optimiste. À ses yeux, tout genre musical porte en lui une certaine forme de rébellion - et la rébellion est une arme qui dépasse toute frontière. 

Aux côtés des héros de Collins, tels que Public Enemy, The Clash et Fela Kuti, trône un autre groupe qui vient de sa ville natale et qui dégage cette énergie hérétique qu'il admire tant. "J'adore les Sleaford Mods, dit-il en souriant. Ils incarnent à la perfection cette atmosphère d'une Angleterre austère et thatchériste. Jason Williamson est colérique - il se laisse aller à dégueuler des jurons et cracher des invectives toxiques sur quiconque oserait l'emmerder. Il me fait penser à Arthur Seaton, le héros prolétaire du livre Saturday Night and Sunday Morning, un ouvrier révolté à Nottingham qui se défonce à la bière de mauvaise qualité et au speed mal coupé. Il est l'incarnation du mec fâché. Et c'est de cette humeur-là que je me suis réveillé le 8 mai dernier quand j'ai découvert les résultats des élections ici en Angleterre." 

Pop Grenade est publié chez Zero Books. 

Credits


Texte Scott Oliver
Photos Igor Mukhin