Publicité

petit cours d'appréciation culturelle avec une artiste afro-américaine

Avec Gabrielle Richardson, fondatrice du Art Hoe Collective, on a discuté de la ligne floue entre appropriation et appréciation culturelle, et de l'impérieuse nécessité d'offrir des plateformes de visibilité aux artistes queer de couleur.

par Tish Weinstock
|
04 Août 2016, 9:20am

En grandissant, Gabrielle Richardson était entourée d'œuvres d'art africaines. C'est à travers ces objets qu'elle s'est connectée à ses racines culturelles. "Malheureusement, il y a peu de gosses noirs qui ont la chance de grandir entourés d'objets qui composent leur propre culture, faits par des artistes issus de cette même culture," déplore la jeune fille de 21 ans, originaire de Philadelphie. "J'ai été élevé dans une famille où l'art n'était pas simplement un débouché, mais une réelle possibilité."

Avec une sagesse qui dépasse son âge, Gaby s'est donnée comme mission d'éduquer le monde sur l'appropriation culturelle et d'offrir une grande visibilité à ceux qui en manquent. Avec les curateurs Jam et Mars (ils se sont rencontrés sur Tumblr, bien entendu) elle a monté le Art Hoe Collective, une plateforme en ligne qui donne la voix aux artistes queer et de couleur - qui endigue les récits hétéronormés qui domine l'univers artistique. Actuellement, elle travaille à l'agrandissement de son site web et à la préparation d'un atelier à Brooklyn qui offrira aux enfants la possibilité d'explorer toute une palette d'expressions artistiques. Avec cette artiste et activiste, on a discuté des dangers de l'appropriation culturelle, de la ghettoïsation des minorités et des vies noires, qui comptent. 

Raconte-nous l'histoire derrière Art Hoe Collective.
Le collectif s'est monté quand on a pris conscience du nombre de personnes de couleur pleines de talent, mais de l'absence de plateformes prêtes à les relayer. Les lieux artistiques sont principalement blancs. Le monde numérique est rempli de jeunes artistes de couleur, dynamiques, qui brisent les frontières avec leurs travaux. Ils ne reçoivent aucun crédit et aucune compensation pour leur contribution à la culture et la société. On avait besoin d'un endroit, fait par nous, fait pour nous. C'est en partant de ce constat qu'on a créé Art Hoe Collective : on a vu un problème et on y a remédié de la meilleure façon possible.

Ça sous-entend quoi, participer de cet espace artistique queer et de couleur ?
On estime qu'à chaque fois qu'un artiste de couleur fait de l'art, il est automatiquement politique. Notre ethnicité définit notre art parce qu'elle définit notre manière d'évoluer et de nous mouvoir dans le monde qui nous entoure. Les espaces sûrs et sains pour les groupes marginalisés deviennent des refuges où l'ont se sent en sécurité, à la fois physiquement et dans notre expression. On nous a montré assez clairement que, dans le monde dans lequel on vit, la vie des queer et des noirs ne valent pas autant que celle de leurs vis-à-vis. Si les gens pensent que nos vies ne comptent pas, quelle valeur a notre art ? On a envie de se retrouver sur les mêmes plateformes que les hommes blancs, mais on ne veut pas être défaits de notre identité pour que l'on nous considère comme égaux. À chaque fois que l'on se retrouve dans ces espaces communs, notre message est réduit à notre souffrance et à un voyeurisme un peu bizarre. Les espaces dédiés aux artistes queer et de couleur sont importants : non seulement on peut se soutenir les uns les autres dans les moments difficiles, mais on peut aussi se réjouir tous ensemble, fêter notre joie et nos identités. On créé de tels espaces pour avoir une plateforme, un lieu où l'on se nourrit les uns les autres, et d'où l'on grandit.

Il n'y a pas un danger de ghettoïsation ?
Je ne considère pas ça comme un danger, mais comme une réalité inextricable. Les gens étiquettent toujours les actions des noires comme des initiatives « ghetto ». Je sais que, peut importe ce que je fais et comment je m'illustrerais, je ne pourrais jamais me détacher de ce monde. C'est quelque chose que j'ai accepté, c'est imprégné en moi, que je le veuille ou non.

L'appropriation culturelle est aujourd'hui un thème prépondérant, une discussion récurrente. Pourquoi, selon toi ?
L'appropriation culturelle ce n'est pas simplement des blancs qui vont utiliser du jargon afro-américain ou des filles qui portent des dashikis et des bindis pour le plus grand festival de musique de l'année. L'appropriation culturelle c'est quand les gens au pouvoir siphonnent des groupes marginalisés et en font une marchandise, un objet de consommation et de profit. C'est un acte capitaliste de suprématiste blanc qui a des effets dévastateurs sur les personnes de couleur. Les noirs, les métisses, meurent sous les coups de la police pendant que les blancs se baladent avec des tresses collées sur la tête en écoutant NWA.

Où finit l'appréciation et ou commence l'appropriation ?
L'appréciation finit et l'appropriation commence quand le pouvoir entre en jeu. L'appréciation sous-entend qu'il y a un échange égalitaire de pouvoir et de culture qui est reconnu par les deux parties et fait dans le respect. La ligne est très fine entre la célébration de quelque chose et sa marchandisation. L'appropriation culturelle advient quand une histoire où un mode de vie est réduit à une esthétique. Ça fait mal de voir l'allure et les traits physiques que j'ai hérités de ma famille (et le même nez de noir qui a justifié l'arrêt de Philandro Castile par la police) être achetés et vantés par de riches blancs. 

Tu te bats pour quoi ?
Je me bats pour que les groupes marginalisés aient une voix et soient traités comme les autres. Je me bats pour la réparation et la récupération des armes qui ont été façonnées pour nuire à ces groupes ; qu'on les remodèle et qu'on les utilise à notre profit. Je me bats pour l'empathie. Trop souvent les gens sympathisent, mais manquent d'empathie. Je suis fatiguée de la sympathie et de la pitié. Mettez-vous à la place d'un autre et commencez à agir pour changer les choses. Rester neutre devant une injustice, c'est déjà un acte politique. On doit s'atteler à démanteler les structures existantes du pouvoir, de toutes les manières possibles. Pour l'instant on vit sur la défensive. Le seul fait de parler d'un problème, c'est déjà un premier pas.

Quels sont tes rêves et tes espoirs pour le futur ?
Personnellement, je rêve de continuer à présenter le travail de tous ces jeunes artistes, de faire encore plus pour eux, d'investir dans leurs projets de rêve. Si je pouvais je ferais de cet objectif ma carrière. De manière plus général, j'aimerais voir dans le futur un monde plus inclusif, un futur qui ne favorise pas que les hommes blancs, un monde où les noirs ne sont plus abattus dans les rues et où leurs corps ne sont pas exhibés au public comme des objets de consommation.. 

@arthoecollective

Credits


Texte Tish Weinstock
Photographie Amber Mahoney

Tagged:
Culture
Black Lives Matter
appropriation culturelle
Art hoe collective
gabrielle richardson
interview artiste