le guide internet à l'intention des jeunes filles

Ce matin, je me suis levée de très mauvaise humeur parce que personne n'a daigné liker ma nouvelle photo de profil. Donc je suis très remontée contre Internet. À vos risques et périls.

par Bertie Brandes
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13 Mai 2016, 10:10am

Tout un défi ! Rédiger un guide Internet à l'intention des jeunes filles : Internet n'est pas un endroit, ni une chose, ni même une série d'événements. C'est pas Coachella ni un condensé des "meilleurs kebabs" du quartier. Il n'existe pas d'anecdotes croustillantes ''sur Internet'' ni de souvenirs d'internet, ni une connaissance consciente d'internet, en fait. On pourrait même avancer qu'Internet n'existe pas vraiment. Nous existons, comme nous l'avons toujours fait et internet est seulement l'espace qui nous sépare et nous unie les uns aux autres. Il nous connecte aux gens et nous alerte des dangers qui rodent, un peu comme un téléphone ou un chien. Sauf que contrairement au chien, Internet est plus bavard et a vraiment envie de savoir qui vous êtes (votre chien n'en a probablement rien à foutre, lui). Pour vous préserver de toute incursion dans votre vie perso, j'ai donc essayé de faire un guide internet à destination des filles. C'est un guide de meufs parce que les gens aiment toujours bien quand on ressert le propos. Mais en vrai, rassurez-vous, ce guide peut servir à n'importe quel habitant de la planète, tous sexes et genres confondus, du moment qu'il pense que son existence est liée à un chargeur iPhone.

La culpabilité
Longtemps, les gens ont cru qu'Internet nous rendrait tous addicts. Ils se trompaient, naturellement. Aujourd'hui, plus personne ne choisit de s'acoquiner avec Internet ou non. Contrairement à la drogue, qu'on peut choisir, Internet n'est pas une alternative. Cet animal vicieux est devenu aussi naturel que la bouffe ou le sexe. Pourquoi et comment ? Probablement parce qu'il nous offre notre dose quotidienne de plaisir et de culpabilité. Les deux vont généralement de pair chez l'être humain. Internet nous plante dans un paysage où la détestation de soi, la solitude, l'allégresse et l'hystérie se font plein de câlins tout le temps. Une vidéo d'un pédiatre syrien qui se fait sauter sans raison, Bertie vient de liker une de vos photos, trois personnes participent à un événement à moins de 7 kilomètres de chez vous ce soir (GÉNIAL), cette vidéo incroyable d'un chien qui part en voyage est la plus touchante que vous n'ayez jamais vue. Apprenez à faire un one-pot pasta en un clin d'œil. Comment j'ai soigné mon addiction au gluten en 7 étapes très simples. Et voilà, il est 17 :43, vous n'avez strictement rien fait mais vous êtes désormais (et ce, comme tous les jours) atteinte du syndrome post-internet d'épuisement émotionnel. 

Le sexe

Les gens ne se déplacent pas sur Internet deux par deux, par conséquent, la probabilité qu'Internet vende ou vante le sexe est quasi-totale. On aurait pu croire qu'il réussirait à nous montrer du sexe lambda, genre normal, histoire de nous faire réfléchir intensément au néant de notre vie sexuelle actuelle - on passe plus de temps quotidien sur Internet que dans le lit de quelqu'un, chiffres à l'appui, même si je ne les ai pas sous les yeux - et nous engager à sortir un peu plus. Sauf qu'à la place, Internet a fait du sexe un truc nul, où les femmes passent leur temps à dire "oh", à lever les yeux au ciel et à s'extasier devant la taille majestueuse d'un pénis. On ne va pas en faire un drame, du moment que vous gardez en tête l'idée selon laquelle un pénis ressemble plus à une courgette qu'à une obélisque et que son gout est légèrement plus décevant qu'une ratatouille maison. Si des aliens interceptaient ma connection et tentaient de comprendre ce que le sexe signifie dans le langage humain, ils retiendraient probablement qu'il se résume sur la toile à la taille d'un pénis. Je suis navrée mais je trouve ça dramatique pour la condition de l'homme. Réinventons le sexe ensemble. 

