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comment courrèges a (re)bâti son empire

Courrèges ne s'est pas (re)construit en un jour. La preuve avec Arnaud Vaillant et Sébastien Meyer. Rencontre.

par Alice Pfeiffer
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20 Juillet 2016, 10:25am

Menée tambour battant par le duo de directeurs artistiques Arnaud Vaillant et Sébastien Meyer, la marque parisienne Courrèges - connue dans les années 1960 pour "donner envie aux mamans de s'habiller comme leurs filles" - évolue désormais dans un futur proche, où elle développe un sens neuf de la jeunesse française. Prenons la première collection de la marque, présentée pendant les défilés printemps/été 2016 à Paris, où les mannequins ne présentaient qu'une pièce chacune, portée sur un juste-au-corps côtelé. En revisitant quinze des grands classiques de Courrèges (dont les minijupes et des blousons se rapprochant du style biker) en quinze variations, les designers ont imposé leur vision un peu barrée d'un uniforme bourgeois ouvert aux réappropriations les plus radicales. "Notre vision de l'élégance est plus une philosophie et un sens de la liberté qu'un style singulier à l'attention d'un marché de niche," explique Vaillant, la paille entre sa bouche et la Menthe à l'eau, assis sur l'un des canapés de L'Avenue, près de là où la Maison Courrèges a posé ses valises.

Les deux créateurs ont grandi dans le sud de la France. Ils savent ce que c'est que d'être confronté de l'extérieur à une capitale réputée pour son snobisme. Pour Meyer, "rêver Paris de loin, ça te fait l'aimer encore plus. Tu vois des choses que les parisiens voient comme acquis : leur grain de folie, leur décadence naturelle, leur cool, leur culture." La paire s'est rencontrée à l'école Mod'Art, et Vaillant fut chargé du merchandising visuel de Chanel et Balenciaga avant de monter le label Coperni, en 2013. La référence est claire : l'astronome Copernic. Une manière d'indiquer avec force leur amour des lignes futuristes et leur rigueur quasi-mathématique - une sage prémonition.

Rapidement la marque est repérée, célébrée pour son aspect chic, minimaliste et raffiné avec un sens aigu du confort. Une composition d'éléments qui se distingue du climat général axé luxe sporty. Avec certaines de leurs pièces récurrentes, comme les jupes ou les pantalons très serrés, les deux garçons semblaient déjà suivre les traces d'André Courrèges. Le succès suivra rapidement. Seulement un an après le lancement de Coperni, la marque remporte le prix de l'ANDAM. Un an plus tard, après une nomination au prix LVMH 2015, ils sont débauchés par Courrèges et contraints de quitter la course et de mettre de côté leur marque pour le moins prometteuse. "Les choses sont allées incroyablement vite, mais tout semblait logique, c'était le bon choix, parce que Courrèges est très proche de notre identité. C'est une continuation très naturelle et organique, mais à une échelle que l'on n'aurait jamais pu atteindre seuls," assure Meyer.

Pour ce qui est de la relance de la marque culte des années 1960, le timing était parfait. Non seulement la France avait déjà le goût du revival, donnant un souffle nouveau à des labels historiques tels que Moynat, Schiaparelli et Vionnet, mais en plus, chez Louis Vuitton, l'esprit seventies de Nicolas Ghesquière imposait un ton qui allait parfaitement avec la patte Courrèges. En revanche, rendre la vieille maison viable financièrement requérait plus que d'arriver simplement au bon endroit au bon moment. "Quand tu te retrouves à devoir faire face à une histoire si pesante, il ne faut pas la citer au mot près. Il faut repenser sa philosophie, et sa manière de s'intégrer à un contexte moderne" explique Vaillant, se référant notamment à l'utilisation du blanc dans les premières collections de la marque - qui coïncidait avec l'avènement de la machine à laver familiale. Meyer d'ajouter : "Le futur est obligatoirement un reflet du présent."

Et en effet, la force de la vision de Meyer et Vaillant ne réside pas seulement dans le reflet des valeurs d'André Courrèges, à l'époque. Mais aussi et surtout dans leur capacité à s'imaginer ce que le fondateur aurait fait s'il était designer en 2016 (il est mort à 92 ans, le 8 janvier dernier). Pour leur première collection, cette notion s'est matérialisée en des matières high-tech, coupées au laser (une technique qu'ils explorent et comptent bien étendre) ; des coupes kimonos dont la matière est fracturée pour facilité un pliage sans fin ; ou des jupes composées de deux cercles en toiles bordés de boutons pression. En d'autres termes, Courrèges est bien futuriste, mais s'attèle à un futur bien plus proche qu'on peut le croire : "Le futur ce n'est pas essentiellement de la science-fiction, c'est aussi l'année prochaine," indique Vaillant. Ceci s'est traduit en une collection visuellement high-tech, mais qui propose et répond malgré tout à de nouveaux besoins  et un style de vie bien ancré dans le réel. Du commerce pointu allié à des solutions stylisés et fonctionnelles ? On tient peut-être le futur.

Credits


Texte Alice Pfeiffer
Photographie Letty Schmiterlow 
Stylisme Max Clark 
Coiffure Kiyoko Odo avec Bumble and Bumble
Maquillage Ciara O'Shea, LGA Management avec YSL Beauté 
Production Julie Velut, Artistry London
Assistance photographie Yi Chen, Scott Gallagher
Assistance stylisme Bojana Kozarevic, Louis Prier-Tisdall
Printed by Luke at Touch
Mannequin Molly Bair, Elite
Molly porte une veste Courrèges