L'identité
Héhé, le plus important ! Existeriez-vous seulement, sans Internet ? Qui seriez-vous pour le monde, si vous n'étiez pas sur la toile ? Désolée. Tous les gens qui se disaient "trop cool" pour Facebook en Terminale ont disparu de la surface terrestre. Ils sont devenus des fantômes qui hantent les photos de classe du lycée qui ressurgissent une fois tous les trois mois sur les réseaux. Ils reviennent parfois, sous un nom énigmatique sur Instagram (cinq ans plus tard) pour vous "follow" mais ne comptent que 4 followers et zéro photo de profil. Chaque jour, nous prions pour les âmes perdues des réseaux sociaux, ceux qui ne se sont toujours pas mis à Snapchat et ne se remettent toujours pas de la fin du skyblog. Ce sont souvent des poltergeists de la génération MySpace, déterminés à garder les deux pieds dans le monde réel et fervents adorateurs des dieux du tangible ("le journal reste la source d'information la plus fiable"). Désolée aux libres défenseurs des 3310 : sachez que désormais, la réalité se passe aussi sur la toile. T.S Eliot lui-même aurait sans aucun doute succombé au charme de Facebook. Il aurait aussi eu en commun votre ex-copine ou votre ex-copain. Quoiqu'on en pense, notre identité sur les réseaux est indissociable de notre identité tangible. Personne ne stalke votre profil facebook autant que vous-mêmes. Personne ne descend aussi loin dans votre historique Twitter que vous-mêmes. Tout le monde plonge dans cette eau maudite dans laquelle est tombé, jadis, Narcisse. Du moins jusqu'à ce que personne n'ait plus de batterie. 

Le féminisme
Tout le monde déteste le féminisme en ligne. Encore plus que celui qui sévit dans le monde réel. Normal, il donne la voix à tout le monde, surtout aux femmes de couleur. Non mais vraiment. Pourquoi on parle jamais de l'apport de Twitter dans la lutte féministe et son assimilationnisme grandissant ? Bon, ok du coup plus personne ne veut lire Causette mais qui aurait entendu parler d'Octavia Butler ou de l'afro-féminisme sans ces plateformes ? Ou même d'appropriation culturelle ? Personne ne devrait négliger la force ni la puissance de ce mouvement. Surtout pas ceux qui croient encore que le féminisme online se résume à une horde de jeunes excitées en école privée et leggings qui ruminent comme elles peuvent sur Miley Cyrus sur Le Monde ou Mediapart (des filles comme moi). De toute façon, tout le monde a arrêté de leur donner une tribune parce qu'elles n'avaient pas 10K sur twitter (vous pouvez me suivre ici). Aujourd'hui, le féminisme qui a migré sur la toile produit et distribue de l'art, de la poésie, du discours critique à tout ceux qui veulent bien l'entendre. C'est bien. 

La pub 
Et enfin, le vrai but ultime d'Internet - vendre. Nous vendre des trucs conçus et faits main par des esclaves mineures de l'Europe de l'Est qui gagnent l'équivalent d'une baguette de pain par jour. Internet, c'est la cerise tardive qu'on a foutue sur la pièce montée du capitalisme. Tout y est livré en un clic. Tout encourage à acheter. Même cette paire affreuse de mocassins brodés sur laquelle vous avez cliqué par mégarde sur ASOS. Elle reviendra vous hanter à chaque apparition sur Facebook ou sur le dit-site. Welcome cookies ! Vous parlez, ils vous entendent. Vous tapez, ils retiennent. Les cookies sont les rejetons maudits du Big Brother. Vous avez eu le malheur d'acheter un bandeau sur Zara ? Vous aimez les barrettes donc. Et les plumes pour cheveux. Et les diadèmes de pouf. Toute la panoplie d'une fille à qui vous ne voulez surtout pas ressembler vous fait de l'oeil, et comme vous êtes maso et que vous adorez rêver, ça se produit souvent en fin de mois, quand vous n'avez plus un kopeck. Tout le monde le sait, chaque contenu sur ces plateformes est né des mains des gourous du média online. Donc par des gens qui savent pertinemment ce qu'ils veulent faire de vous et comment ils vont y parvenir. Résultat : Internet n'est pas une utopie de bisounours où règnent démocratie et plaisir d'entendre mais bien un monstre hybride avec plein de gens très puissants à sa tête. Internet est en fait comme beaucoup de gens qui nous entourent : il est corrompu, cupide et pervers-narcissique. Allez, éclatez-vous. 

Credits


Texte : Bertie Brandes
Photographie : @petracollins

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